Part 10
Je ne veux pas remuer cet amas de pourriture démocratique ni rouvrir les ulcères purulents qui rongeaient les parties honteuses de Marianne. Maurice Barrès a raconté le Panama dans un livre magistral, _Leurs Figures_, où la vigueur vengeresse du style n’a d’égale que la force de la pensée. Cette œuvre reste et restera.
Ce que je retiendrai de l’épisode, c’est ceci: nombre de boulangistes, enragés de n’avoir pas réussi à détruire des institutions qu’ils haïssaient sans trop savoir quoi mettre à la place; beaucoup d’actionnaires du Panama, constatant que les principaux coupables se tiraient du cloaque à peu près indemnes et conservaient les sommes qu’ils avaient détournées, devinrent des anarchistes.
Lorsque Ravachol dynamita des magistrats, lorsque Vaillant jeta sa bombe inoffensive parmi les députés, lorsque Émile Henry tua les premiers venus, lorsque Caserio poignarda le président Carnot, ces humiliés et ces offensés, s’ils n’osèrent applaudir en public, ne laissèrent pas de ressentir une trouble gratitude à l’égard des fous et des assassins que, par une aberration du sens moral fréquente à cette époque, ils tenaient pour des justiciers.
D’ailleurs, l’état de la société mondaine favorisait le développement de la doctrine anarchiste. Un matérialisme jouisseur, des mœurs débraillées, l’incohérence gouvernementale, les querelles des factions, la survenue de tribus juives apportant, avec une odeur de ghetto, les rêveries meurtrières des nihilistes--tout contribuait à pervertir les esprits dévoyés par plus d’un siècle d’intoxication révolutionnaire.
En maints salons, où les cosmopolites coudoyaient les _snobs_, on écoutait avec considération les esthètes qui préconisaient, comme panacée sociale, un horrible mélange de Nietzsche, d’Ibsen et de Tolstoï.
Des _cercleux_, plus stupides que des pingouins, des caillettes hystériques admirèrent Laurent Tailhade lorsqu’à propos des meurtres anarchistes, il déclara: «Qu’importent les vagues humanités, pourvu que le geste soit beau!»
On ne saurait croire la vogue qu’obtint cette cruelle ineptie analogue à celle d’Oscar Wilde qui, dans le même temps, demandait qu’on supprimât les vieillards, «parce qu’ils sont laids», disait-il.
Châtiment providentiel: le premier fut éborgné par une bombe libertaire; le second finit--on sait comment.
Dans la littérature, et particulièrement chez les symbolistes, l’individualisme sans frein présentait trop d’affinités avec l’anarchisme pour que celui-ci n’y conquît pas des adeptes.
On vit par exemple Pierre Quillard, qui était pourtant un doux poète et un helléniste de valeur, publier un _Éloge de Ravachol_, où le bandit était comparé à--saint François d’Assise. Tout simplement...
A cause de ma formation romantique, j’étais trop enclin à me conduire d’après des sentiments désordonnés, pour ne pas imposer silence à la raison lorsqu’elle contredisait le goût que j’avais alors pour les émotions violentes. D’autre part, l’esprit de révolte couvait toujours en moi et ne demandait qu’à m’incendier de nouveau l’imagination. Les bonnes habitudes prises au régiment, ce n’était que--des habitudes. Comme elles ne s’appuyaient pas sur des principes fermes, judicieux et stables, comme aussi je me nourrissais de philosophies négatrices, j’étais tout préparé à devenir un anarchiste, ainsi que beaucoup de mes confrères.
Mon introducteur dans l’Anarchie fut ce Milo, qui, on s’en souvient peut-être, caricaturait nos professeurs au collège. Très doué comme dessinateur, mais fort décousu dans son existence, nonchalant et rêvassier, il était venu à Paris comptant sur son crayon pour vivre. Il n’avait pas réussi à sortir de l’obscurité. D’où de l’aigreur contre une société qui, estimait-il, méconnaissait son réel talent, puis de la rancune, puis de la haine et, en conséquence, son affiliation à un groupe communiste dont les divagations de Bakounine constituaient le _Credo_.
J’avais retrouvé Milo dès ma sortie de l’armée. Longtemps, épris de la seule littérature, je ne donnai guère d’attention à ses tirades subversives. Et puis, à défaut de convictions politiques, je gardais un certain bon sens--inné en moi--le même qui m’avait fait saper le socle de l’idole Mallarmé. Il m’empêchait d’admettre que, pour réaliser le bonheur intégral de l’humanité, désormais libre et consciente d’elle-même, il fallait d’abord tout détruire en commençant par les inégalités sociales.
Mais, peu à peu, sous l’action des causes que j’énumère ci-dessus, puis influencé par le prosélytisme opiniâtre de Milo, je me laissai aller à la dérive. Comme tant d’autres, je m’écriai en toute occasion: Ni Dieu, ni Maître! J’entonnai l’hymne anarchiste qui s’intitule les _Briseurs d’Images_ et dont voici un couplet des plus caractéristiques:
Les rois sont morts, les dieux aussi, Demain, nous vivrons sans souci, Sans foi ni loi, sans esclavages: Nous sommes les briseurs d’images!...
Il n’était pas dans ma nature de poser des bornes aux idées qui me séduisaient surtout quand elles surexcitaient en moi l’orgueil de penser soi-disant _au-dessus_ de mes contemporains. Puis l’âge d’or futur présenté par l’Anarchie comme un idéal accessible ravissait en moi le poète. J’y vivais plus que dans le présent parfois morose. Tous mes livres de cette période portent l’estampille de cette illusion chatoyante. Même en mes articles, employant l’insinuation et l’allégorie, pour ne pas effaroucher le public, je donnais toujours quelque coup de griffe à la Religion, à la famille, à l’autorité sous toutes ses formes. Pour l’armée, comme je n’aurais pu, sans mentir, dénoncer ses tares en corroborant mes critiques de griefs personnels, je me tenais dans les généralités.
Mon hallucination--c’est le mot propre--dura six ans, de 1893 à 1899. Comment elle se dissipa, je le dirai plus loin. Qu’on me permette auparavant d’esquisser le croquis d’un milieu anarchiste où je fréquentais assez souvent et ensuite d’émettre quelques réflexions sur la genèse de l’Anarchie au XIXe siècle.
* * * * *
Georges Valois, qui a traversé, comme moi, l’Anarchie a eu raison de dire dans son livre si substantiel _D’un siècle à l’autre_:
«Les hommes d’ordre croient, en général, que les hommes de désordre sont d’horribles personnages, à l’âme noire, pleine de passions sanguinaires et de haine féroce, ayant l’appétit de la destruction. C’est une grosse erreur. Les groupements révolutionnaires appellent à eux, nécessairement, des hommes qui possèdent ces caractéristiques antisociales, et il y en a plus chez eux que dans les groupements d’ordre, pour la raison bien simple qu’un pillard trouve toujours à piller pendant une révolution, quelle qu’elle soit. Mais, en temps de paix, les groupements révolutionnaires sont formés d’hommes qui ne diffèrent des autres que par l’esprit et qui ne sont ni plus ni moins sanguinaires, ni plus ni moins haineux que la plupart de leurs contemporains. Il se trouve même, parfois, qu’inférieurs par leur philosophie sociale à un citoyen normal qui ne possède que deux ou trois bons principes d’ordre, ils soient d’une qualité morale supérieure à beaucoup d’hommes considérés comme les piliers de l’ordre moral et social. C’est ce qui fait souvent le prestige de certains révolutionnaires beaucoup plus que leurs idées, que le bon sens commun juge absurdes avec raison. Il n’est pas rare, et je dois même dire que c’est fréquent, que les théoriciens de l’anarchie intégrale soient des hommes mus par la volonté de créer de l’ordre. Ils ont une autre conception de l’ordre que les hommes d’ordre: elle est fausse, je le sais assez, mais ce n’est qu’une erreur intellectuelle.»
Rien de plus exact. J’ajouterai qu’il est téméraire de mettre en doute, comme on le fait trop souvent dans les milieux conservateurs, la bonne foi des théoriciens de l’Anarchie.--De la bonne foi, ils en possèdent à revendre, car ils sont tellement persuadés du bien-fondé de leur doctrine qu’ils se laisseraient tuer en souriant plutôt que de la renier. Et c’est pourquoi ils sont si dangereux, tout en demeurant, quant aux mœurs, les plus paisibles des humains.
A l’appui de mon dire, je retrouve dans mes notes la relation d’une rencontre chez Jean Grave, avec Élysée Reclus, qui fut, à la fois, un savant distingué, un rêveur ingénu et une âme profondément charitable.
Voici donc mes souvenirs à ce sujet.
Au bas de la rue Mouffetard, face à l’église Saint-Médard, célèbre depuis les convulsionnaires jansénistes, une haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches vermoulues mènent à une mansarde où se rédige _la Révolte_, journal qui représente à cette époque--1893--quelque chose comme le moniteur de l’Anarchie.
C’est là qu’habite Jean Grave, ancien cordonnier, converti aux idées libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef de la feuille hebdomadaire dont la périodicité est assurée, tant bien que mal, par des cotisations venues d’un peu partout--voire de l’Amérique du Sud.
Dans le fond de la mansarde, sous l’angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, une large table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre chaises de paille. Au mur, une caricature du président Carnot représenté en crieur de journaux vendant _la Révolte_. Une autre donnant l’effigie de Rothschild accroché à une potence. Car, comme le dit encore Valois, «il y avait, chez beaucoup d’anarchistes, un antisémitisme certain.»
Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne un article où les principes de l’Anarchie sont formulés avec rigueur et selon un pédantisme des plus naïfs.
C’est un petit homme trapu, aux épaules carrées, doué d’un ventre qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en brosse coupe sa face sous des sourcils en broussaille.
Jean Grave n’est pas méchant. Il appartient à cette catégorie d’anarchistes qui se contentent, la plupart du temps, de rêver à ce que serait ce paradis terrestre du communisme dont, par amour pour elle, ils voudraient gratifier l’humanité.
D’ailleurs, il désapprouve ceux des libertaires qui recommandent «la reprise individuelle» et «la propagande par le fait».
On sait que ces euphémismes--qui seraient cocasses s’ils ne dissimulaient d’affreuses réalités,--signifient le vol et le meurtre.
Pour Jean Grave, il est d’une honnêteté scrupuleuse et ne tuerait pas un moustique, en eût-il été piqué dix fois de suite.
Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de Hœckel, le compagnon Martin, ancien séminariste, maintenant orateur dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé d’une redingote pleine de taches et tournée du noir au roux. Des yeux pleins de chassie; un énorme nez qui lui encombre toute la figure.
Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical dans l’attitude et dans les propos.
Un jour, érigeant un index solennel, il articula, devant moi, cette déclaration:--Nous sommes les Pères de l’Église anarchiste et nous en promulguons les dogmes.
Mais il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes:--As-tu fini de poser au Souverain-Pontife, espèce de défroqué!...
Martin n’en reste pas moins convaincu qu’il est un apôtre, un docteur--presqu’un Prophète. Au surplus, vivant, lui aussi, dans un songe. Lorsqu’il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès des Trente, il s’étonnait qu’on lui reprochât quelque chose.
--Mais, je n’ai rien fait, disait-il, que me veut-on?
Il fut acquitté.
Le matin d’avril où je trouve les deux rédacteurs de _la Révolte_ en tête à tête, comme je viens de le décrire, j’avais été convoqué par Grave pour faire la connaissance d’Élysée Reclus.
Je suis assez impatient de cette entrevue. D’abord, j’admire Reclus pour cette œuvre magistrale, la _Géographie universelle_, où la beauté du style met en valeur une science hors de pair. Ensuite, le sachant anarchiste, je désire fort l’entendre parler sur la doctrine. J’espère qu’il confirmera mes convictions libertaires encore mal assises.
En l’attendant, nous causons. Je me souviens que Jean Grave me reprocha de donner trop d’attention à la poésie. Il se croyait un esprit très positif et tenait les vers pour un bruit agréable mais vain. En conséquence, il m’exhorte à fabriquer des brochures en prose à l’usage des prolétaires.
--Je le ferai peut-être, dis-je, mais, ô Jean Grave, cela ne m’empêchera pas de versifier, car je chéris la Muse.
Il hausse les épaules:--Ces poètes... Tous des enfants!...
Quant à Martin, en fait de poésies, il n’apprécie que celles de Verhaeren, homme excellent mais rimeur barbare, qui, à cette époque, produit, en un patois mi-wallon, mi-flamand, des rhapsodies vaguement subversives.
Survient Milo, le dessinateur. J’ai dit ses sentiment haineux contre la société et la violence de ses opinions. A peine entré, il nous en donne des preuves par une sortie enragée contre les politiciens en vedette; et il parle de massacres nécessaires.
Je dois dire qu’il rencontre peu d’écho dans la mansarde.
Jean Grave, perdu de chimères d’ordre spéculatif, ne s’enthousiasme pas pour les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n’aurait pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Pour moi, j’avais l’horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont je n’apercevais pas alors les conséquences homicides.
L’arrivée de Reclus rompt les propos sanguinaires tenus par Milo. Le célèbre géographe est un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux yeux bleus, où brille un regard très profond et très doux. Un aimable sourire entr’ouvre ses lèvres sur une denture intacte malgré l’âge.
Il a pour chacun de nous des mots gracieux. Quand Grave m’a présenté, il me complimente pour des articles publiés récemment et où j’ai exposé la doctrine.
Ensuite, nous descendons déjeuner chez un mastroquet de la rue Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mange des œufs sur le plat et quelques légumes. Mais il ne fait nulle observation en nous voyant absorber du saucisson et du gigot saignant aux haricots. Il ne boit que de l’eau sans se formaliser de ce que nous buvons du vin au litre. En lui, rien du prêcheur ni du puritain-rasoir, quoiqu’il fût d’origine protestante.
La conversation effleure d’abord des sujets quelconques. Puis Grave, que préoccupe un litige avec divers compagnons, dit soudain à Reclus:--Il faut que je vous demande un avis. Vous savez que j’ai publié, dans _la Révolte_, un article où je soutiens que dans une société comme la nôtre, les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisent comme les bourgeois qui sont eux-mêmes les voleurs, étant propriétaires. Là-dessus, des camarades ont récriminé. Ils m’ont déclaré que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les Anarchistes et que c’était un préjugé bêta qui m’aveuglait l’intelligence... J’ai envie de répondre que, voulant établir le règne de la justice, nous devons éviter l’injustice, qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire.--J’ajouterai ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur domination résulte d’une iniquité; par conséquent, ils n’en sont pas responsables. Je terminerai en disant: instruisons-les; apprenons-leur que les hommes sont naturellement bons et que seules les institutions sont mauvaises, et que quand l’humanité se sera délivrée de ces instruments d’oppression: la religion, la famille, la propriété, le militarisme, les lois, elle pourra développer, sans effort, ses instincts originairement pacifiques dans le communisme intégral. Dites-moi si vous m’approuvez.
Ce résidu sommaire des paradoxes délirants de Rousseau, quelque peu accommodés à la sauce-Proudhon, constituait bien en substance le programme des doctrinaires de l’Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné que Reclus répondît:--A mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il, en fixant Milo, qui protestait à la sourdine, l’anarchiste ne doit ni voler, ni tuer. Précurseurs d’une ère où les hommes comprendront que, pour être heureux, il leur faut s’abstenir de violence et de contrainte, nous ne remplirons notre destinée que si nous donnons l’exemple des vertus qui régiront--sans foi ni lois--la société future. Que recherchons-nous? L’équilibre entre les instincts égoïstes et les instincts altruistes. Cet équilibre, nous devons, dès à présent, tendre à l’établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait--à savoir tout dommage causé à autrui.
Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les vols et les assassinats auxquels certains libertaires donnaient un sens de revendications équitables m’étaient des cauchemars qui me refroidissaient à l’égard de l’Anarchie.
Pour Milo, admirateur forcené de Ravachol et de Vaillant, il aurait volontiers protesté. Mais la déférence que Reclus lui inspirait, malgré tout, le retint.
On se sépara. Depuis, je ne revis Élysée Reclus qu’une seule fois, pendant quelques minutes, à Bourg-la-Reine, où il habitait. Il m’avait prié de venir pour me remettre une aumône que je porterais à la famille d’un anarchiste alors en prison.
Sa bienfaisance le différenciait de maints anarchistes qui ne voulaient pas qu’on vînt en aide aux indigents. Ils donnaient pour raison que les secourir, c’était affaiblir en eux l’esprit de révolte. Pourtant, je soupçonne que si l’on offre, en même temps, à un meurt-de-faim un bon pot-au-feu et une brochure libertaire en lui laissant le choix, sa réponse ne sera pas douteuse. Manger d’abord, dira-t-il, ensuite on pourra philosopher si l’on en a le loisir. Il n’aura pas tort.
Si, maintenant, on se reporte aux sophismes candides où Reclus et Grave établirent généreusement leurs illusions, avec une ignorance totale de ce que vaut la nature humaine, on voudra bien ne pas oublier que ce sont ces théories, ou d’autres analogues, qui ont produit le bolchevisme. Cela démontre quels poisons se dissimulent en ces sucreries humanitaires.
* * * * *
L’idée anarchiste n’est pas un produit de la génération spontanée, _prolem sine matre creatam_; elle a une mère: la démocratie, une aïeule: la Révolution, des bisaïeux: Rousseau et les Encyclopédistes.
Les anarchistes ne font donc que pousser à leurs conséquences extrêmes les faux principes qui régissent notre état social depuis 1789.
Examinons brièvement ce que furent deux des principaux rhéteurs qui promulguèrent la soi-disant bonté originelle de l’homme et la foi au progrès par la science, dogmes de la démocratie athée: Rousseau et Condorcet.
Quand on réfléchit à l’énorme influence que les théories de Rousseau exercèrent sur la fin du XVIIIe siècle et sur le XIXe siècle tout entier, on s’étonne que des calembredaines de cet acabit soient considérées par beaucoup de personnes sincères et qu’on supposerait douées de jugement, comme des vérités incontestables. L’étonnement devient de la stupeur lorsque, lisant, par exemple, _les Confessions_, on découvre que ces divagations eurent pour auteur un fou acariâtre et bucolique, un névropathe, à classer parmi les saligauds. En effet, il s’exhibait honteusement devant les femmes et, de son propre aveu, il cultiva pendant toute sa vie un vice solitaire par où il acheva de se détraquer. Ajoutez la manie de la persécution qui le mena au suicide.
Voilà, n’est-ce pas, un «penseur» tout désigné pour réformer la société? C’est du moins ce qu’estimèrent les hommes de la Révolution qui eurent pour Évangile le _Contrat social_ où il est enseigné que la volonté du nombre--autrement dit le suffrage universel,--réalise le dernier mot de la justice, de la clairvoyance et du désintéressement. La démocratie contemporaine emboîte le pas et les anarchistes, ses fils méconnus, suivent à la file, avec cette restriction qu’ils suppriment le vote et le remplacent par les coups de bâton sur l’échine de la minorité.
Quant au progrès de l’humanité par la science, vous trouverez sa formule développée avec méthode dans l’_Esquisse des progrès de l’esprit humain_ de Condorcet, encyclopédiste de marque qui poussa le rationalisme jusqu’à ses dernières limites.
Sainte-Beuve a fort bien jugé cet opuscule au tome III de ses _Lundis_. Je ne saurais mieux faire que de le citer:
«Condorcet supprime, en idée, tout ce qui est du caractère et du génie particulier aux diverses races, aux diverses nations; il tend à niveler dans une médiocrité universelle les facultés supérieures et ce qu’on appelle les dons de nature; il se réjouit du jour futur où il n’y aura plus lieu aux grandes vertus, aux actes d’héroïsme, où tout cela sera devenu inutile par suite de l’élévation graduelle du niveau commun. On n’a jamais vu d’idéal plus tristement placé. C’est là le dernier rêve, et le plus fastidieux, de la pure raison entêtée d’elle-même. Condorcet nous en offre la dernière expression. Il pousse l’espérance du progrès jusqu’à conjecturer qu’il pourra arriver un temps où il n’y aura plus de maladies et où la mort ne sera plus que l’effet ou d’accidents extraordinaires ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales. Et tout cela par suite des progrès de la médecine. O Molière, où es-tu?...
«Condorcet, dans son rêve d’Élysée terrestre, oublie un genre de mort qui pourrait devenir fréquent si la chose se réalisait jamais, c’est qu’on y mourrait d’ennui... Son erreur propre, c’est de croire qu’on n’a qu’à _vouloir_ que tout soit désormais pour le mieux et qu’en changeant les institutions, on va changer les mobiles du cœur humain. Refaire le cœur humain à neuf, telle est la prétention exorbitante de cette école finale du XVIIIe siècle et dont Condorcet est le produit suprême et comme le cerveau monstrueux. Jamais il ne s’est vu de délire plus déclaré, de délire plus raisonneur...
«Mais ces gens-là ont beau faire, disait quelqu’un assez gaiement, ils oublient toujours que les sept péchés capitaux subsistent et que c’est eux qui, sous un nom ou sous un autre, agitent le monde.»
Citant ce mot d’un homme d’esprit, Sainte-Beuve se rencontre avec Baudelaire qui avait coutume de dire: «La civilisation n’est pas dans le gaz (il dirait aujourd’hui dans l’électricité), ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes; elle est dans la diminution des traces du péché originel.»
Or, comme le péché originel subsiste, comme, depuis la chute, l’homme est toujours en proie aux mêmes passions, cette civilisation n’existe pas. Et elle a d’autant moins de chance d’exister que la démocratie, fidèlement suivie par les anarchistes, nie le péché, nie le Dieu vengeur et rémunérateur, et refuse à son Église le droit d’enseigner ses commandements à tous.
Pour la science, nul ne conteste ses découvertes dans l’ordre matériel. Mais étant donné qu’elle promettait, en outre, de fournir à l’humanité une morale et même une sorte de religion: _le monisme_, on ne peut que constater qu’en ce dernier sens--elle a fait faillite. Brunetière--qui a si souvent porté des jugements inanes--eut, cette fois, raison de le dire. _Car il n’a pas dit autre chose..._
Le patriotisme? La démocratie l’accepte à la rigueur, mais elle se méfie de l’armée, sauvegarde de la patrie. De même, les anarchistes qui entrent en fureur lorsqu’on prononce devant eux le mot _caporal_ ou le mot _frontières_.