La maison en ordre

Part 9

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Pourtant, si l’on veut bien se reporter au fragment d’article cité plus haut, je crois qu’il faut convenir que le ton de mes critiques n’avait rien d’excessif et que je m’y maintenais dans les bornes de la courtoisie nécessaire. Eh bien, toute ma polémique à propos de Mallarmé, si incisive qu’elle fût par moments, n’alla jamais jusqu’à l’invective contre un homme dont j’appréciais le beau caractère tout en réprouvant ses attentats à la langue et sa méconnaissance des qualités essentielles de notre génie national, à savoir la précision et la clarté.

Mais, je le répète, mes détracteurs ne me rendirent pas la pareille. Je n’établirai pas la liste des procédés malveillants dont certains me poursuivirent. Ce serait aujourd’hui dénué d’intérêt. Et, d’ailleurs, je me suis réconcilié avec pas mal de ces adversaires aveuglés par le parti pris mais qui reconnaissent, au bout de vingt-cinq ans, que je pourrais bien ne pas m’être trompé.

Mais ce que je vérifiai alors et ce que me confirma, depuis, une longue expérience, c’est le manque d’esprit de justice qui règne dans la littérature. Si la bonne foi était exilée du reste de l’univers, ce n’est pas chez les écrivains qu’elle trouverait un refuge.

Fort heureusement, il y a des exceptions. Mais, en général, l’aphorisme de Plaute repris par Hobbes: _Homo homini lupus_ rencontre, dans la gent-de-lettres, son application la plus constante.

Ajoutez une rage de médisance qui va souvent jusqu’à la calomnie. Voilà qui explique ma décision de me tenir le plus possible à l’écart de mes «chers confrères». Je m’en félicite tous les jours.

Une autre «trahison» me fut imputée. Sous le pseudonyme d’Harold Swann, je décrivis, en divers périodiques, les petits travers extérieurs et les ridicules inoffensifs des symbolistes. Ces satires sans méchanceté, _et où je ne m’épargnais nullement moi-même_, eurent du succès auprès du public de nos revues. Lorsque, assez tardivement, le secret fut divulgué, M. Le Goffic, dans un article fort aimable, m’appela «l’enfant terrible du symbolisme». C’était le mot juste. Mais quelques-uns des caricaturés--exactement ceux à qui je n’avais donné qu’un léger coup de crayon, en passant--prirent fort mal la plaisanterie. D’où un redoublement de malédictions[9].

[9] Coïncidence piquante: ces noms de Guermantes et de Swann, Marcel Proust me les a empruntés pour deux de ses romans. Comme je ne l’ai jamais rencontré, je voudrais bien savoir le motif qui détermina son choix. A moins que le hasard ait tout fait?

Troisième grief: je désirais, donnant l’exemple dans mes poésies, qu’on ne fît pas du vers libre un vers amorphe. J’estimais qu’il y avait exagération à éliminer la rime pour la remplacer par de vagues assonances ou par--rien du tout. J’avançais que des superpositions de petites phrases fictivement accentuées ne valaient ni les césures anciennes ni les rythmes consacrés. Je soutenais que la réforme était suffisante qui abolissait l’alternance obligatoire des rimes féminines et masculines, qui permettait de faire rimer un singulier avec un pluriel et qui tolérait l’hiatus, pourvu qu’il ne produisît pas de cacophonie. Pour le surplus, je recommandais l’imitation de la technique du vers libre tel que la Fontaine, dans ses fables, et Molière, dans _Amphitryon_, l’ont magistralement pratiqué.

Là encore, on me vilipenda. Le métèque du Connecticut, dont les vers jargonnants n’évoquaient, en fait de rythme, que les bonds saccadés d’une sauterelle expirante, me décréta d’ostracisme. Dans le même temps, M. André Gide prenait l’initiative d’un manifeste où mes crimes antimallarméens étaient flétris en termes véhéments.

Ces excommunications burlesques me procurèrent une vive hilarité. Je ne répondis pas. Et je persévérai sans l’ombre d’un trouble de conscience.

Les curieux de controverses littéraires qui se donneront la peine de parcourir les volumes où j’ai réuni mes articles et, d’autre part, les ripostes de mes adversaires, jugeront de quel côté résidait le bon sens et la mesure.

* * * * *

Pour l’écrivain, c’est une nécessité, à laquelle il cède d’une façon presque machinale, que de se faire une conception du monde et de chercher le sens de la vie. Or, j’étais encore très loin de la vérité catholique. J’avais passé par une phase de pessimisme bouddhique sous l’influence de Schopenhauer. Puis, après avoir étudié Darwin et ses émules et compulsé Taine, je m’étais laissé prendre un temps aux propositions décevantes du déterminisme évolutionniste qui n’est, en somme, qu’un matérialisme fataliste. Étouffant dans ce caveau sans soupirail vers le soleil, je m’en étais bientôt évadé. Alors, au contact de la campagne régénératrice et, ensuite, par la forêt de Fontainebleau--merveille de grave beauté--je devins panthéiste. C’est dire que les Apparences furent les divinités auxquelles je rendis un culte. Je n’épiloguerai pas à ce sujet, me bornant à rappeler que la plupart de mes écrits, durant cette période, portent la marque formelle du Grand Pan.

D’ailleurs, et comme pièce probante, voici une prose que le _Mercure de France_ publia et où je tâchais d’exposer ma communion avec ce que je nommais «l’âme universelle». On m’excusera de la reproduire; je la crois des plus significatives. Monologuant, je disais:

«... Toi qu’un destin--peut-être ironique--marqua pour enfanter des poèmes, toi que les Formes, les Sons, les Essences tiennent attentif, rappelle-toi comment naît, au fond de ton être le plus essentiel, le désir d’interpréter, en des strophes cadencées, les songes que la terre, l’océan, le ciel nuageux, ensoleillé ou plein d’étoiles ne cessent de te prodiguer.

«Tu marchais, perdu dans une vague rêverie, n’accordant qu’une attention distraite aux incidents de la route. Soudain, un rayon fait papilloter les vagules d’un ruisseau. Soudain, l’ombre bleuâtre d’une vieille muraille, dont maintes giroflées pavoisent la crête moussue, se découpe bizarrement sur le sol. Soudain, le vent taquine, en riant tout bas, les feuilles inquiètes d’un bouleau. Tu t’arrêtes, étonné et ravi. Ces choses, qui te sont pourtant coutumières, te frappent comme si tu ne les avais jamais vues. Tu les considères; tes prunelles s’en imprègnent et, lorsque tu reprends ton chemin, leur image agrandie, nimbée d’or, éblouissante t’emplit le cerveau. Alors, tu établis instinctivement un rapport entre cette image et la disposition de ton âme au moment où elle te séduisit. Si tu es triste, elle reflète ta tristesse; si tu es gai, elle reflète ta gaieté. Un rythme naît en toi et t’obsède. Sans t’en apercevoir, tu y conformes ton pas. Le rythme se précise; des mots se précipitent en foule qui s’efforcent d’y entrer. Puis cent images accessoires s’élancent, comme des fusées, de ton Subconscient et tentent de s’associer à l’image primitive.»

J’expliquais ensuite comment le poème, issu de cette première incubation, aboutissait peu à peu, _à force d’y penser_, à la réalisation et j’ajoutais:

«Si tu fus sincère, si tes vers, largement humains, frappent par leur simplicité, il arrivera que le lecteur y découvrira des mérites dont tu ne te doutais pas. Alors vous vous réjouirez ensemble. Et vous serez semblable à des enfants qui, grimpés dans un cerisier et croyant l’avoir dépouillé, aperçoivent tout à coup une branche encore chargée de fruits. L’épaisseur du feuillage la leur dissimulait; mais un coup de vent opportun leur révèle l’aubaine. Ils se la montrent; ils poussent des cris de joie; puis ils se partagent fraternellement les cerises juteuses...»

Puis, après quelques développements sur ce thème, je concluais:

«Non seulement les souffles des vents capricieux et les clapotis des rivières sinueuses contribuent à former les rythmes du poète, mais encore les collines aux lignes tremblées, les rochers pareils à des Titans méditatifs, les vagues de la mer, soit qu’elles se cabrent comme des poulains indomptés, soit qu’elles viennent mollement se pâmer sur le sable fin d’une grève étincelante.

«La forêt, la mer et aussi la plaine où les jeunes avoines se moirent d’argent bleuâtre, où les fleurs roses du sainfoin, où les fleurs veloutées du trèfle incarnat offrent leur pollen aux abeilles, il faut les aimer d’un même amour, afin qu’elles nous révèlent les secrets de leur magnificence.

«Nous entrerons dans la forêt pour apprendre des vieux chênes rugueux, des hêtres à l’écorce lisse, des pins aux rameaux gracieusement alternés, des bouleaux sveltes, l’art des proportions harmonieuses. Nous nous enfoncerons, sans nous inquiéter du retour, sous les futaies séculaires, pleines d’une brume sacrée où résident nos dieux. Le murmure éolien des hauts feuillages bercera notre extase. Et parfois, au détour d’un sentier, nous verrons le Grand Pan mener, au son de sa flûte, les danses des dryades. Il nous saluera d’un trille amical, puis, brusque, se fondra dans les taillis. Nous, cependant, nous demeurerons délicieusement perplexes, nous demandant si nous ne fûmes pas les dupes des magies du soleil et du brouillard ou si vraiment le dieu, sachant notre dévotion pour lui, a daigné nous apparaître.

«La mer, nous en longerons, à pas lents, le rivage. Ses flots miroitants, son balancement infini, sa face changeante, selon l’heure, nous seront des modèles pour varier nos cadences. Le sillage des navires, les traînées d’ombre violette que dessinent les courants, nous les transposerons dans nos vers. Et, de même qu’aux profondeurs dorment des richesses englouties, des nacres et des perles, de même, nos strophes recéleront, sous le prestige mélodieux des rythmes, des trésors de douleur, de joie et de rêve.

«Mais la forêt et la mer sont d’une beauté redoutable. A les fréquenter d’une façon exclusive, nous finirions par perdre la conscience de nous-mêmes; nous ne saurions plus nous en détacher et nous aspirerions à la vie végétative, sans désirs et sans pensée. C’est pourquoi, lorsque nous nous serons saturés de leurs aspects, nous viendrons nous retremper au spectacle du travail humain dans la plaine. Là, nous admirerons l’art parfait selon lequel le laboureur trace ses sillons et nous nous efforcerons de l’imiter pour l’ordonnance de nos strophes. Ou bien nous suivrons le semeur; nous le regarderons épandre le grain doré. Puis, à son exemple, nous ensemencerons nos poèmes avec des mots de lumière.

«La journée finie, contents d’avoir travaillé de notre mieux, nous irons nous asseoir parmi les gramens du verger prochain. Nous coûterons le calme du soir. Nous recueillerons le clair sourire des étoiles. Et, en récompense de notre bonne volonté, nous entendrons cette musique des sphères où s’adore l’Ame Universelle.»

* * * * *

La vie aux champs et dans la forêt eut donc cet effet bienfaisant de me pénétrer du sentiment de la nature. Mais elle ne m’ancra pas dans une doctrine immuable d’où je pusse déduire des certitudes. L’illusion panthéiste était beaucoup trop ondoyante pour me les fournir et même, si elle me les avait procurées, elle aurait été impuissante à les corroborer d’une morale stable, répondant à tous les besoins de mon âme inquiète. Au fond je cherchais une religion. J’aspirais à un idéal qui élevât davantage les sommets de mon être, qui me purifiât suffisamment pour que, contemplant sa lumière, j’apprisse à réfréner mes passions mauvaises et qui me consolât aux heures de doute et de découragement.

Cet Absolu divin je crus un moment l’avoir trouvé dans la philosophie de Lucrèce. Avec lui, je disais: «La religion, ce n’est pas de se tourner sans cesse vers la pierre voilée, ni de s’approcher des autels, ni de se jeter prosterné à terre, ni de lever les mains devant les demeures des dieux, ni d’arroser les temples du sang de beaucoup d’animaux, ni d’entasser les vœux sur les vœux, mais de tout regarder avec une âme tranquille[10].»

[10]

Nec pietas ulla est, velatum saepe videri Vertier ad lapidem atque omnes accedere ad aras Nec procumbere humi prostratum et pandere palmas Ante deum delubra, neque aras sanguine multo Spargere quadrupedum, nec votis vectere vota; Sed mage placata posse omnia mente tueri.

(De rerum natura.)

Cependant cette sagesse orgueilleuse et solitaire, c’est précisément le contraire d’une religion, puisque celle-ci implique une foi commune à un grand nombre d’hommes. Et du reste Lucrèce, lui-même, considérait-il toutes choses d’une âme paisible, lui qui s’empoisonna pour une femme dont il désespérait de se faire aimer?

Son empirisme philosophique ne l’avait donc pas prémuni contre ses propres faiblesses. Ainsi que tant d’autres, il formula de creuses sentences, propres à être citées dans un traité de rhétorique mais inefficaces pour guérir ou atténuer les souffrances et les déboires dont foisonne l’existence quotidienne.

Après quelques essais fort infructueux pour me créer une âme impassible selon ses préceptes, je me détournai donc de ce sophiste inconséquent.

C’est alors que, faute d’une croyance à un principe surnaturel, je me rejetai vers cette «religion de l’humanité» qui a fait divaguer tant d’intelligences depuis qu’il existe des aveugles volontaires pour refuser de voir Dieu. Comme mon tempérament me portait alors aux extrêmes, j’allai, du premier coup, jusqu’à l’Anarchie.

CHAPITRE VII

L’ANARCHIE

Durant les premiers mois qui suivirent ma sortie du régiment, je ne m’occupai pas du tout de politique. Absorbé par mon labeur littéraire, je ne lisais, dans les journaux, que les articles traitant de littérature. J’ignorais jusqu’au nom des ministres qui se succédaient au pouvoir comme des ombres chinoises sur une lame d’étoffe, mal tendue, mal éclairée et secouée de trépidations chroniques.

D’instinct, et comme tout Français capable d’observer et de construire un raisonnement, je sentais la malfaisance et l’absurdité du régime; je n’éprouvais aucune espèce de vénération pour la République. Ainsi que la plupart de mes contemporains, je haïssais l’Allemagne et je nourrissais l’espoir que l’heure où nous prendrions notre revanche de la défaite de 70 ne tarderait pas à sonner. Et il est certain que j’aurais endossé de nouveau et très volontiers la cuirasse pour foncer sur l’ennemi héréditaire.

Mais ces sentiments me demeuraient à l’état latent. Ravi par le culte de la Muse, je ne prêtai, tout d’abord, guère d’attention aux intrigues et aux papotages stériles de nos maîtres.

Cependant, Paris s’enfiévrait si fort autour de mon rêve qu’il me fallut bientôt, bon gré mal gré, m’enquérir des causes de ce tumulte énorme.

En effet, c’était le temps où Boulanger syndiqua tous les mécontents pour balayer la clique de fantoches malhonnêtes qui détenaient le pouvoir. Aux cris: _Dissolution! Révision!_ la grand’ville, en haine des parlementaires, tombait amoureuse du soldat qui surexcitait son patriotisme et, à la fois, ses penchants frondeurs.

On ne parlait plus que de Boulanger. On ne chantait plus que des refrains boulangistes. Je m’en aperçus au détriment de mon repos. Dans la maison où j’habitais, il y avait une petite cour, une sorte de puits étroit entre les quatre corps du bâtiment. Là, un garçon charcutier, tout en confectionnant ses hachis, n’arrêtait pas de hurler les couplets en vogue. Il répétait surtout _En revenant de la Revue_, chanson cocardière qui enthousiasmait alors les révisionnistes--c’est-à-dire le plus grand nombre des Français. J’avais beau faire le possible pour ne pas entendre, à chaque instant une voix aussi fausse que perçante lançait jusqu’à ma mansarde ces deux vers:

Et moi, je n’cessais d’acclamer Notr’ brav’ général Boulanger!...

Dehors, pareille ferveur: Paris employait ses jours et même ses nuits à «revenir de la Revue» Et la province--les campagnes comme les villes--faisait chorus. Si bien que je finis par m’échauffer et par entrer dans la danse.

* * * * *

Il y a quelques années, villégiaturant dans une auberge de campagne, j’avisai au mur de la chambre qui m’avait été désignée, un portrait du général Boulanger.

--Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été boulangiste?

--Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il.

Avec un haussement d’épaule énergique, il ajouta

--Cet animal, s’il avait voulu!...

--Nous ne serions peut-être pas où nous en sommes, dis-je en achevant la phrase.

--C’est cela même!

C’est vrai, pensai-je, une fois seul, il y eut une époque où à peu près _tout le monde_ était boulangiste, sauf, bien entendu, les francs-maçons, les quelques socialistes et les clans de politiciens opportunistes et radicaux qui se disputaient les faveurs de la Marianne enjuivée.

Mais le général ne sut pas _vouloir_. Il n’eut ni l’audace réfléchie de Bonaparte, ni le sang-froid de Monk. Ce fut un romantique sentimental qui, alors que la France l’exhortait à la délivrer de sa vermine, choisit de roucouler aux pieds d’une Marguerite tuberculeuse. Voilà ce qui arrive quand on préfère à la gratitude du pays les baisers à la créosote d’une Dame aux Camélias mondaine.

Très brave en tant que soldat!--il l’a prouvé en Indo-Chine, en Italie et contre la Commune--Boulanger manqua de courage civil. De tous les côtés, on lui criait:--Fais le coup de force, renverse le régime; nous te suivrons...

Il recula, ayant pris trop au sérieux les absurdes déclamations de Victor Hugo dans les _Châtiments_ et dans _l’Histoire d’un Crime_. Peut-être aussi, son idée fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui lui était offert.

Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder! Déroulède, Thiébaud, Pierre Denis, Barrès, deux ou trois autres mis à part, quel ramassis d’aventuriers et de pamphlétaires besogneux autour de lui! Un Laguerre, à vendre comme une fille des rues, un Mermeix, un Vergoin et surtout, traître probable, le juif Naquet!

Lui-même cultiva par trop l’équivoque; flattant les républicains, marivaudant avec les bonapartistes, caressant les royalistes pour en tirer des subsides, distribuant des poignées de main aux disciples de Blanqui, allant en cachette à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant chez la duchesse d’Uzès, il usa son prestige à louvoyer entre les partis avec l’arrière-pensée de les duper tous au profit de son ambition. Il y eut du sous-officier fricoteur chez Boulanger. A mon avis, dans _l’Appel au Soldat_--livre remarquable d’ailleurs et dont certains chapitres resteront comme de grandes pages d’histoire--Maurice Barrès l’a peint un peu trop en beau.

Sans génie, mais doué d’un charme incontestable, Boulanger n’eut pas besoin de se donner beaucoup de peine pour séduire les masses. Les circonstances le portèrent. Le jour où elles ont cessé de le favoriser, il prit la fuite d’une façon piteuse, puis s’effondra. Sa mort ne fut pas celle d’un Caton, ni même d’un Marc-Antoine, mais celle d’un Roméo suranné.

Emporté par le courant révisionniste, stimulé par quelques-uns de mes camarades de lettres qui ne juraient que par Boulanger, je me mêlai à plusieurs manifestations.

J’ai raconté, dans un autre livre, comment je rendis visite au général. Mais il entrait dans mes actes plus d’impatience de voir ce qui allait arriver que de conviction profonde.

Le soir de la fameuse élection du 27 janvier, nous nous tenions, quelques amis et moi, près de l’entrée du restaurant Durand, situé place de la Madeleine et où Boulanger, entouré de ses principaux partisans, attendait le résultat du vote. Ne doutant pas qu’il ne fût favorable à notre chef, frémissant du désir d’achever la déroute des parlementaires, nous ne quittions pas des yeux le balcon du premier, où un transparent communiquait le chiffre des voix obtenues dans les vingt arrondissements. La foule les saluait de clameurs triomphales car, en tout lieu, Boulanger l’emportait sur son adversaire.

La police était en désarroi; la garde acquise au général; on savait que la garnison l’idolâtrait. Enfin le bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs malles pour décamper en tapinois et se blottir dans les cachettes, préparées d’avance, où ils espéraient se dérober au premier feu des représailles. Toutes les chances étaient donc pour le général.

Il allait manquer à sa fortune.

Vers onze heures, on connut le résultat définitif. Paris avait élu Boulanger à plus de quatre-vingt mille voix de majorité. Tout de suite s’éleva, depuis la Madeleine jusqu’aux extrémités des boulevards, le cri qui dictait son devoir à Boulanger:--A l’Élysée! A l’Élysée!

Dans les salons de Durand, les amis de Boulanger le pressaient d’obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus éloquent Mais l’élu tergiversait, se dérobait, multipliait les arguties pour ne rien faire. Puis il déclara qu’il lui fallait se recueillir, seul, dans un cabinet adjacent. Or, dans cette pièce, il y avait Marguerite de Bonnemain. Que lui dit-elle? Sans doute quelque chose dans ce genre: Ah! mon Georges, si tu descends dans la rue, tu cours le risque d’attraper un mauvais coup. Reste donc dans mes bras; n’écoute pas tous ces exaltés qui te trompent!...

--Tu as raison, ma chérie, dut-il répondre.

Défaillance d’une âme amollie par des excès sensuels, et devenue incapable de se hausser le cœur! Est-ce que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt, est-ce que Joséphine, au lieu de l’énerver, ne le seconda pas en dupant le naïf directeur Gohier?...

Boulanger rentra dans le salon et déclara, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique, que, satisfait de sa victoire électorale, il refusait absolument de tenter une action violente contre le régime.

Alors Thiébaud, plein d’amertume et de prévisions sinistres, tira sa montre:

Il est minuit cinq, dit-il, depuis cinq minutes le boulangisme est en baisse...[11]

[11] Pauvre Thiébaud, si convaincu et si chimérique! Il avait coutume de psalmodier cette sentence:--La France n’est pas rouge, la France n’est pas blanche, elle est bleue...

Léon Daudet, dans Salons et Journaux, a dessiné, d’un crayon alerte, une amusante silhouette de Thiébaud après le boulangisme.

C’était exact. De ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla en se précipitant jusqu’au coup de revolver final.

Il ne faut rien regretter de cette déconfiture. Boulanger dictateur, c’était probablement la guerre avec l’Allemagne. L’armée du service de cinq ans était magnifique et d’une solidité à toute épreuve. La nation, vibrante de patriotisme, fût entrée en campagne avec allégresse. Mais quel chef d’État ou quel généralissime pour une pareille crise!...

Au surplus, sous la forme césarienne et plébiscitaire ou livrée aux factions de Parlement, la démocratie constitue l’organisme politique le plus défectueux qui se puisse concevoir. Aristophane l’a bien jugée: Démos, berné et flagorné par Cléon ou s’éprenant de la guerre et du cheval noir de Lamachos, est incapable de discernement. Il lui faut un guide immuable et qui ne dépende pas de son vote: le Roi.

* * * * *

La déroute du boulangisme coïncidait avec le scandale du Panama. On se rappelle cette immense coquinerie financière où l’on entendit un ministre, Rouvier, un président de la Chambre, Floquet, avouer leurs concussions en invoquant, pour excuse, des nécessités politiques. Cent quinze parlementaires de gauche furent convaincus d’avoir vendu leur vote ou leur influence aux Lesseps, tripoteurs de vaste envergure, qui, contre l’avis des spécialistes s’entêtaient à creuser, sur des plans insensés, le canal qui devait joindre les eaux de l’Atlantique à celles du Pacifique.

Malgré mille manœuvres louches et un large emploi de la corruption, l’entreprise échoua. Quantité de petites gens qui leur avaient confié de chétives économies furent ruinées. Mais, grâce à la défaillance d’une Justice à l’image du régime, les _chéquards_ du Parlement furent acquittés ou obtinrent des non-lieu, sauf un seul, Baihaut, qui, tardivement tourmenté de scrupules, reconnut son crime et devint le bouc émissaire des Chambres.