La maison en ordre

Part 13

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Je dus leur répondre par cette citation d’un des évêques qui combattirent le Sillon avec le plus de vigueur, Mgr Turinaz: «Dans tout le cours de l’histoire de l’Église, les dissidents qu’elle a dû repousser et condamner ont d’abord accompli ces devoirs et presque tous avec les apparences d’une grande piété. La pratique de la religion ne se borne pas à ces devoirs: on n’est pas vraiment catholique si l’on ne reste pas dans l’unité de la doctrine et de l’ordre établi par Jésus-Christ.» J’ajoutais--Et si cette doctrine et cet ordre on les interprète autrement que ne le fait l’Église par la bouche du Pape infaillible. Or c’était bien par où le Sillon se prouvait hétérodoxe, comme l’a démontré l’Encyclique qui le condamna.

Entre autres papiers à moi remis par l’abbé Lefèvre, il y avait le compte rendu d’un congrès tenu à Chambéry par les Sillonistes. Cela s’intitulait tranquillement: _Un nouveau Messie_. J’y lus ceci:

«Noël! A la veille de la grande fête chrétienne, un nouveau Messie est venu en Savoie annoncer à la démocratie le règne de la fraternité humaine et de tous les points de l’horizon, des bergers et des mages, conduits par une étoile invisible, sont accourus afin d’entendre la bonne nouvelle. Ce jeune Apôtre (Marc Sangnier) exerce autour de lui un attrait puissant; les auditoires les plus divers accueillent sa parole avec une attention quasi-religieuse et les ovations triomphales qui saluent son passage rappellent, dans une certaine mesure, celles du peuple d’Israël acclamant Jésus lors de son entrée à Jérusalem. Rien n’a manqué au messie de la démocratie pour évoquer parmi nous le souvenir de son Divin Maître...»

Ce boniment me plaça dès lors aux antipodes de l’agitateur qui ne désavouait pas un tel rapprochement, où le ridicule s’alliait au sacrilège.

En contre-partie des brochures du Sillon, et afin de me former une opinion complète, je voulus connaître les répliques des adversaires de ce mouvement. Je lus _les Erreurs du Sillon_ par l’abbé Emmanuel Barbier et _Le dilemme de Marc Sangnier_ par Charles Maurras[16].

[16] Les Erreurs furent éditées par Lethielleux, le Dilemme par la Nouvelle librairie nationale. On lira aussi avec intérêt le livre d’Ariès: Le Sillon et le mouvement démocratique (Nouvelle librairie nationale).

Le premier de ces livres réfutait le Sillon avec une parfaite modération de termes et une grande force d’argumentation aux points de vue théologique et social. Le second, aussi contenu dans la forme, le critiquait aux points de vue de la philosophie et de la tradition. Il n’est pas exagéré de dire que c’est un chef-d’œuvre de dialectique et de raison lucide. L’un et l’autre volumes m’aidèrent grandement à me créer la conviction que cette équipée anarcho-religiosâtre ne présentait rien de sérieux. Et lorsque j’eus interrogé quelques Sillonistes et qu’il me fut signifié par eux que «pour être du Sillon, il fallait _d’abord_ croire à sa mission providentielle», je fus fixé d’une façon définitive.

Plusieurs années au delà, me trouvant à Lyon, quelqu’un me présenta à une dame qu’il me fallut classer tout de suite parmi celles que Louis Veuillot désignait sous le nom de _matriarches_. Sans cesser de se prendre pour une catholique-modèle, lorsque une erreur tentait de s’insinuer au sein de l’Église: sillonisme, américanisme, modernisme, elle n’y allait pas--elle y courait. L’hérésie naissante extirpée, elle se soumettait aussitôt... puis elle recommençait le lendemain.

Ah! que saint Paul eut raison de formuler la règle: _Taceat mulier in Ecclesia_!...

Cette personne trépidante raffolait pour lors de M. Sangnier. Comme je marquais peu de chaleur pour cette contrefaçon d’Évangéliste, elle voulut absolument que j’aille l’entendre en une salle de conférences où, de passage à Lyon, il devait parler le lendemain. Elle me certifia que son verbe irrésistible ferait fondre mes glaces et elle me fourra, presque de force, un billet d’entrée dans la main. Quoique certain que l’événement tromperait ses prévisions, pour avoir la paix, je consentis à m’offrir au miracle.

En effet, le soir venu de la prétendue Révélation nouvelle, j’étais assis, en bonne place, non loin de l’estrade ou pérorait l’orateur du Sillon.

Mon impression fut double. D’abord, j’admirai, au point de vue de la phonétique, l’extraordinaire moulin à paroles qui fonctionnait, sans accroc, dans ce gosier infatigable.

Ensuite je m’aperçus que ce mécanisme vocal n’avait rien à moudre--ce qui s’appelle rien.

Je veux dire que les enfilades de phrases qu’il pulvérisait à la ronde ne contenaient aucune substance. Des redondances ampoulées, des apostrophes d’un lyrisme banal, d’interminables périodes d’un sentimentalisme blafard. Ni une idée pratique, ni un raisonnement enchaîné.

M. Sangnier traitait de politique, science qui, plus que toutes, exige des connaissances précises au service d’une intelligence positive.

Ici, pas même le semblant de ces qualités. On avait la sensation d’être plongé dans un bain d’eau tiède et trouble où ondulaient, avec trop de souplesse, des anguilles suspectes...

A la sortie, la dame agitée ne manqua pas de me demander fébrilement mon opinion.

Je répondis:--Ma foi, je pense de M. Sangnier ce que Danton disait de Robespierre.

--Et qu’en disait-il donc?

--Excusez-moi, je n’ose répéter le propos. Vous savez, il n’est pas très élégant.

--Cela ne fait rien!... Répétez tout de même.

--Eh bien! il disait... encore un coup, excusez-moi... il disait: «Ce bougre-là ne serait pas fichu de faire cuire un œuf!»

La dame, indignée, me tourna le dos.

Je crois bien qu’elle m’aurait mis à la porte si je m’étais représenté chez elle. Mais je n’eus garde.

Un dernier mot. Le Sillon a été condamné par le grand Pape Pie X. M. Sangnier a déclaré qu’il se soumettait. Puis il s’est empressé de confier à un journaliste «qu’il poursuivrait son action personnelle». Cela semble bien signifier que le Pape eut tort et que lui continue d’avoir raison.

Aux élections qui suivirent l’armistice, le Bloc national donna son estampille à M. Sangnier. Aussitôt élu député, celui-ci ne perdit pas une minute pour prodiguer les avances aux communistes, pour absoudre le bolchevisme et pour courir à Berlin consoler ces tendres agneaux, persécutés par la France, que sont les Boches...

Il faut souhaiter qu’un jour ou l’autre M. Sangnier, s’écriant avec Baudelaire: «Mes bras sont rompus pour avoir étreint des nuées», acquière le sens du Réel. Il faut l’espérer--mais ne pas trop y compter.

CHAPITRE X

LES LIBÉRAUX

Le libéralisme est une maladie qui se manifeste par une absence d’horreur pour l’hérésie, par une perpétuelle complaisance envers l’erreur, par un certain goût des pièges qu’elle tend et, souvent, par un certain empressement à s’y laisser prendre. LOUIS VEUILLOT: _Mélanges_, 3e série, tome III.

Suivre le courant, c’est en quoi se résument les fameuses inventions du libéralisme. LOUIS VEUILLOT: _Mélanges_.

Prusias: Ah! ne me brouillez pas avec la République!... CORNEILLE: _Nicomède_, acte II, scène III.

A mon entrée dans le catholicisme, Coppée, Drumont, Huysmans, spontanément, et en des termes à peu près identiques, m’avaient dit: «Vous allez voir ce que sont les libéraux!...»

J’ai vu.

Je voudrais bien n’avoir pas à critiquer des frères dans la foi qui, malgré leur aberration démocratique, sont le plus souvent irréprochables quant à la soumission aux dogmes.

Cela ne m’est pas possible. J’ai trop eu lieu d’observer la façon dont les libéraux pactisent avec le régime, anti-chrétien par essence, qui, depuis 1789, marche à l’encontre de la tradition française. J’ai constaté, à trop de reprises, combien ils témoignaient d’hostilité sournoise à tous ceux qui ne partagent pas leur erreur politique et qui réprouvent les alliances auxquelles ils se laissent aller.

Il importe donc que je précise à quel point leurs idées et leurs actes me semblent néfastes.

«Un catholique libéral, a dit très justement M. Paul Bourget, est un catholique qui aime beaucoup les libéraux et très peu les catholiques. Ah! l’étrange déviation de la conscience! Elle consiste à servir sous son drapeau en détestant, en critiquant des gens qui servent sous le même drapeau et à réserver toute son admiration et toute sa sympathie pour l’ennemi.» (_Le démon de Midi_, tome I, page 282).

Rien de plus exact. Je le vérifiai sans retard.

Tout d’abord, qu’on veuille bien se rappeler que je venais d’un milieu où tantôt ouvertement, tantôt dans l’ombre, il est de règle de combattre l’Église et de viser à son abolition en France. Les plus rusés de ses adversaires nouent parfois une entente avec les libéraux, soit parce qu’ils y trouvent un intérêt électoral, soit parce que cette concession facilite des calculs financiers, soit parce qu’elle sert leurs intrigues au Parlement, soit, tout simplement, par machiavélisme et pour susciter la discorde entre catholiques. Le piège est tellement grossier qu’il faut toute la naïveté des libéraux, toute leur hâte de se prouver républicains pour s’y laisser prendre.

Du temps où je marchais sous l’aile griffue de la Révolution, j’avais assisté cent fois à des conciliabules où j’avais entendu les parlementaires anti-cléricaux et leurs acolytes préparer des manœuvres de ce genre. Quand cela réussissait, ils riaient à perdre haleine et se frottaient les mains en s’exclamant:--Quelles _poires_ que ces libéraux, ils nous fournissent eux-mêmes le cordon qui nous permettra de les étrangler en douceur!...

Car, il importe de le souligner, quand ils amadouent de la sorte les libéraux, les fils de Marianne n’abandonnent aucune de leurs préventions contre la religion catholique; avec elle, point de paix définitive; tout au plus un armistice; encore prennent-ils soin de stipuler qu’ils ne l’octroient qu’avec cette réserve que leurs alliés du moment ne demanderont point l’abrogation des lois dites «laïques». Ils gardent ainsi les moyens de persécuter de nouveau l’Église dès qu’ils le jugeront à propos. Comme on l’a vu aux dernières élections, les libéraux s’empressent de souscrire à cette exigence, tant ils ont à cœur de donner des gages à la démocratie.

Je n’ignore pas que l’Église, quoique chez nous elle ait toujours eu à souffrir des gouvernements d’opinion, a prononcé que la démocratie n’était pas incompatible avec sa mission en ce monde. De fait, il existe dans les Amériques du sud et du nord plusieurs pays à institutions démocratiques qui lui concèdent une liberté suffisante pour qu’elle exerce, sans trop d’entraves, son magistère.

Mais en France--et nous n’avons ici à nous occuper que de la France--la démocratie ne cesse d’être _foncièrement_ anti-catholique. Républicaine, elle n’a qu’un objectif: ravir des âmes à l’Église en l’éliminant le plus possible de la vie sociale. Césarienne: Napoléon Ier essaie d’en faire un instrument de son despotisme; Napoléon III la livre à ses ennemis dès que les rêveries du Maître ont besoin de cette trahison pour prendre corps.

Or quand, pour les motifs que je viens d’exposer, la République feignit jadis d’accueillir «les ralliés», quand, comme aujourd’hui, elle joue la comédie d’une certaine tolérance, soyez sûrs qu’elle tient toujours les libéraux pour des espèces de «parents pauvres» à l’égard de qui la méfiance reste indiquée ou pour des tard-venus qu’on fait asseoir, avec mauvaise grâce, au bas-bout de la table, à qui l’on permet, en rechignant, de manger les restes et qu’on jetterait dehors s’ils risquaient la plus timide des réclamations.

Les libéraux sont tellement imbus de leur utopie à savoir la conclusion d’un mariage contre-nature entre l’Église et la Révolution qu’ils acceptent toutes les humiliations et toutes les avanies plutôt que de s’en déprendre.

En vain, des clairvoyants leur signalent d’avance les chausse-trapes dans lesquels ils se laissent choir avec une régularité déplorable, en vain la Sainte Écriture les avertit «qu’un mauvais arbre ne peut pas donner de bons fruits», rien ne saurait leur dessiller les yeux. Non seulement une illusion tenace les persuade que le catholicisme connaîtrait de beaux jours s’il se pliait à toutes les exigences de ses persécuteurs, mais encore ils en viennent à considérer l’opposition au régime, ne fût-elle que théorique, comme un méfait pour la répression duquel ils sont heureux, dirait-on, de voir s’activer les sectaires des Loges.

Et dans quelle humble posture ils avalent les couleuvres et encaissent les quolibets et les rebuffades que ne leur épargnent pas les «purs» républicains férus d’athéisme!

J’entendis naguère un député mi-radical, mi-centre gauche, parfois vermillon, parfois rose pâle selon l’occurrence, formuler cette constatation: «Avec les libéraux, on peut se mettre à l’aise. Gratifiez-les d’un coup de pied dans le derrière, ils vous rendent un coup de chapeau...»

Oh! ce n’est point par mansuétude chrétienne que les libéraux ont adopté ces façons d’agir, car ils s’en vengent aussitôt sur ceux de leurs coreligionnaires qui blâment leurs abdications de conscience. Il n’est point de procédés perfides dont ils n’usent contre eux.

C’est aussi contre les écrivains qui démontrent, avec pièces irréfutables à l’appui, la stupidité sanguinaire de la Révolution que leur fiel se répand.

Toucher à l’Idole, la bafouer, leur apparaît un si grand sacrilège, qu’ils ne savent qu’inventer pour apaiser son courroux. Alors ils multiplient les désaveux et tournant à la hâte le dos aux catholiques coupables de ce crime, ou se voilant la face d’un geste pudibond, ils s’écrient: «Nous ne connaissons pas cet homme!...» Puis ils le dénoncent aux prêtres du culte dérisoire de Marianne.

Si alors quelque cœur honnête, comme il s’en trouve heureusement beaucoup dans l’Église, leur objecte que le régime issu de la Révolution s’oppose à leur bonne foi, ils lui font signe de se taire en chuchotant: «Ah! ne me brouillez pas avec la République!...»

C’est bien parce que le vers, mis par Corneille dans la bouche de Prusias, abaissant sa dignité devant Flaminius, résume parfaitement l’attitude des libéraux vis-à-vis des républicains de carrière que je l’ai choisi pour épigraphe à ce chapitre.

* * * * *

Au cours de mes randonnées à travers les provinces, je rencontrai beaucoup de libéraux. Malgré les avis de Coppée, de Huysmans et de Drumont qui, tous trois, avaient eu à souffrir de leur mauvais vouloir à l’encontre des catholiques trop droits pour servir à la fois deux maîtres: l’Église et la Révolution, je ne pouvais croire qu’il existait des fidèles qui précisément menaient cette conduite... singulière et multipliaient les équivoques pour la justifier.

Je me disais: Mes amis exagèrent. Si aveuglés qu’ils soient, les libéraux doivent se tenir en garde contre les gens du régime. Comment croiraient-ils à leurs bonnes dispositions et à leur esprit de tolérance? La République ne vient-elle pas de chasser les congrégations et de les réduire à l’exil? N’a-t-elle pas fermé le plus grand nombre possible d’écoles libres? Par la franc-maçonnerie, n’a-t-elle pas établi un système de fiches et de mouchardise occulte pour rayer de l’avancement les officiers coupables d’aller à la messe? Ne tient-elle pas en disgrâce les fonctionnaires civils attachés à leur foi? N’a-t-elle pas fait la Séparation de manière à voler, sans l’ombre de vergogne, les biens de l’Église?

Eh bien, il fallut me rendre à l’évidence: non seulement les libéraux paraissaient tenir peu de compte de ces infamies, mais encore ils blâmaient à la sourdine Pie X, parce qu’il avait refusé de donner dans le traquenard huguenot des Cultuelles. Et ils manifestaient une étrange considération pour les artisans d’iniquité qui accaparaient le pouvoir.

Lorsque, en 1908, je fis pour la première fois le pèlerinage de Lourdes, certains membres éminents de l’Hospitalité m’accablèrent de questions sur Briand qui, comme ministre des cultes, avait machiné le coup de la Séparation.

A leur façon de m’interroger, je me rendis compte qu’ils admiraient éperdument ce saltimbanque et même qu’ils espéraient en lui pour restaurer l’Église de France.

Je fus abasourdi, ne comprenant pas cette persistance dans l’illusion.

--Mais, leur dis-je, Briand, ce n’est rien du tout. Je ne puis dire que je le connaisse personnellement beaucoup, ne l’ayant guère rencontré qu’à deux ou trois reprises. Cependant je puis vous affirmer que dans les milieux révolutionnaires d’où je viens et où je l’entendis prêcher aux ouvriers la grève générale, avec les violences qu’elle implique, et aux soldats la crosse en l’air, on ne le tenait pas moins pour un arriviste à l’affût d’une occasion d’abandonner la Sociale. On le méprisait pour ses mœurs douteuses et l’on n’avait aucune confiance dans sa sincérité.

Il a donné raison à ces pronostics puisque, à l’instigation de Waldeck-Rousseau, qui eut toujours du goût pour les aventuriers louches, il s’est empressé de renier ses frères du socialisme à outrance, le jour où on lui permit de mettre les doigts dans l’assiette au beurre.

Quant à ses capacités, dès sa jeunesse, au quartier latin à Montmartre, on s’amusait de son ignorance et de sa fainéantise. On relevait les bévues historiques et philosophiques dont fourmillaient ses discours. Aussi, lorsqu’il fut désigné comme ministre de l’Instruction publique, ce fut un éclat de rire unanime parmi les gens informés de son passé.

Ce n’est, du reste, pas lui qui élabora le projet de Séparation. Ce fut un juif de Francfort, le nommé Grünbaum. Lui n’eut qu’à broder des variations à la tribune sur ce thème hébraïque.

Oh! là, par exemple, je vous concède qu’il a réussi. Son talent de parole est incontestable. Il chatouille agréablement au bon endroit les parlementaires. Au seul souvenir de sa virtuosité labiale, ils font les yeux blancs. Il en profite pour duper tour à tour tous les partis car, suivant ses intérêts variables, il a des convictions de rechange. Le prendre pour un homme d’État, c’est prendre la lanterne fumeuse accrochée à la porte d’une maison malfamée pour le soleil levant. Ce fourbe insigne excelle à mener des intrigues malpropres dans les couloirs de la Chambre. Il est incapable de concevoir un grand dessein et de le réaliser. Il n’a que des appétits et il emploie ses loisirs à les régaler tandis que ses acolytes lui mâchent la besogne.

Vous auriez donc le plus grand tort de vous fier à lui pour mettre un terme à la persécution. Et si, comme je crois le comprendre d’après vos propos, il vous fait des avances, je vous engage à les repousser. La plus élémentaire prudence le commande...

Ce témoignage sans fard ne convainquit nullement mes interlocuteurs. Je voyais les visages se rembrunir à mesure que j’expliquais Briand et ses tares aux pauvres cervelles qui m’écoutaient. Je sentis que je me heurtais à un parti pris incoercible et je n’insistai pas--d’autant que j’étais venu à Lourdes pour prier la Sainte Vierge et non pour faire de la controverse politique.

Mais ce premier contact avec les libéraux me fut une leçon de choses que je ne reçus pas en vain.

* * * * *

En 1910, le journal _l’Éclair_ avait pour rédacteur en chef Ernest Judet, confident de cet homme bénin mais peu perspicace: feu Piou.

Judet, convaincu de son génie politique, avait promis de mener l’Action libérale à la victoire sur le terrain des élections.

Soit dit en passant, l’Action libérale avait pensé faire preuve d’une finesse extrême en accolant à son étiquette l’adjectif _populaire_. Or, populaire, elle ne le fut jamais. Si peu éclairé que soit Jacques Bonhomme, il éprouve de la défiance à l’égard de ceux de ses courtisans qui lui offrent un programme consistant à caresser tout le monde sans donner de garanties formelles à personne. C’était bien le cas de l’Action libérale qui semblait tout le temps s’excuser de son catholicisme auprès des incrédules et demander pardon de ses politesses à l’incrédulité auprès des catholiques:

Je suis oiseau, voyez mes ailes; Je suis souris, vivent les rat!

Ces allures obliques ne disaient rien qui vaille à l’électeur. En France, on aime les opinions nettes. Quoique ce prétendu souverain le Suffrage universel ne déteste pas de voir les échines se ployer en arc devant sa face, il se renfrogne quand on exagère la souplesse. Qu’on lui fasse chatoyer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, cela distrait le vieil enfant qu’il ne cesse d’être. Mais la grisaille nébuleuse où s’estompe le libéralisme l’ennuie et il s’en détourne avec des bâillements réitérés.

Néanmoins Judet avait réussi à persuader aux libéraux qu’il était le cuisinier providentiel qui saurait coaguler la matière électorale et la leur servir toute chaude aux prochaines élections.

Sa tactique, disait-il, consistait à--_encercler Briand_ (_sic!_)... Briand était bien trop «ficelle» pour le désavouer. Mais j’imagine qu’_inter pocula_ il s’amusait follement à considérer la naïveté libérale. Et il feignait même parfois de se prêter à cette farce inénarrable.

Les choses en étaient là, Piou annonçait déjà le triomphe de Judet quand j’eus à m’aboucher avec celui-ci. Je ne l’avais, jusqu’alors, jamais rencontré. Mais un excellent prêtre, très ignorant de la politique et directeur d’une œuvre de charité, m’avait supplié de me rendre à _l’Éclair_ pour obtenir que ce journal la recommandât à ses lecteurs.

J’eus beau lui dire que mon influence sur la feuille en question était absolument nulle, il insistait pour que je fisse la démarche nécessaire.

Il me répétait:--M. Judet combat pour l’Église sous les auspices d’un grand nombre d’hommes de bien. Il ne peut donc refuser de publier la note que je vous remets, puisqu’il s’agit de secourir les indigents.

De guerre lasse, je finis par consentir. Mais je ne croyais pas à la réussite, ayant remarqué que _l’Éclair_, sous Judet, s’abstenait soigneusement de rien publier qui eût rapport à la religion. Au surplus, je savais que les libéraux mettaient souvent leur drapeau dans leur poche, croyant, par cette piètre rouerie, s’attirer certains suffrages appartenant à la Libre Pensée non militante.

Mais, après tout, me dis-je, comme cette œuvre ne touche ni de près ni de loin à la politique, peut-être que Judet fera une exception pour elle.

Après une attente assez longue, je fus introduit dans le cabinet directorial ou trônait le bien-aimé des libéraux.

Je ne décrirai pas le personnage. Lisez _Salons et Journaux_, de Léon Daudet; vous y trouverez son portrait gravé à l’eau-forte avec une verve étincelante.

Judet me reçut du haut de l’Olympe. Tandis que je lui exposais brièvement--et sans déférence excessive, on peut le croire--l’objet de ma visite, il se tenait adossé à la cheminée, écartant ses jambes interminables «pantalonnées de drap militaire», reniflant, toutes les trente secondes, d’une narine autoritaire. Il semblait vouloir me donner à entendre que j’étais quelque chose comme un insecte en présence du Maître des dieux.

Dès que j’eus terminé, il secoua négativement la tête.

--Non, bredouilla-t-il, à _l’Éclair_ nous ne faisons pas de cléricalisme. Je n’insérerai pas cette notice.

--Mais, repris-je, il ne s’agit pas de cléricalisme, il s’agit des pauvres. Est-ce que le fait qu’un prêtre administre cette œuvre constitue à vos yeux un vice rédhibitoire?

Ici Judet haussa le ton. Ce fut presque avec colère qu’il me répondit:

--Je n’aime pas les prêtres... Inutile d’insister...

--Oh! dis-je, vous n’aimez peut-être pas leur personne, mais j’ai idée que cette aversion ne s’étend pas jusqu’à leur bourse, car, si je suis bien informé, c’est des subsides des catholiques que vit, en grande partie, votre journal et...

Au comble de l’irritation, il m’interrompit:

--Môssieur, cela ne vous regarde pas...

--C’est juste...

Je lui tournai le dos et me retirai, sans plus.