La maison blanche

Part 9

Chapter 94,043 wordsPublic domain

Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin. Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées. Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris. J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue, le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables.

Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir, d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les peintures chinoises, passe devant les arbres roses.

Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui va à son travail.

Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts, quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare grinçante et cahotée.

Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et s’assemble, selon des liens mystérieux.

Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais.

Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de ferme dans la chambre de plain-pied.

Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées, ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard, dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes, en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre.

Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil.

Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole.

C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin, après tant de splendeurs qui l’accouchèrent.

Parfois aussi c’est le soleil qui semble vaincre l’aube. Le ciel d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide.

Depuis des jours je me suis dit: «Il est possible que je meure.» Depuis des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la dignité dont il est investi.

J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville, bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère qu’une promenade dominicale.

J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M. Bergson enveloppé de sa redingote.

Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui traîne les pieds sur le chemin de l’école.

Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le lire par transparence. Je lui demande:

--Combien...?

Elle me répond:

--38... un peu au-dessus de 38.

Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40.

On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays.

Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol.

De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre.

Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me fait mal.

Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là. Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je _crois_ en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit, comme elle est en mon corps angoissante et convulsive! Je touche à de telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps...

Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures. Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi leurs couvertures.

Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus fragiles, les deux plus décentes, les deux plus _âme_, qui, parmi les gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe du destin.

Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane.

A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un agonisant n’a pas besoin de lait.

La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là. La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque.

A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache le jour pour en faire la nuit un chien de garde.

La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez.

Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la morphine.

A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin. Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.

* * * * *

On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière.

Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec une noblesse hautaine que «ce serait bien la première fois...»

Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et qu’elle compose de merveilleux spectacles! C’est mademoiselle Crazannes qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras, dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor, droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé, qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel.

La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement? Et la poétesse ajoutera: «Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement.»

Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins dégoûtant que ta poésie ou que ton roman...

L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement vaut bien une présentation dans un salon.

Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre. On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en retard.

Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce, s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence. Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme un cri de crapaud, semble choir.

Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il parle.

Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol.

Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur et sa puissance calme.

Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas: «Voici un breuvage divin.» Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit pas: «Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera.» Elle frappe et dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas: «Je t’apporte l’oubli et la délivrance»; elle me fait une piqûre de morphine.

Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi; je ne cherche plus à te sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos.

C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout. Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en flocons neigeux.

Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux.

Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme, maladroit en ses paradis.

Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines, quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une plume d’oiseau.

Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un amollissement. Il avait des «billes partout». Mais mon esprit ne participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je «suis bien». Il ne me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame, qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que la sensation du mariage riche. J’en ai assez.

Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me chatouille les jambes.

Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des symptômes agréables du début, moins--et pour cause--la suppression de la douleur. Était-ce là le meilleur? Toujours est-il que, Lilita disparue, je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une grande dame! Peut-être... mais monotone.

Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent: une immobilité parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et exceptionnelle.

Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour être poli avec la morphine.

Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une très vieille dame...

Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre: la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un sergent de ville.

* * * * *

Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur. J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre. Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme: ou bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma piqûre, j’attends que la douleur s’en aille.