La maison blanche

Part 8

Chapter 83,876 wordsPublic domain

Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre. Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier, l’ancre une fois levée.

Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.

Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions, leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.

Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis, auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites. Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place, comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte, je venais de les fabriquer.

Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage. Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les personnes que j’ai vues dans la journée.

J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent palpables au ras des murs, à la limite du plafond.

Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude.

Dans une légère torpeur, mon esprit s’abandonne. Il se laisse aller doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige. L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une falaise, la mer.

Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible résistance, pour qu’elle disparaisse.

Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure, et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce voisine.

C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma voix est plus ferme et la sienne plus douce.

--Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un abominable voleur.

Je me fais à moi-même les plus cruels reproches.

J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de pudeur.

Quelles sont ces pensées?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient.

--Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai même plus le malade à vos soins confié, je serais le «partant» de la chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on ne saurait distinguer. «Car nous en voyons tant des malades! S’il fallait faire attention!...» Je partirai...

Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita Laudor:

--Quel besoin avez-vous de partir?...

Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal.

--Quel besoin avez-vous de partir?

Cela veut dire: Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici? Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous écoute favorablement?

--Quel besoin avez-vous de partir...? Elle était là et elle n’était pas là.

* * * * *

Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes, et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même. Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable.

Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque délimité, autour duquel _le ciel_ d’octobre est sage. L’air entre dans la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées.

--Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et souple, aussi beau, aussi «visible» qu’un balancement des hanches.

Et elle sort, comme si de rien n’était.

A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade.

Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette.

Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais avant de franchir la porte, elle me dit:

--C’est toujours les mêmes qui sonnent.

Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse pour qu’elle déplace leurs oreillers.

Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor--hasard ou maladresse--me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais obtenu un rendez-vous.

* * * * *

Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte de l’eau pour ma toilette. Nous causons.

Par la fenêtre, elle me montre la cour nette:

--On y ferait un beau tennis.

Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains.

Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde remue. Oh! comme on remue!...

Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme elle aimerait être étendue tout le jour!

Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière?

Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui, elle me répond:

--On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est _indéfinissable_...

Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure, le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un accordéon fait danser. Et son sourire hésite...

Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à son voisin. Où donc est sa vie? En quel endroit du monde l’a-t-elle laissée? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts. Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant, après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent en déliquescence.

* * * * *

Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au courage:

--Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la souffrance...

Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements seraient abominables.

Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me distraire.

Que me lirait-elle, mon Dieu!

Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime:

--On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir...

* * * * *

Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir, elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente attention des gardes et des médecins. Oh! elle se comporterait très convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un tel spectacle. Pauvre jeune homme! Le corps droit, le bras seul mobile, elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse.

Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir...!

Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la lumière la fraîcheur de son sillon béant.

Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion, des parcelles.

Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit: «Mon beau-frère...» Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant pas, bon mari. Il est dans les affaires.

Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne. Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et sensible.

Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels, nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux détournés.

Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception. «... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir une grosse déception.» Amant ou fiancé? On ne peut deviner. On hésite. La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause.

Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles sont innombrables ainsi.

Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite, ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête, comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les chantiers maritimes? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais: _han! han_, comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle. Ce _han! han_, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal.

Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout, contre mon lit, les yeux fixes.

Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit. Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées, j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser? Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux?

Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va vers la porte.

Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne l’avoir pas fait? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation? Pourquoi les présentais-je comme une victoire sur moi-même? Je suis un sale individu.

Il y a une heure, je pensais: Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles espèrent plus haute.

Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras, aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran.

Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne fut pas une garde; elle fut une amie; elle ne fut pas dévouée; elle fut aimante. Elle ne fut pas bonne; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle Carneran, garde-malade.

Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques. J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi.

Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus profondément qu’une parure de vertus.

Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour, je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la plains. Et je la hais de toute ma pitié.

Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais comment faire! Non... les revoir... c’est impossible. Ah! comme je fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées!...

Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je vais partir, partir immédiatement...

Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9.

La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de leurs formes. Je ne me dis pas: Celui-là est un dromadaire, celui-là est un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences variables.