La maison blanche

Part 10

Chapter 103,797 wordsPublic domain

Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte, ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui, jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents. J’attendais. Mes mains étaient attentives; mes pieds étaient attentifs. Tout mon corps était attentif. Ma _cœanesthésie_ était attentive. J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de l’aventure...? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout de tout, son éternel coup de pied au cul.

Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un flacon de parfum qu’on respire à son caprice.

Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé. J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une chanson avant de s’endormir: «Racontez-moi une histoire». Et il m’a redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais.

Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié.

Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie me l’avoir révélée.

La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit, l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle.

Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais dans la rue! C’est fini.

* * * * *

Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie, d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques.

Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon ami. Et que ferais-tu donc à ma place? Envoie-moi ta femme et je n’en prendrai pas...

Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré.

J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a fait de la morale:

--Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance...

Et il me propose... quoi...? De l’antipyrine.

En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme...

Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine.

Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent. L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux...?

Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites. Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine! J’accepte le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie! La drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au mot parce qu’une nuit il aura dit: «Cela m’est égal d’en mourir, si c’est ainsi qu’on en meurt». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur.

Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut surhumain: je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais j’avais trop sommeil, je me suis rendormi.

Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher jusque dans mon lit.

Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât cette autre clarté d’une présence humaine.

* * * * *

L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes, leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie même y consentent.

Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables.

Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît. J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés par des religieuses: si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître.

Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges.

Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville. C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes, qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise rafraîchit un après-midi de juillet.

J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec précaution chacun de mes pas. «Un jeune malade à pas lents...» On eût dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste du couloir.

Je lis sur les murs:

2e ÉTAGE SILENCE

Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux.

Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues sans voitures.

Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul, sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion.

Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle, d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux qu’elle soit espérante et vaillante! Depuis quatre semaines, les infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la vie pour cadre. Ah! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant sa citronnade. Ah! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers, jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée! Et la vie, toute la vie! Mon Dieu, que d’institutrices et d’employées des postes à sauver!...

Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des captives... Ah! les délivrer!... Je les préfère, de tout mon cœur, aux filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs.

Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération. Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain. Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle tomba «comme un oiseau». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle souriait à son père.

* * * * *

Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien. Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir: je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit.

Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté, éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les rassemble.

J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon maladroit, entré par la fenêtre.

Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance.

Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier.

Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des doigts sales et déjà déformés, hélas!

D’où viennent-elles? Où iront-elles?

En quelle maison de bourgeois? En quel bordel à soldats?

Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs.

Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute d’autre fonction que de me réveiller.

* * * * *

Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant: Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About, Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense bien dans la maison. Je lis: _Examen critique de la Vie de Jésus de Renan_, par l’abbé Freppel, _Progrès de l’âme dans la vie spirituelle_, _Traité de l’Assurance sur la Vie_, _Les Outlaws du Missouri_, par Gustave Aymard, _Le véritable Esprit de saint François de Sales_, par l’abbé de Baudry.

Admirable choix: ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent: _Les Outlaws du Missouri_...

* * * * *

La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le visage. C’est un petit singe agressif et charmant.

Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit:

--C’est oun livre...? De l’amour...?

Elle me demande aussi:

--Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a fait plaisir...?

Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin qu’elle donne, elle semble s’y acharner.

Elle est coquette et dévouée.

Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie.

--J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la chance de voir le ciel, sans vous lever...

La lune passe entre des nuages.

--La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde...

Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.

Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit:

--C’est un quartier populaire...

Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant d’une fête, où elle eût été la plus belle.

Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades.

Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de la morale:

--Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient fou...

Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases:

--On a le sang empoisonné... on devient fou.

Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane.

Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance d’un jeune chien qui aboie:

--On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir... C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir...

Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort.

* * * * *

Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier. Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table:

_16 octobre._

Numéro 4: deux centigrammes de morphine, si nécessaire.

Numéro 6: bourdaine à neuf heures.

Numéro 8: lui apporter: 1º sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf heures; 2º le bon Dieu à 7 heures et quart.

LA SURVEILLANTE...

J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni:

--Voulez-vous bien vous en aller?

Elle me propose de la citronnade:

--Ça vous fera dormir,... méchant...

Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la comprends.

Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire aux pots, l’armoire aux passoires.

Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi, après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les murailles, en vol de moustique.

* * * * *

Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les trois dans ma chambre. Simple hasard: la veilleuse du premier n’avait plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent, parce que ces idiots de malades sonnaient.

* * * * *

La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint, comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne.

Le nº 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans les affaires...

On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son fauteuil de grosses larmes de veau.