Part 11
Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait. Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue, d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur suspecte.
--Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il?... lui demandait-elle.
Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.
--Heu... heu... heu...
Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.
--Où avez-vous mal?... lui demandait-elle...
Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du ton dont un noyé crie au secours:
--Boire... boire... boire...
* * * * *
Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre, qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit, sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus.
Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.
--Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne touche pas à la boîte d’allumettes.
Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être une machine compliquée qu’on répare.
Un oculiste est venu aussi un matin.
C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares. On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de petits gestes et une petite voix.
--Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal?...
J’ai quelque difficulté à préciser.
Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie.
--Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser...
Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête...
--Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.
Il palpe ma tête.
--Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez pas... vous ne savez pas localiser...
Ah! je ne sais pas localiser.
Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.
--Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas... l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas?... De chaque côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre cerveau... Ça vous étonne... hein? Eh bien... il faut dix ans de médecine pour comprendre ça...
Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur.
* * * * *
Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il opéra me disait un jour de lui: «Je n’ai jamais pu voir exactement quel était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il apparaît, il se manifeste; mais il ne voisine pas...»
Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans leurs examens.
Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit, comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la croix d’honneur.
J’ai toujours envie de lui dire: «Voici mes bras, mes jambes, et mon ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les donne».
Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit: «Je viens pour le piano...» Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde, quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un ouvrier qui viendrait pour une réparation.
Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes vitres m’oblige à fermer les yeux.
Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où appliquer leur force.
Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui, dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres. Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure plus à son amplitude, mais à sa qualité.
Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement: «Il faut être gai avec les malades.»
Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le sauver...
Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit:
--Il faut aller prendre l’air...
Je ne suis plus de la Maison Blanche...
Ces mots de Gillot ont brisé le lien...
Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient. Je suis ingrat.
Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie, sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur.
Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit. J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue. J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération, travaillera de son métier précis.
* * * * *
Est-il bien vrai que j’ai souffert? Elle avait raison l’infirmière aux maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir.
Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions blanches. Je les connais comme des membres de ma famille.
Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc.
Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une nausée.
Comme la vie doit être difficile, hors du blanc.
Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le facteur puisse bien lire.
GERMAINE DOLABEL _19, rue Linné._
La lettre me revient deux jours après, avec la mention:
«Partie sans laisser d’adresse.»
Il faut recommencer à vivre hors du blanc.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY