La maison blanche

Part 5

Chapter 53,975 wordsPublic domain

La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans trou et prétendre qu’il a vu quelque chose.

Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On croirait que vous n’en êtes pas absolument certains.

Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston, chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils viendront en tube et en jaquette.

Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens timides qui restent dans un salon, sans oser se lever...

Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle!

La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme. Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul, quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras l’abandonne?

Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie, un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi, comme un honnête homme.

Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière, je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse. Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne se penchent, pour lui porter sa traîne.

L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe. Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements; comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un musicien peut-être saurait exprimer cela.

D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_, son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout. Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux et volontaires, très doux, mais un peu secs.

Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne se sourit pas à elle-même.

* * * * *

Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt. Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des mouvements délicats et spéciaux.

Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres y veillent.

Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina, au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des articles.

* * * * *

Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes. Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi, attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la multiplication douloureuse des idées agitantes.

La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence, comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.

Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids, augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma chambre pour prendre ma température.

Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.

Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.

Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire, est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants, derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris. Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine, la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant que si j’entrais dans une ville inconnue.

Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet humain...

L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée dans la maison de santé.

Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé, les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je ne sais quoi dans ma tête.

Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.

La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne. Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.

Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs méditations et bonne tout au plus pour des goujats.

La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle. Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.

On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné. Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le plus tangible et le plus provocant.

Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je n’étais pas encore accoutumé.

J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre. Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son aboiement rauque.

La chaîne et le chien sont dans ma tête.

Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête un chien furieux ou un atelier de constructions navales.

Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements saccadés de son dos.

Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes. Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir, ou plutôt nous lui devenons consentants.

Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.

Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été frappé de mille coups par tout le corps.

Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique. Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de poussière qui flotte.

* * * * *

Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.

Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection, je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée par la morphine.

Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire navré pinçait les coins de sa bouche.

Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se répandrait en moi.

--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.

Je répondis:

--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête malade qui ne veut pas tromper son monde.

Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un visiteur redoutable.

Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant, procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de nos rêves que l’on n’entend pas marcher.

Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre, s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là, il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.

Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier, qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.

Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à coups de talon.

Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.

Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du ciel tout droit sur mon lit...

Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance. J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.»

La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.