La maison blanche

Part 6

Chapter 63,984 wordsPublic domain

Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.

Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche, anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.

Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table. La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour avoir les mains propres.

Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se cramponne à une épave.

Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à bord.

Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans le lit de la chambre nº 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma souffrance augmente.

Je lui demande:

--Pourquoi êtes-vous si gentille?

Elle sourit comme si elle ne comprenait pas.

--Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal...?

--Quelle question!

--Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire?

Elle me répond très doucement:

--Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre.

On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles.

Quelle paix! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante. Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin, quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout de son guidon; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine. C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un vivant compagnon, mon grand voisin d’en face.

Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures... elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le plus bas. Elles sont vivantes.

Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps; c’est la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise, qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne.

Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner: café au lait et deux tartines.

Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse libre.

Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments.

L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde, d’aller dans leur chambre.

Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises.

Cinq heures: après le départ des visites, c’est une rentrée dans les limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle Carneran passent, pour prendre la température du soir.

Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à huit heures, ce n’est pas une heure; ce n’est pas encore la nuit. C’est la servante emportant la vaisselle.

Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit.

C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un creux du lit et dit: «A nous deux.» Il est semblable à ces charretiers brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de n’être pas vus.

Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je le lui demanderai.

De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule. Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine, n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le sentiment d’une loi.

C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart.

L’infirmière de nuit, la «veilleuse», c’est mademoiselle Sirvaine, qui me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends. Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi, une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu: la nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte des êtres et des formes.

Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute blanche.

Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité, n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison, dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas; et quand ils se posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile, ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente...

Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine.

Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi.

--C’est gentil de me faire bonne mesure...

--C’est la dose qui m’a été indiquée...

Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser, quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant le silence... C’est un brusque silence de la douleur.

Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent, aucune inquiétude à ceux qui suivront.

Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un autre monde.

L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre, je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps.

Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous...

Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et, si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à contenter mon corps.

Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,--le premier bruit depuis la veille,--que font les berthes entrechoquées dans une voiture de laitier.

Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.

Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient, regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas trop fatiguée.

Elle me répond:

--Mais non.

Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble glisser de la chambre au corridor.

Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et, pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même, prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.

Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en rejets égaux des deux côtés du matelas.

A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas, à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.

Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse envers les autres.

Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase se perd en une hésitation un peu tremblante.

De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre, sensible et tendu comme un visage inquiet.

Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.

--Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.

Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect de jugements équitables.

--La campagne, mais loin... pas les environs de Paris.

--L’automobile... l’air qui vous fouette le visage.

Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa bouche, ayant souri, redevient grave.

* * * * *

La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher. Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés, et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une brèche. Il entre en vainqueur.

--Bonjour, mon ami.

Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis longtemps sans air.

--Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.

Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une idée, simple et claire comme une image:

Il m’a sauvé la vie...

Cet homme m’a sauvé la vie.

Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.

Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une pareille force je me souviendrai de son visage.

Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent. Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais confiée...

--Au revoir, mon ami...

Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami.

* * * * *

Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son enfant à une étrangère.

--Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances, de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de sales cabots.

Elle sourit et me répond:

--Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades...

--Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades...

--Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.

--Vous avez une excuse... elle est guérie.

--Pas du tout... elle va mourir.