La maison blanche

Part 4

Chapter 43,979 wordsPublic domain

Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on demande un menu service:

--Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse.

La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris, et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il lui dit sur un ton très naturel:

--Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse.

Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le pansement de la veille, le Russe lui dit:

--Pas tout de suite... Pas si vite... Avant...

Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux:

--Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire?... Je n’en trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents francs par jour!

La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur:

--Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus...

Il chercha le mot.

--Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs.

Le directeur était affolé:

--Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être agréable.

Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.

Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara satisfait.

* * * * *

Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux et bondissant.

Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord, puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe, l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le chien saignant grognait.

Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main:

--Il m’a mordu... Il m’a mordu...

Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.

La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand elle lui en donnait l’ordre.

Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.

Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans regarder.

--Ces chers petits enfants... disait-elle.

On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières qui le giflaient à tour de bras. Il riait:

--Général bien... tout bien...

Il pleurait:

--Général mal... tout mal.

Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait tout à la fois:

--Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc...

Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.

La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché dans la rue.

Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute ma conscience à ceux de la vie.

Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre. J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches. Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la nuque, seyante comme une coiffe.

Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du bras et de l’épaule.

Saunière est assis près du lit, près de mon lit.

Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.

Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère. Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un voyageur installé dans son compartiment.

L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse. Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent baignées.

J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.

* * * * *

Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir. Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les infirmières.

Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me _livre_. Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.

* * * * *

Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit, pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés, ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.

Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur. J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.

Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté! J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.

Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il est dans l’espace.

Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine, ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils laissent partout--loin d’eux et près d’eux,--tous les meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles, comme il a voulu les pauvres.

Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien travaille tout à côté de la mort.

* * * * *

Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de la table articulée et des escabeaux.

--N’ayez pas peur, me dit Gillot.

Pourquoi donc aurais-je peur?

Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les chances sont pour moi.

J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste. Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici? Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté. Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera...

Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.

Je m’étends sur la table.

--Respirez largement.

Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement. L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et son buste à côté de moi. Mais je le vois _en hallucination_. Ce n’est plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.

Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche sur moi comme pour tarir une source?

Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et l’enferme.

--Laissez-moi...

Ah! m’en aller... loin, comme un chien se sauve...

Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la table.

Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la mort...»

* * * * *

Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui demande:

--Est-ce que vous allez encore me faire mal?

--C’est fini...

J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se concilier la sympathie d’une grande personne.

Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.

Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre toutes les doléances de tous les malades.

Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une plante.

L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant. Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu, emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps, mais qui est moi-même.

Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit.

* * * * *

Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau; il est tout à côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher l’eau, comme une flèche dans l’espace.

Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout petit enfant ou d’un jeune animal.

Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre. Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière est venue? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre, je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans une ambulance. Elle est déjà ma compagne.

C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras où je me blottis.

Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune. Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait recommandé de ne pas parler.

Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le renseignât sur ma température et sur mon état.

Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort. Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage puissant, avant un exercice difficile.

J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler.

Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la blancheur de la chambre.

Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort, je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du vent, ou de se jeter dans l’eau froide.

Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle, ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un vent pesant, flétrit, assèche et contracte.

J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle. Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini mathématique. Je connais l’infini biologique.