Part 7
«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre, celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...
«Pas de raisons; pas d’explications...
--Oh! Blandine!...
--Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...
Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:
--Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas de la journée! Le repos sera complet comme ça.
--Vous ne ferez pas cette sottise!...
--Et qui donc m’en empêcherait?...
--Songez à ce qu’on penserait.
--Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...
--Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...
--Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...
Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans son petit salon.
Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.
Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine, qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante dans ses oreilles et dans son front.
C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se renouvelait entre elle et Luc.
Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.
Comment en étaient-ils arrivés là?
Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et impatience développée peu à peu chez Luc...
Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.
Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût renoncé à chasser lui-même.
Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?
Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand et joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une abandonnée et d’une victime.
Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.
Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle était de rien tenter maintenant...
Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit tour à tour.
Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.
La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...
Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée, ce serait Luc qui à son tour trouverait la maison vide... qui la croirait partie peut-être!... Ou...
Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait sans se lasser.
Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre; et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon, la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher, mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.
Avec ses pleurs, la vivacité combative de son humeur s’écoulait, mais non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:
--Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.
Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.
Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le temps, brillaient doucement.
Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre dans la pièce.
Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus pour ce qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.
Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus, tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui qui vous connaît si bien.
Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire. Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu tout de suite.
Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une finesse extrêmes.
Et quand on appuyait un ongle sur la rosace du centre, un déplacement se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le premier.
C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.
Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait maintenant depuis la première page.
Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:
«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et ininterrompues du récit qui commençait.
Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était remise à lire.
24 mai 1895.
«J’écris ceci pour mes enfants.
«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus charmant que ce temps-là chez lui.
«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des chasseurs,--les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,--qui se communiquait à nous toutes.
«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!
«Moi qui dispense à présent--Luc me l’a permis plusieurs fois--l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.
«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on parle de choses qu’on ignore totalement...
«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse d’un silence de nonnes--un peu une chasse de Peaux-Rouges, je trouve,--ou la grosse bête dans la forêt de Velours.
«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes du côté féminin, et assez mal coiffées,--je me rappelle ce détail;--toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.
«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant, commençait à ranimer les esprits.
«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie, que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.
«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...» Seulement le sanglier ne sortait jamais.
«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.
«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes, était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.
«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient au pas, côte à côte.
«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...
«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que Michel d’Épeuille obtint jamais...
«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son carnier!...
«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:
«--Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.
«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres, pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.
«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus «pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...
«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!
«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres m’impatientait comme du tapage.
«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de Versoix avait faite de ma main.
«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.
«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.
«L’avais-je toujours trop connu?
«Était-ce trop soudain?...
«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».
«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait extrêmement difficiles.
«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me pénétrait un peu.
«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos actes...
«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air Henri III, hardi et las.
«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des créatures.
«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...
«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais dans le cœur.
«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à fait clair en moi.
«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans mes mains comme en cet instant.
«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai enfin, et ce fut encore pis!
«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.
«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.
«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.
«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants, sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.
«Est-on aveugle à ce degré?...
«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance m’assaillait à présent.
«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de lui--et je crois encore à présent que cela était.--Il me paraissait épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi, frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse de mon impuissance à l’empêcher.
«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles, galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse, qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.
«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force, certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si j’avais voulu, il y avait trois mois!...
«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non plus ne voudrait plus jamais.
«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que j’avais, je lui dis tout.
«J’entends encore sa réponse.
«--C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter jusque-là!...
«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!... J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus que ne feraient toutes les tantes du monde!...
«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...
«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et pourquoi l’entrain général me blessait si fort.
«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en trouve tant à la campagne.
«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.
«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret intolérable du bonheur défait par soi-même.
«--Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes demain?...
«--Mon oncle, avec plaisir...
«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...
«--On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid; mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures, n’est-ce pas? Du silence et de la patience.
«--Me tirerez-vous mon miroir?...
«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi _terra cota_ des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.
«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids, les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de ramener la charrette vers dix heures.
«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement par le charme de ce qui m’entourait.
«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal, pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se retrouvait, éclairant et ouatant tout.
«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.
«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze certainement était restée dessus.
«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.
«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.
«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si doux, si clairs, le chant même de ce paysage.
«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.
«Cela mirait admirablement.
«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.
«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant, revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit, tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.
«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.
«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de _Mac_, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec la terre, et je revenais sans rien, comme lui.
«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.