Part 8
«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le reconnaître à distance:
«--Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui nous arrive?...
«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre ardeur.
«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment. Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions tous les trois que la bourrasque nous assaillait.
«Oh! le bon vent! La divine pluie!...
«--Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un garde.
«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon Dieu!...»
«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je tremblais de la tête aux pieds.
«--Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements, avait déclaré mon oncle.
«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...
«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique, immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.
«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il y avait de quoi.
«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au coude, et une basquine d’il y a cent ans.
«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais; mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il y avait d’autre dans l’armoire.
«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.
«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud; et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas cuites».
«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et s’il ne fallait pas parler maintenant.
«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...
«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.
«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, et tâchait de se redresser.
«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était égal, à lui...!
«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à «cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça aussi.
«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.
«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une minute de ce qu’elles voulaient dire.
«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que de me cacher dans mes mains.
«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix changés...
«--Blandine, est-ce que...?
«--Mais oui, voyons!...
«Je ne l’avais pas laissé finir!...
«--Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence, Blandine n’en veut donc plus goûter?...
«--Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...
«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:
«--Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...
«C’était lui qui le disait cette fois!...
«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois, pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»
* * * * *
La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.
Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée, avait fini son récit.
«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on n’y comptât pas plus tôt...»
Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.
Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.
Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...
Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle, avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête l’avaient frappé à l’instant.
Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son testament?...--Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.
Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait tiré le cahier.
--Je veux savoir ce que vous leur dites!
--Luc, je le défends!
--Rien que la fin!...
Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...
Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des flambeaux tenus en main:
--Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup, revenant à la réalité présente.
--Que vous étiez très, très souffrante!...
--Et que je ne paraîtrais pas ce soir?
--Comment serait-ce possible?...
--Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.
Ballaigues, septembre 1896.
ENTREVUE
La chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, mélancolique; un peu de tout.
Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.
Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en cette farce ridicule et angoissante!
«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.
Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté intérieure, qu’on crie devant des nuages:
--Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!
Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt--si ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,--ma fille mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute simplicité, en toute bonhomie.
A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose. Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le plus divinement libre.
Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?
Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.
Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.
S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, tout est bien. Si non, elle le refait.
Le voilà peint tout en rose.
Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...
L’amour est né, et toujours en se rappelant cette minute, elle en tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose venue de lui.
Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du bonheur, va, à savoir être simplement bête.
Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.
Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six mois une telle insistance de mes frères!...
--Brigitte ne peut pas rester comme ça.
--Il faut marier Brigitte.
--Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, que deviendra Brigitte?...
Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.
Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.
--Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...
Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.
Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la révélation qui vous est faite.
Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul vrai de la langue.
Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en répondant brièvement aux questions dont on l’accable.
Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.
Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de nous tous qu’est confiée cette mise en présence.
Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers, sans cesse tiré de son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec autant de patience que d’évidente incompétence.
Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.
Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la sienne.--Un aboiement alors.--Et il relève ses papiers pendant que je reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce qu’on a pu me procurer.
Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? L’identité?
Veuf--ceci je le savais--et les mots de madame Lacombe: «Vous le consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, entre ce col et cette fourrure?
La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre dans le petit salon où notre dîner était servi.
Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des cheveux noirs abondants.
Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, coupée par mon entrée, reprend.
«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet «acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur antique, massé dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.
N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de Bernard, ouvertes sur le canapé.
De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me faire entrer dans cette étrange conversation.
--Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...
--Mon frère m’en parle-t-il souvent?...
--Le climat du Nord me plaît-il?
Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit complaisamment de fermetures en marmites.
D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:
--Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle est conforme au programme.
Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.
Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?
Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que j’ignorerai.
Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé le premier?
Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en tout!
Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? Lesquelles tairai-je?
Lui parlerai-je de maman?
Pendant que je me jure que non, la dernière catastrophe de leur maudit explosif est épuisée, et nous nous levons de table.
Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.
La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.
Le cadre et l’instant sont intimes.
Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...
N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?
Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai plus tard.
Si nous parlions franchement, au moins!
Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.
Mais il s’est repris avant moi--s’il avait à se reprendre--et s’est remis à causer, comme il causait l’instant d’avant, au choix du sujet près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son devoir mondain.
Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses souvenirs anciens.
Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...
Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...
Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.
Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, était assis dans le même fauteuil.
Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le lisais dans son regard.
Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait à l’emmener sans le laisser même me saluer.
Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette fois à la cause de notre rencontre:
--Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et d’aller visiter Valcreux?
Et moi lui répondre de ma bouche:
--Oui, monsieur, je vous le permets.
Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:
--Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé pourtant!... Tout s’est si bien passé!...
Et sans doute il avait raison.
AUX LUMIÈRES
--Et nous arrivons à quelle heure?...
L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un sac rouge qui dansait.
La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:
--Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les fortifications...
--Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de temps?...
--Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!...
La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.
Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui sautillait et qui semblait seul vivant.
Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans rien dire non plus, il s’assit à son tour.
* * * * *
Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.
Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les coussins;--puis ce silence gardé après la dernière réplique...
Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue, après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans gaucherie ni brutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait le plus facile à vaincre?...