Part 6
A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme soudains, et déjà reprise à l’espoir.
Sans répondre d’une autre façon que par ses gémissements, le petit Jean se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en le remuant.
Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement, il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.
Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide. Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.
L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.
A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une contraction se produisait, et l’enfant se rejetait sur son lit, pleurant et étouffant.
La grave conviction de Philippe était faite du reste.
Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur avait été apporté.
A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans presque connaître aucune de ses phases?
Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel parti immédiat fallait-il prendre?
Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite, l’étourdissaient comme un vertige.
Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le conduire à quelque hôpital où il réussirait bien à le faire admettre sur-le-champ?
Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui faisait-il pas courir?
Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il tenterait assez facilement?--Et pendant son absence, que deviendrait l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?
Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était nécessaire.
Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses dispositions.
Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme filait sous la neige.
Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût meilleur, et sa voix les hélait vainement.
Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même. Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.
Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et il allait.
Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.
Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins maintenir la respiration possible.
Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de détacher de sa gorge.
La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative recommençait.
Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.
Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à présent, certainement.
Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.
Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.
Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin, oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.
Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le regardait, et il sentait le cœur lui manquer.
Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures auparavant, avait tant tourmenté Philippe.
La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette attente et tout deviendrait inutile.
Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse haletant dans la mansarde.
Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas loin.
Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui paralysait Philippe.
Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa course, son retard et l’état de la rue.
Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.
Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle, les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté, pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras, commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre partie.
--Jean!... Jean!... suppliait la mère impuissante à arrêter ces membres agiles que la peur rendait fous et forts.
--Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe. Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon petit homme.
Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses sauts furieux.
--Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se mettre debout.
Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.
Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis, aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.
--Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.
Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.
Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême effort physique, lui était impossible à présent dans la détente commencée.
De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui criait toujours follement:
--Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te battras avec eux?...
Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.
Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade, essayant de son éloquence.
Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main, pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était plus possible ici. Il restait la persuasion, dût-on perdre un peu de ce précieux temps dont la dépense était si grave.
--Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat, vraiment?
Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile, considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et qui lui promettaient la paix.
Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:
--Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit, répondit-il gravement.
--Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne grogne pas quand il manque la soupe?...
Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des questions de son bizarre docteur.
--Alors, écoute une histoire.
«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave, si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.
«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait, c’était nous qui avions la victoire.
«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille, une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant, commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.
«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.
«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les ennemis vous admirent.
«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette fois.
«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi, feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède, pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.
«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut grandir.
«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?
«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand, lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.
«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la lui avait faite. Et il est mort.
«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède merveilleux pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra encore, et prépare beaucoup de soldats!...»
* * * * *
Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux bleus--vrai bleu de Gaulois--ouverts bien larges, devant l’histoire magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.
--Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...
Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme, répondit, comme si le petit le comprenait:
--Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je garderai tous ceux qu’on aime...
Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.
La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de plus héroïque, de plus exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se penchant sur le lit:
--A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.
Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture, avait répondu vivement:
--Mets-moi du sang du maréchal!...
* * * * *
Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les reins brisés et la tête vague.
Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie, si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que le petit s’endormît!
Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.
Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.
Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait chaud comme il pouvait.
Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.
Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.
De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.
Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait un peu sous le doigt.
Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.
CHASSE AUX ALOUETTES
--Blandine, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.
--Je vous demande pardon, je la suivrai.
--Ce n’est pas une question que je vous pose.
--C’est une réponse que je vous fais.
--Je viens de dire qu’on ne selle pas _Laly_.
--Je m’arrangerai pour une fois d’_Éclat_, si ça peut vous être agréable.
--Pas plus d’_Éclat_ que de tout autre. Vous ne monterez pas cet après-midi.
--Alors je resterai chez moi!...
--Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?
--Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...
--Je ne vois pas ce que la voiture...
--Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu, et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...--Il a chassé au vol, cet homme,--pour s’en aller sur une grande bête de route, numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard, sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails insipides pleuvent sur vous à l’instant!
--Vous prendrez la charrette anglaise, vous conduirez vous-même, et vous pourrez passer partout.
--Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je lui romps les os!...
--Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?
--Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...
--Pour me faire plaisir, Blandine!...
--Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je reste seule et que je m’assomme?...
--Vous savez bien...
--Non! je ne sais pas.
--Ma petite Blandine!...
--Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...
--Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons sérieuses!...
--C’est que, justement, je n’en vois point.
--En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de recommencer aujourd’hui?...
--Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:
«--Pensez-vous que l’antichambre tourne?...
«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes épaules:
«--Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal, il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à tourner un cœur de roche.
«--Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé gronder:
«--Ça m’arrivait-il souvent?...
«--Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...
«--C’était la fatigue du cheval!...--moi qui suis montée à huit ans!
«--Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse, que j’avais une peur terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme «ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons qui valaient la vôtre!...
--Dites-les maintenant.
--C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une cigarette, et bu sur mon _champagne-cocktail_ une tasse de lait; que dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que je me suis pincé le doigt--vous pouvez voir, il est tout bleu--au moment où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la vôtre?...
--Enfin, puisqu’il y a eu fatigue--mettons pour une cause quelconque--avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager aujourd’hui.
--Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien faire!...
--Alors, il faut que je le sois pour vous!...
--Ce qui signifie?...
--Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni «Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas aujourd’hui.
--Ne me dites pas ce mot-là, Luc!
--Pourquoi ne vous le dirais-je pas?
--Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très, pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les hommes, ce que c’est devant une volonté ou un désir véhéments que d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui vous arrête!...
«--C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de soi, qui a le droit et qui en abuse!...
«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises, de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire mal.