La main de Sainte Modestine

Part 5

Chapter 53,881 wordsPublic domain

Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin. C’est Saint-Pair.

La plage de sable est belle, assez morne et indéfinie. Des deux côtés, des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la haute mer.

De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense loin.

Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père, pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.

10 août.

L’église est vieille, très vieille et jolie.

Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.

Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce d’indifférence de «l’après»?...--On y est plus religieux que dans les villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.--Ou plus de résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit être?...

Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.

Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres écroulées.

J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui porte seulement ceci, comme inscription:

J’ai été ce que vous êtes. Vous serez ce que je suis. Songez-y bien!...

S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y songerais-je pas?...

Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq apôtres du pays: saint Pair--ou saint Patern--comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche; saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.

Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent ici des noms de saints ou de saintes!...

Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé sans que tous les autres le soient aussi.

Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots confus?

Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:

--Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours, bien malheureux!... j’ai bien pitié!...

Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me faudrait aussi revenir à saint Pair, saint Aroast, ou d’autres sans doute qui ont souffert, et souffert bravement.

Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.

Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...

Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont presque entiers.

Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré, enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration et la considération qui vont à lui!...

13 août.

Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que nous passons sur la plage.

Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme nous et qui respirent.

Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans éprouver l’ombre de fraîcheur.

C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien vu de si beau.

Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme des bulles montent de l’eau.

Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de «pluie» était littéral.

Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas attristante enfin à la façon de ces bandes qui nous ont envahis après. Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!

Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.

Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.

On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.

Pour le bain, il en va de même.

A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets amis...

Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux sourcils; si paisibles et si ridicules... Se reconduisant, s’attendant!...

Et encore est-ce leur beau moment!

Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées, lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!...

Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!

J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les blesser!

18 août.

C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.

D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...

Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des bateaux, et vers le milieu de la montée, une porte en pierres qu’on passe; à demander le chevalier du guet!

Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché, et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.

Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les uns que les autres, et ils riaient en les regardant.

Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai peu vue, elle m’a fait fuir.

On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles... Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien seule; mais qui, au milieu de cette vie, reprenait sa réalité, et me donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque part, d’une façon trop douloureuse!...

J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit retomber tout à coup.

Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble que ma peine actuelle soit supprimée.

Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si durs!...

Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien l’un pour l’autre!...

Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...

Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus intimes, de ceux qu’on avait réservés de tout temps pour cet instant-là et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...

Si j’aimais mieux souffrir par lui!...

Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations, l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...

25 août.

Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.

Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.

Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.

On gâte donc tout en fermant la main dessus.

2 septembre.

La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une passion.

On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en papier...

Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce qu’ils perdent le meilleur coup de vent!...

Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent éperdument.

Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons tous de la mode.

Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement ici. Pas l’ombre de toilette.

Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça repose.

8 septembre.

Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.

Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour en faire des habitants proportionnés au pays.

Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une certaine sauvagerie.

Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est merveilleuse.

Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits... Quelles gens ce doit être!...

9 septembre.

Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis réconciliée avec eux.

Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le lendemain, les grandes vertus me font moins peur.

Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense qu’elles nous seront indulgentes.

15 septembre.

Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.

Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut partir.

Je m’en vais sans peine ni joie.

Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Ne m’a-t-on pas laissée trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui m’interrogent tendrement.

Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.

Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons s’emporte partout avec soi.

LE CHEVAL DU MARECHAL

--Vas-y, toi... disait la femme.

--Non, toi. Tu parleras mieux...

Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.

Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son hésitation peureuse la reprit.

Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux coups de suite.

Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un singulier spectacle l’accueillit.

Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de suppléer à force d’adresse.

Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût possible d’en apprécier l’harmonie générale.

Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et si absent que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné, anxieux de ce qu’il allait voir.

Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son incertitude de suppliante.

Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue balbutiait elle-même.

--Vous demandez?...

--C’est pour le petit.

--Pour... le... petit?

Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!

Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de s’exprimer.

Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer ce malaise de l’enfant, incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là, d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal, qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins, les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient: «demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis. Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les sauverait...

Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait morte au fond de la bouche?

Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre, cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même revue de son logis.

Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.

Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire, la meublaient sobrement.

Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs, quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.

Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés, peints ou charbonnés sur le vert tendre de la muraille, s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas simplement au nombre énorme de ses amis.

Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les témoins.

Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux que se fixait l’œil soucieux de Philippe.

Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modestie de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les plus diverses ressources du ménage.

Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.

Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.

Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient symboliquement.

Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.

Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.

Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie, d’enfantillage, et aussi de cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa première année de médecine?...

Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et suppliante.

Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la faire sortir?

Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument, pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:

--Venez le voir.

La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte, et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:

--Le voir seulement...

Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.

Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans même les entendre, les protestations de Philippe.

Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir emmené quand même, par cette volonté taciturne.

Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La neige devait tomber.

Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il présenter avec ses chaussures pleines de boue?

Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de menaces pour lui, et qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu en ce moment sur cette maison.

Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?

Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement, cynique, exaspéré, incrédule surtout.

Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux, est chose fermée et immesurable pour d’autres.

Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps qu’aucun esprit ne puisse apprécier.

Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure et vive colère d’un individu qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.

Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur, matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.

Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.

Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui, qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous sont inconnues.

Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de voisins, dont les pauvres gens font entre eux quelque chose de si large et de si vraiment fraternel.

Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait, avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.

Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler. Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit, avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât la flamme elle-même.