Part 4
«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche... et sur la tête, cette grosse chose jaune, tout à fait ramassée en petite cloche. On dirait une rose trémière.
«C’est ça que je ferai!...
«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu croiras y avoir été!...
«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers. Tout Amiens était là.
«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous.
«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça fait tort à l’homme.
«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman.
«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!...
«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!...
«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que j’en parle à quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier.
«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes bouclettes, et il sera muet comme elle!...
«Je t’embrasse à grands bras.
«BRIGITTE.»
22 août.
«Je suis décidée pour le blanc!
«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve.
«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un peu, de façon qu’il fait auréole.
«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée. Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt.
«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!...
«Je ne t’écrirai plus jusque-là.
«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.--La dégustation précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer.
«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles.
«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino. Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus!
«BRIGITTE.»
25 août.
«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et d’un imprévu, et, tu m’entends? d’une variété invraisemblable!...
«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul!
«J’entre au salon avec maman.
«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché:
«--Brigitte ne va pas sortir comme ça?
«--Pourquoi donc, mon ami?
«--Qu’est-ce que c’est que cette robe-là?
«--Sa robe blanche que vous connaissez...
«--Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?...
«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant que maman répondait en haussant doucement les épaules:
«--Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande collerette; mais pour cette fois... à la mer...
«J’ajoutais en me glissant près de papa:
«--C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante, Jeanne d’Arc?...
«--Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne d’Arc sur son bûcher. Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?...
«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage, ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller.
«C’était charmant chez Suzanne.
«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de fleurs rouges, comme on met aux bals de village.
«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au bord.
«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers, répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le reste du service en copies de la même faïence.
«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où.
«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des tonneaux, et qui jouaient des airs villageois, après nous avoir conduits à table sur une marche sautillante.
«Vraiment joli.
«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses faites du chic, de la couleur et de la figure!
«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup.
«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien.
«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable.
«Littéralement, il y avait de tout.
«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions.
«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur les yeux, un numéro sur son bourgeron, et une figure ravinée. Un matelot... Un charmant matelot!...
«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de contradiction!
«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être nommé par tout le monde.
«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a pas pardonné, je crois!...
«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et qu’elle ne savait que dire:
«--Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée en montrant le vilain bonhomme.
«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son rôle:
«--Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?...
«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais, sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré.
«--Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur la guillotine!...
«--Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M. d’Olonne.
«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la bêtise dite.
«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je méditais, sortant du gilet de son habit!...
«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une partie de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par les musiciens ahuris...
«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu?
«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu la gronderie que j’attendais.
«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous sommes ici pour nous amuser!
«Bonsoir, ma chérie.»
ENTRÉE DANS LE MONDE
8 juillet 1895.
M’a-t-elle fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je assez usé les plis!...
Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après...
Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y regardais danser chaque soir.
T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être là où l’on s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà tout...
Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être intacte à la fête!...
Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi et moi.
Et puis...--écoute bien cet «et puis...»--Peut-être mon rôle de spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes; mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï.
Hier, à l’Élysée, dans un _garden party_ dont je pense que, comme tout le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon entrée dans le monde!...
--Toi?
--Moi!
--Depuis Saint-Denis? Restant élève!...
--Depuis Saint-Denis, où je suis encore.
Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant. Une folie!... Un délire!
Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui.
Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes de travail? De quoi allait-on tenir compte?
Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté».
Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous, la «Maison» avec un grand M, tu sais?
Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune.
Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa gravité décente.
Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières.
«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande», disaient les très sûres d’elles-mêmes...
«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...» Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui, n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les mystères de son sac.
Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et des livres de cierges!...
Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le mauvais sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!...
Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir; tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!...
Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies, tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous.
Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un «ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand toutes les élèves d’une classe se font la même tête?...
«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en uniforme.
Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur!
Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial. Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en allant à Versailles pour jouer _Esther_ chez le grand roi?...
Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs. Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier!
Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par tête--c’est le cas d’employer le mot--nous serait faite, avec l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le soir, en nous couchant!...
Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie, tu entends, Luce!
Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté jadis, mué en ces petits bords coquins?
Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra plus ça!
Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas, des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant.
Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui l’affolait depuis huit jours--une tête d’épingle sur l’oreille gauche;--Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir.
Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue.
L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes.
Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos collerettes, très 1830; candides et propres à la fois...
Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs.
C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée.
Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous.
C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes, et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur.
Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.
A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les aurait pas aimés!...
Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur; des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis, coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied de paysanne!
Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et je me suis sauvée à l’écart!
Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...
Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!
Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais plus qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas pouvoir remuer.
Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de plaisir.
D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.
Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres, matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le monde--j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour toujours--que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma chérie!...
--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse?
C’était un polytechnicien approché à tout petits pas; nullement amené par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!...
J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie.
--Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?... Je me charge de vous conduire...
Et comme je protestais encore:
--Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?...
Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement.
--Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou. Ils ne tiendront pas toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et vous verrez comme il fait bon.
Et il faisait bon en effet.
Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!...
Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches, comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur.
Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait.
Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis...
On est frères dans l’armée, tu sais;--pas les enfants heureusement!--et on se sent tout de suite liés.
Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même enthousiasme.
Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs.
Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses.
Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer; l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites.
Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?...
Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux.
--Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur que moi, a-t-il dit d’abord en riant.
Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable, n’est-ce pas?
--Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie, craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson.
Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter:
--Et aussi,--a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,--pour vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir chez votre tante.
Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que c’est joli la vie?...
Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...
HÉLÈNE.
PETITE PLAGE
Saint-Pair, 5 août 1896.
Si nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois tranquillement, sans casino ni pique-niques...
--Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un ton joyeux.
Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre, lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore, joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli» où ils désiraient soudainement aller.
La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé qu’on m’a enlevé--en admettant que cela s’oublie,--ce qui est encore tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois...
Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au rêve!...
Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux oreilles?...
Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver...
Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume intense, et la révolte continuelle.
7 août.
Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire chez nous en une demi-heure.
La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.
Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait, pendant que notre petit break roulait au milieu.
Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.
A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent des deux côtés de la route.