Part 3
Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale, dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.
Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La théière n’avait eu son anse qu’après sept ans de travail, et c’était cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper tout à fait.
Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les choisir et les désigner.
Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé d’orgueil.
Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant gamin brutal venait de déparer d’un coup!
Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui repassait devant les yeux.
Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à Huret, son sang-froid et toute sa justice: mais il se la représentait, bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus fort.
--Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as coupé ou arraché?...
Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient.
--Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre...
Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en vérité.
Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me tournait d’y penser.
--Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le plus. Que dirais-tu en me trouvant?
Le petit avait presque ri, comme amusé à cette idée; puis l’amertume avait reparu, et toujours de sa voix rude:
--Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez prendre...
Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec ses yeux le tour de la chambre.
Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres.
De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.
Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous? Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je savais avant de parler que sa voix allait être bonne.
--Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi non plus, ne prends plus...
Et changeant tout à coup de ton:
--Tu vas t’asseoir et déjeuner.
Quel déjeuner que celui-là!
Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire dire toute l’histoire de notre convive.
Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent. Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait naturellement aumônes et salaires.
La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.
Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son compte, près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.
La course depuis Paris, observant les propriétés, cherchant une escalade aisée, sans portes à ouvrir et sans chien à redouter.
Le choix fait de notre maison. La fatigue qui l’avait saisi et endormi le long du mur, avant qu’il eût fini sa cueillette. Huret, enfin, le découvrant et l’emmenant par les oreilles. Nous savions le reste après.
En somme, peu de remords; une franchise absolue; une très faible notion du mal commis moralement; un vif regret, en revanche, d’avoir détruit un bel ouvrage...
«Mais nous avions tant de ces arbres!...»
C’était toujours l’idée qu’on sentait la plus forte chez lui. Et moi qui ne l’avais jamais eue, jusqu’à cette heure de ma vie, elle me prenait douloureusement.
Pourquoi nous tant et lui rien? Pourquoi pas tout le monde pareil?...
--Hélas! disait mon grand-père, c’est plus difficile que tu ne crois.
Aussitôt son lait bu, on avait emmené François; et ma mère l’avait habillé dans de vieux habits à moi, après l’avoir fait se laver, pendant que le courant de sympathie, établi en sa faveur, allait grandissant parmi nous.
La première note de réalité au milieu de notre extravagance avait été ces mots dits par Huret:
--Monsieur veut-il que je prévienne pour qu’on s’occupe du vagabond? Je passe près de la gendarmerie, avait-il demandé à grand-père...
A la gendarmerie! Pour François! Un cri d’indignation avait failli nous échapper.
Il serait puni pourtant; nous en avions la certitude.
Point d’apitoiement, quel qu’il fût, n’entamait chez mon grand-père la rigidité des principes.
Aussi, quand il répliqua tranquillement:
«Non, je me charge de tout, Huret», personne n’osa-t-il rien dire.
Ma mère, elle-même, s’était tue; mais grand-père l’avait rappelée et lui avait parlé tout bas.
--Tu me l’enverras vers trois heures, avait-il dit en finissant.
A trois heures, lui et François entraient ensemble dans le parterre et descendaient la grande allée.
--Je n’ai pas encore vu le dégât, nous allons le regarder ensemble, disait grand-père tout en marchant, pendant que François recommençait à détourner les yeux et à traîner ses pieds le plus possible.
Quelque idée qu’il s’en fût formée, les débris que grand-père trouva durent lui causer une secousse. C’était plus que dépouillé, c’était saccagé.
Après son premier examen, repris par sa passion, il s’était remis à travailler, rajustait machinalement, achevait les branches pendantes, égalisait celles qui restaient, mais toujours sans rien dire, et c’était dur à regarder pour l’auteur du dommage.
Enfin, le mot mélancolique des vieillards lui était venu, et, refermant son sécateur:
--A quoi bon, avait-il dit, je ne les verrai pas repousser.
Sans doute, l’endurcissement de François n’était pas encore bien profond, car sur ce mot il s’était mis à pleurer, comme aurait pu faire un de nous, et avait suivi de lui-même grand-père dans la maison.
Dans la chambre où ils rentraient, le buis achevait de se sécher, après avoir trempé le tapis.
Grand-père regarda un instant la mine attendrie du petit; puis, s’asseyant près des branches vertes:
--Maintenant, prépare tes rameaux, dit-il tranquillement à l’enfant. Nettoie-les, sépare-les. Tu iras les vendre demain à Notre-Dame de Versailles. Ce sera ta punition.
En vain François supplia-t-il, demandant toute autre expiation. Grand-père fut inflexible.
--Demain, quand tu reviendras, je te pardonnerai de tout mon cœur, et je te garderai chez moi. Mais c’est ça que tu voulais faire. Pourquoi ne le ferais-tu plus?
--Au moins vous prendrez l’argent? suppliait l’enfant en pleurant.
--Je ne prendrai rien du tout.
Pauvre François! Quelle soirée!
Le remords, pour la première fois, entrait en lui, douloureusement, avec la fougue passionnée d’une petite âme toute neuve.
Il souhaitait bien de réparer. Mais vendre ce bien volé, qu’on lui laissait en main, bénévolement. La chose lui semblait horrible.
Par une faveur spéciale, on nous permit le lendemain d’aller à la messe à Versailles.
Il fallait soutenir François, et le délivrer promptement. Nous voulions tout lui acheter et le ramener vite en triomphe, malgré les prédictions dont nous poursuivait ma tante, certaine, disait-elle, que nous ne le retrouverions même pas.
Très droit, très propre; l’air au supplice, avec certainement alors la notion du bien dans le cœur, François offrait sans dire un mot les rameaux posés à ses pieds.
Je ne vis que lui sur la place. Il me semblait un jeune martyr, et, laissant mon frère s’occuper du partage que nous venions faire, je pris les mains du petit et les lui secouai follement.
Un quart d’heure après, le cœur inondé de tendresse, et les bras chargés de verdure, comme le peuple d’autrefois que voulaient rappeler nos palmes, nous entrions à Notre-Dame.
La sixième tasse aujourd’hui est repoussée entièrement; mais on la laisse s’écheveler, comme tout le jardin au buis du reste, depuis que grand-père n’est plus là.
Je ne pense pas d’ailleurs que même verdoyante et complète, elle lui aurait donné plus de joies qu’il n’en a éprouvé ensuite, près de ses branches coupées.
C’était, disait-il, la trace de la greffe qu’il y avait prise pour sauver une plante humaine, et la direction de cette plante-là l’avait bientôt captivé de préférence aux autres.
Autant qu’il se peut, tous les ans, nous nous retrouvons tous les cinq à la messe de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux.
François nous offre le buis bénit. Il garde, pour nous le payer, la recette faite là, le premier jour où il y est venu.
BONNETS DE COTON
Le Tréport, 17 août 1896.
«Ma petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport, c’est impossible!...
«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris.
«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici?
«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!...
«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de recevoir des paquets!...
«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes perplexités et mes peines seraient réduites de moitié.
«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés, mouchetés, mi-partis, doublés autre ton...
«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette, tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque.
«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient les bonnetiers!...
«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au _Carnaval de Venise_, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à l’angle de la rue Saint-Honoré.
«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis, tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus jolie que je peux.
«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner en bonnets de coton?... C’est chez la petite de Saucourt.
«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde.
«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et martyre».
«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche, et d’une maigreur ascétique.
«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus comique.
«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de travestissements en général, et les bals costumés en particulier, condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay.
«--Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a soin d’en faire une unité, ou par la couleur, ou par l’époque, ou par le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup d’œil au contraire, quand...
«--Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de coton!... On verra bien.
«--Faut-il apporter son bougeoir?
«--Ce sera un dîner gai!...
«--En bon-nets de co-ton?...
«--Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?...
«--Mais, nous nous ressemblerons tous!
«--Je n’impose ni couleur, ni taille.
«--Ce sera toujours la même chose!...
«--Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce qu’on peut se faire de coiffures!...
«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son chapeau Directoire, et nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée.
«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la précédente.
«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien tirée d’affaire.
«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?...
«Enfin, c’est en bonnets de coton.
«--Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde, tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez _le Temps_ et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres fois...
«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui est sorties du soir, de rire comme tu penses.
«Mais tout cela ne résolvait pas la question. Il fallait savoir que mettre, et comment le mettre!
«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays:
«--Vous avez trouvé quelque chose?
«--Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant pis!...
«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je t’ai écrit.
«Et puis quelle robe mettre avec?
«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des froncés?
«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un de mes corsages comme je veux.
«Qu’est-ce que tu en penses?
«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras l’heure. Je ne dis plus rien.
«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi!
«BRIGITTE.»
19 août.
«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie dans ton choix!...
«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux?
«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant c’était amusant, ce déballage...
«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!...
«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise.
«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé.
«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord; mais d’autant plus joli quand on le peut.
«Vois-tu ça?
«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a deux ans.
«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et la vie y est fort gaie.
«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies, et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris.
«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre.
«--Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se rencontre...--C’est son surnom parmi nous.--Et le fait est que depuis que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de remettre celle de la veille.
«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner; c’est tout.
«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou trois mois de l’année, où l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne, où on déjeune sur l’herbe?...
«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations.
«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais.
«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je reste.
«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.--La bande des Sans-Vert.--Sais-tu pourquoi?
«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui faisait fureur à l’_Estang_.
«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom... Faute de quoi on paye une amende.
«C’est comme une immense et perpétuelle philippine.
«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use.
«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau:
«--Mademoiselle, votre vert?...
«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une branche de verdure plantée dans ses cheveux.
«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un groupe vivant ensemble.
«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la manger, je ne sais comment.
«Nous pourrons faire un tour de France.
«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année par hasard. Sur la mer, bien entendu, ou, pour être plus exacte, donnant sur le dos des cabines.
«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes.
«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en largeur, pas même, je crois.
«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin, enclos de barrières.
«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique. J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a.
«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir chanter un air.
«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation.
«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux.
«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez l’un de nous.
«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on a quand c’est eux qui font danser.
«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir.
«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici, ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y comprends plus rien.
«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont pipés; ils gagnent toujours!
«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis.
«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport.
«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de mousse.
«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se touchent.
«Cela ressemble de loin à un village nègre.
«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas--ceci du côté des falaises!
«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives.
«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire ce que nous appelons nos observations de vie vécue.
«Maman n’aime pas beaucoup ça...
«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire.
«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi tout pivote ici.
«--A quelle heure la haute mer?...
«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont enchantés, et tout le monde potine avec jubilation.
«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir sans être affreux!
«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!...
«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon nœud. Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu.
«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire.
«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très joliment.
«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles.
«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre tout vulgairement comme un suisse de cathédrale.
«--Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience, comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils «égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie injustement attaquée.
«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur chacune des autres, la révélation accusatrice.
«On l’a trouvée--ou prétendu--car je ne vois pas bien, au milieu du ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là.
«--Shocking! dirait ta miss.
«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement ici?...
«--C’est les bains de mer.
«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le bonnet soufre?...
«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu rouge?