La main de Sainte Modestine

Part 2

Chapter 23,833 wordsPublic domain

Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.

La Sainte pourrait-elle ce miracle?

Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle, jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de l’exposer à pareil échec.

Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.

Comment contraindre une femme, non seulement à ne pas prier, mais surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.

Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle osé implorer?...

Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.

Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.

Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.

Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.

Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.

Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent. Et elle voulait bien montrer--à qui? elle ne savait pas--à son cœur, à son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.

L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de grande angoisse.

Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.

Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.

«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»

Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait pas le savoir.

Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs yeux rivés les uns aux autres.

Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la tendresse y sombrait.

Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le cœur de la pauvre fille.

Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et il parlait de repentir.--Le repentir de la soif!...--

Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement, comme si sa bouche serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin, son attitude, à lui, se modifiait.

L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.

Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.

--Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.

«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...

«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...

«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es si près. Je crois le bonheur revenu.

«Ne dis pas de mots méchants ici...»

Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.

A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.

Ce fut les secondes qu’elle choisit.

* * * * *

Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives cruelles.

Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la volonté de personne, pour les événements précédents, ce mariage avait pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.

On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens, mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.

L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la Sainte.

Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus troublante, et la plus inattendue.

Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du XIIIᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé dévotement, sous la forme d’une confession, il venait de découvrir, avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale justice.

Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire! Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.

Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart, qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un jour entre eux.

Le comte, chasseur passionné, courait le loup tout le jour. Le soir, il rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.

Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds, près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur l’autre en: forme, blancheur, petitesse.

Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.

Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.

Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en courant, devinât de loin les choses.

Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:

«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu qu’elle vous restât.»

Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle perdait.

Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.

La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.

Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus étroite.

Sur l’autel, dans une boîte scellée--cristal et ors ouvrés--la main adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se repentait.

De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la dame.

Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un précipice.

A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente piété éclatant, éveillèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.

La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes recommandations.

Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.

Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple, l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.

Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture demandée.

Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.

Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le nom bientôt.

Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.

Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet, tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.

* * * * *

Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.

Très tristement il songeait.

Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à son troupeau.

Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie. Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir; mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.

Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.

Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le torturaient?

Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?

Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité primitive avait tout établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»

Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement, cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.

Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?

Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception, et du doute qui vient ensuite.

Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il les brûla, jusqu’au dernier.

A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut triste et songeur, obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.

Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un discours de longue durée.

Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:

--En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il, dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:

«Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»

«Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand saint, l’a répété comme ceci:

«Aimez, et faites ce que vous voudrez.»

«C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»

Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé est mort à son tour.

Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et les miracles y abondent.

Il n’est que de croire.

LES RAMEAUX DE FRANÇOIS

Il a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure.

Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait vers le coupable.

J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie.

Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires terribles--vraies ou fausses--un de ces forcenés contre qui la société, la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui n’ont peur de rien!

«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais.

Craquements de boiseries, hein, cette fois?

Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable.

--Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur tout à heure.

Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec grand-père! Quel fou que ce vieil Huret!

C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je criais comme chaque matin:

--Je viens vous dire bonjour, grand-père!

Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton, fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi.

Je ne pouvais pas regarder tout de suite.

Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières.

C’était ça, l’homme terrible!...

Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure!

Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule.

Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur âcre et fraîche remplissait violemment la chambre.

Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection.

Des joues maigres, des yeux farouches, qui fuyaient toujours le regard. Une broussaille de cheveux blonds.

Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à redouter chaque mouvement.

Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus.

Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement élégant d’un enfant qu’on habille bien.

La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les enfants s’amusent.

Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins encore.

Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu, rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non».

Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer.

Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu de la mansarde, où il «potassait» des _x_, à l’abri de notre tapage; ma tante Hortense; ma mère enfin.

A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien.

C’était «ça», le voleur?

Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées.

Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme qu’on dérange pour rien.

Ma tante, elle, s’était «défiée».--Elle se défiait toujours,--et avait enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les meubles et aux tiroirs.

Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant:

--Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement, avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées.

L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore:

--Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà tout ce qu’il a pris...

Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à sourire du péché, grand-père avait ajouté:

--Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!

Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde. Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme une vague.

Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux pas en avant, avec une mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné, et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié rudement:

--Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.

Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège. Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?

Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.

Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches qui traînaient à terre.

Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles et Viroflay, s’étendait une cour pavée.

Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout: noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.

Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois.

Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines, balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses, blancs, soufres--où mes cousines puisaient sans relâche pour confectionner des poupées.

Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée; et la cloche renversée sur ses bords, nous avions des régiments de danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en bataillons.

Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre; puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété.

Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une forte odeur, comme il nous charmait autrefois.

C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère...

En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis, ferme et brillant comme du métal.

Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de se voir passer entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une coupe à pied.

Tout bien compté, le service comprenait huit pièces.

Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses rangées autour.

Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.

C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.

Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une merveille.