Part 1
_La Main de Sainte Modestine_
_La Main de Sainte Modestine_
_Par Jeanne Schultz_
_Nelson Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Paris_
_Calmann-Lévy Éditeurs 3, rue Auber Paris_
_JEANNE SCHULTZ née en 1870_
* * * * *
_Première édition de «La Main de Sainte Modestine»: 1898_
_TABLE_
_Pages_
_La Main de Sainte Modestine_ 7
_Les Rameaux de François_ 47
_Bonnets de Coton_ 69
_Entrée dans le Monde_ 95
_Petite Plage_ 111
_Le Cheval du Maréchal_ 129
_Chasse aux Alouettes_ 159
_Entrevue_ 201
_Aux Lumières_ 217
_Le Tiroir_ 253
LA MAIN DE SAINTE MODESTINE
Très blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours fané.
Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus et tout ce que l’Église honorait en elle--ou peut-être pour cela encore,--mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux, demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.
Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si, avant de prier, on songe à les regarder un instant.
Comment choisir dans ces misères?
Comment mesurer ces souffrances?
Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni encourageante, ni consolante.
Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie; confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite remplacés.
Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient, s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite, immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une habitude journalière.
Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la résignation.
Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire atmosphère de leur âge et de leur charme.
Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.
Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant. Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille, elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte, et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.
Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles, ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.
Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.
--Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la récréation?
--On ira, répondait le chœur.
Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et populaire comme elles.
Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une émotion les saisissait, douce et brusque.
Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on avait trouvé pour eux le mot qui touche.
Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux, avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour lui montrer de quoi il est capable.
Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs simples.
L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond du mystère.
Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.--Et il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout un village dépouillât les passions humaines;--mais emportant au dedans d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal, une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.
On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.
On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.
Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges, s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle à grands cris le guérisseur et le remède.
Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace troublaient un de ces argumentateurs venimeux.
Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives. Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré, cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.
Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât, bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue dénonçait la supercherie.--Du moins, les demandeurs honteux expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents qui s’ensuivaient.
Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel. Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans le repentir.
Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun autre, restait légendaire sur ce point.
Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son château, qu’elle dut nommer.
Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le mensonge de l’habit d’emprunt.
Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.
Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune, alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces vieilles à courir les champs.
Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors, de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité et le charme, c’est-à-dire le bonheur.
Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent uniquement dans leur nouvelle évolution.
Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir, du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour. Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte, jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.
Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par leur commun secret.
Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.
Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce n’est plus qu’un mot comme un autre.
Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des rouages.
Mais il l’avait détrompée si bien.
--Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse. C’est une amie. Mais «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça, tu le sais bien.
«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à son amour et à son Séverin.
Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:
--Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes? Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles, puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.
Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.
--Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.
«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans toutes les bouches du village.
«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles, que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je parlerai comme à personne.»
A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:
--Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma vie; penses-y seulement, Séverin.
Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la suivait.
Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.
«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière d’être.--Séverin avait pour cela ses graves raisons.--Elle saurait pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en devenant moins apparente, la tendresse de son ami ne lui manquerait pas pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus exquise et plus douce encore...»
Et puis, il était parti.
Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que l’intelligence l’ait mesuré.
La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition, sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume, excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont pas d’action pour l’apaiser.
Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans vertu.
D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant horreur de voir des êtres.
Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux d’indifférents.
Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin, on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la fille restait à pleurer.
Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que les grandes lignes.
Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun, selon son humeur, manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.
«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour pleurer longtemps comme ça.»
En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus hautaine volonté.
Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait l’habitude.
La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troisième évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.
Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.
«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans ressources?...»
Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils se rattacheraient à quelque chose.
Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.
L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa joie passée, porte en lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux gens, aux choses, au lendemain. Et qui, _réellement_, n’attend plus rien du lendemain, est bien à plaindre.
De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est gardé malgré lui-même.
Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.
Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à l’oubli.
Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer. Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.
Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au sanctuaire miraculeux.
Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de pleurer en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là, invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire arriver sur terre.
La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter, restait indécis pour Catheline.
Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on parler en pareil lieu?
La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la reconnaissance s’étalaient partout devant elle?
Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs dates.
Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?
Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très puissant de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.
Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime Séverin, rendez-le-moi!»
Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder, elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible, et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.
«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,--le lien le plus direct, et la beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de son cœur,--vous qui avez vécu, secourez-moi!»
Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.
--Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui avez connu et senti les choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...
C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil chagrin.
Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le charme rompu.
De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait volontairement l’image de Margot près de Séverin, espérant que les grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus que de la colère.
Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en elle: la délivrance.
Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait cela fait vraiment.
Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.
C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât, croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait. Pour qu’il revînt seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le mauvais lien fût rompu.
Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se faisait en sa faveur.
On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.
Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les sympathies.
En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.
On le blâmait à présent.
Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.
Puis, peu à peu, autour de cette prière obstinée, recommencée chaque jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.
Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.
Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...