Part 38
Il y avait à Bologne un savant maître, nommé Conrad le Teuton, dont les frères souhaitaient vivement qu’il entrât dans leur ordre. Or, un soir que saint Dominique s’entretenait familièrement avec le prieur du monastère Cistercien de Casa Mariæ, il lui dit, entre autres choses: «Prieur, je vais t’avouer un secret dont je n’ai jamais fait part à personne, et dont je te prie, toi aussi, de ne faire part à personne tant que je vivrai. Sache donc que, jusqu’à présent, je n’ai jamais rien demandé au ciel qui ne m’ait aussitôt été accordé!» A quoi le prieur répondit: «Eh bien, mon Père, demande au ciel que Conrad entre dans ton ordre, ainsi que le souhaitent les frères!» Quelques heures plus tard, quand les offices furent achevés, et que tout le monde se fut mis au lit, Dominique resta seul dans l’église, et pria jusqu’au lendemain. Et, le lendemain matin, comme les frères s’assemblaient dans l’église pour les matines, voici qu’entra tout à coup maître Conrad, qui, s’étant prosterné aux pieds de saint Dominique, demanda à revêtir l’habit de son ordre. Et, depuis ce moment, Conrad mena la vie la plus exemplaire. Plus tard, comme il avait déjà fermé les yeux, ses frères le croyaient mort, lorsque soudain, rouvrant les yeux et promenant son regard d’un frère à l’autre, il dit: «Que le Seigneur soit avec vous!» Les Frères répondirent: «Et avec ton esprit!» Sur quoi Conrad ajouta: «Que les âmes des fidèles reposent en paix!» Et aussitôt il s’endormit dans le Seigneur.
Dominique, en vrai serviteur de Dieu, avait une parfaite égalité d’âme, sauf quand il était ému de compassion; et, comme un cœur joyeux rend le visage gai, la composition tranquille de son intérieur se manifestait dans la bienveillance souriante de ses traits. Il passait ses journées en compagnie de ses frères et de ses compagnons, réservant ses nuits pour la prière: et ainsi il donnait ses journées à son prochain, ses nuits à Dieu. Souvent, pendant la messe, à l’élévation, il avait l’esprit ravi au point de voir le Christ lui-même incarné dans l’hostie. Presque toujours il passait la nuit dans l’église; et quand la fatigue l’accablait, il sommeillait un instant, soit devant l’autel, ou la tête appuyée sur une pierre. Trois fois par nuit il s’infligeait la discipline avec une chaîne de fer, la première fois pour lui-même, la seconde pour les pécheurs vivants, la troisième pour ceux du purgatoire.
Ayant été un jour élu évêque de Cîteaux, il refusa formellement d’accepter cet honneur, déclarant qu’il aimait mieux mourir que de consentir à ce qu’une élection se fît sur son nom. On lui demandait pourquoi il demeurait plutôt dans le diocèse de Carcassonne que dans celui de Toulouse, qui était le sien. Il répondit: «Parce que, dans le diocèse de Toulouse, je trouve bien des gens qui m’honorent, tandis que, dans celui de Carcassonne, tout le monde m’attaque.» Et comme on lui demandait quel était le livre où il avait le plus étudié, il répondit: «Le livre de la charité!»
Certaine nuit, pendant que saint Dominique priait dans son église de Bologne, le diable lui apparut sous la figure d’un frère. Et le saint, croyant voir un de ses frères, lui faisait signe d’aller se coucher avec ses compagnons. Mais le diable, par dérision, lui répondait en lui adressant les mêmes signes de tête. Alors le saint, voulant savoir quel était le frère qui méprisait ainsi ses ordres, alluma une chandelle à l’une des lampes, et reconnut aussitôt à qui il avait affaire. Il se mit donc à invectiver véhémentement le diable, qui osa, à son tour, lui reprocher d’avoir rompu la règle du silence, en lui parlant. Le saint lui rappela que son titre d’abbé le dégageait de la règle du silence. Après quoi il le somma de lui dire comment il tentait les frères dans le chœur. Et le diable: «Je les fais venir trop tard et repartir trop tôt.» Dominique lui demanda comment il tentait les frères au dortoir. Et le diable: «Je les fais coucher trop tôt, se lever trop tard.» Saint Dominique lui demanda comment il tentait les frères au réfectoire. Et le démon, tout en sautant d’une table à l’autre, se borna à répéter plusieurs fois: «Par le plus et par le moins!» Interrogé sur ce qu’il voulait dire, il répondit: «J’excite les uns à trop manger, pour qu’ainsi ils pèchent par gourmandise; j’en excite d’autres à ne pas assez manger, pour qu’ainsi ils deviennent plus faibles et soient moins aptes au service de Dieu.» Dominique demanda ensuite au diable comment il tentait les frères au parloir. Et le diable: «Oh! ce lieu-là est mon véritable domaine; car lorsque les frères s’y réunissent pour parler entre eux, je les excite à bavarder en désordre, à se perdre en paroles inutiles et à ouvrir la bouche tous en même temps.» Enfin Dominique le conduisit au chapitre du couvent: mais le diable ne voulut à aucun prix, y pénétrer, disant: «Ce lieu-ci est pour moi la malédiction et l’enfer, car j’y perds tout ce que j’ai gagné dans le reste du couvent. Dès que j’ai amené un frère à pécher, il vient se purger ici de sa faute et la confesser publiquement.» Et, cela dit, il disparut.
C’est à Bologne que Dominique sentit les premières atteintes de la maladie qui devait l’emporter. Il vit en rêve un beau jeune homme qui l’appelait, et lui disait: «Viens, mon bien-aimé, viens à la joie, viens!» Aussitôt il rassembla les frères de Bologne, au nombre de douze, et leur remit son testament, en leur disant: «Voici ce que je vous laisse en héritage paternel: la charité, l’humilité et la pauvreté!» Il défendit, par tous les moyens possibles, que son ordre pût jamais posséder aucun bien temporel, appelant la malédiction de Dieu sur celui qui voudrait souiller, de la poussière des richesses terrestres, l’ordre des Frères Prêcheurs. Et comme ses frères se désolaient de son état, il leur dit doucement: «Mes fils, que la dissolution de mon corps ne vous trouble point! Et ne doutez point que, mort, je vous serai plus utile que je ne l’ai été de mon vivant!» Puis il s’endormit dans le Seigneur, en l’an 1221.
II. Sa mort fut aussitôt révélée au Frère Guale, qui était alors prieur des dominicains de Brescia, et qui devint plus tard évêque de cette ville. Ce saint homme sommeillait dans la chapelle du couvent, la tête appuyée au mur, lorsqu’il vit le ciel s’ouvrir pour livrer passage à deux échelles blanches, dont l’une était tenue par le Christ, l’autre par la Vierge, et le long desquelles montaient et descendaient joyeusement des anges. Entre les deux échelles était attaché un siège où se tenait assis un frère, la tête couverte d’un voile; et Jésus et la Vierge tiraient les échelles jusqu’à ce que le siège fût entré dans le ciel. Et Guale, étant venu ensuite à Bologne, apprit que le même jour, à la même heure, saint Dominique avait rendu l’âme.
Un autre Frère, nommé Raon, se trouvait, ce jour-là, dans une chapelle de Tibur, où il célébrait la messe. Et, comme il savait que Dominique était malade, il voulut prier pour sa santé, à l’endroit du canon où mention est faite des vivants. Mais aussitôt il fut ravi en extase, et vit Dominique sortant de Bologne par une voie royale, la tête ceinte d’une couronne d’or, et accompagné de deux anges resplendissants. Il nota le jour et l’heure, qui coïncidaient avec ceux de la mort du saint.
III. Quelque temps après sa mort, et en présence du grand nombre de miracles qu’opéraient ses reliques, les fidèles crurent devoir transporter celles-ci dans un lieu plus en vue. On ouvrit donc le caveau où le corps du saint avait été déposé; et une odeur délicieuse s’en exhala, qui effaçait tous les parfums du monde, et qui imprégnait non seulement les restes mêmes du saint corps, mais aussi le cercueil et la terre entassée alentour. Et ceux des frères qui avaient touché aux reliques gardaient ce parfum surnaturel attaché à leurs mains.
IV. Un noble de Hongrie était venu, avec sa femme et son petit garçon, visiter les reliques du saint dans une église de Silon. Et comme l’enfant, tombé gravement malade, était mort, son père porta son cadavre devant l’autel de saint Dominique, et s’écria tout en larmes: «Grand saint, je suis venu joyeux vers toi, je m’en vais désolé! Je suis venu avec mon fils, je m’en vais sans lui! Je t’en prie, rends-moi mon fils, rends-moi la joie de mon cœur!» Aussitôt l’enfant se releva, et se mit à marcher dans l’église.--Une autre fois, comme un des serviteurs d’une dame noble de Hongrie s’était noyé, et que son corps n’avait été retiré de l’eau qu’après un très long délai, la dame pria saint Dominique de le ressusciter, promettant, si elle était exaucée, de donner la liberté au serviteur mort, et d’aller en pèlerinage, pieds nus, aux reliques du saint. Aussitôt le mort ressuscita; et la dame accomplit son vœu.--Une autre fois encore, en Hongrie, un homme dont le fils venait de mourir invoqua l’aide de saint Dominique. Le lendemain, au chant du coq, l’enfant ouvrit les yeux et dit à son père: «D’où vient, mon père, que tu aies le visage si creusé et pâli?» Et le père: «C’est l’effet de mes larmes, mon fils, parce que tu étais mort et que je restais seul, privé de toute joie!» Et l’enfant: «Sache donc, mon père, que saint Dominique, ayant pitié de ton chagrin, a obtenu, par ses mérites, que je te fusse rendu!»
V. Dans la même province de Hongrie, une dame qui se préparait à faire célébrer une messe en l’honneur de saint Dominique ne trouva point de prêtre dans l’église, à l’heure où elle vint. Alors elle enveloppa dans un linge les trois cierges qu’elle avait préparés, les posa dans un vase, et sortit pour un moment. Quand elle revint, les trois cierges étaient allumés à l’intérieur du linge; et ils se consumèrent sans que le linge en eût la moindre brûlure.
VI. Un étudiant de Bologne, nommé Nicolas, souffrait si cruellement d’une maladie des reins qu’il ne pouvait se lever de son lit et que sa cuisse gauche était desséchée. Il invoqua l’aide de saint Dominique, et, soudain, ayant entouré sa cuisse d’un filament de cierge, il se trouva guéri au point de pouvoir se rendre, sans béquilles, au tombeau du saint. Et innombrables sont les autres miracles que Dieu fit, dans la même ville, par l’entremise de son serviteur Dominique.
VII. En Sicile, dans la ville de Palerme, une jeune fille souffrait de la pierre. Sa mère la recommanda à saint Dominique. Et, la nuit suivante, le saint apparut à la jeune fille, lui posa dans la main la pierre qui la faisait souffrir, et disparut. La jeune fille se réveilla guérie; et sa mère porta la pierre miraculeuse au couvent des frères, où l’on s’empressa de la suspendre devant l’image de saint Dominique.
VIII. Dans la même ville, pendant la fête de la Translation de saint Dominique, des femmes qui revenaient de l’église virent une autre femme qui filait, assise devant sa porte. Elles lui reprochèrent charitablement de ne point s’abstenir de travail servile pendant la fête d’un si grand saint. Mais elle, furieuse, répondit: «Bon à vous, les chéries des frères, de célébrer la fête de votre saint!» Aussitôt des tumeurs se produisirent dans ses yeux, et des vers en sortirent, au point qu’une voisine en retira dix-huit de chaque œil. Toute confuse, la femme se fit conduire à l’église des frères, y confessa ses péchés, et fit le vœu de ne plus jamais parler mal de saint Dominique. Sur quoi la santé lui fut rendue.
XI. Maître Alexandre, évêque de Vendôme, rapporte, qu’un étudiant de Bologne, adonné aux vanités du siècle, eut une vision miraculeuse. Il vit qu’il était dans un grand champ, où une tempête effroyable descendait sur lui. Il voulut alors se réfugier dans une maison voisine; mais il la trouva fermée; et, comme il frappait à la porte pour être reçu, une voix féminine lui répondit: «Je suis la Justice, et ceci est ma maison; et tu ne peux y entrer, n’étant pas un juste!» L’étudiant, consterné, alla frapper à la porte d’une autre maison, d’où une voix lui répondit: «Je suis la Vérité et ceci est ma maison; et je ne puis te recevoir, parce que la vérité ne saurait secourir celui qui ne l’aime pas!» Enfin, d’une troisième maison, lui fut répondu: «Ceci est la maison de la Paix, et il n’y a point de paix pour les impies, mais seulement pour les hommes de bonne volonté! Ecoute cependant un bon conseil! Près d’ici habite une de nos sœurs qui est toujours prête à secourir les malheureux. Va la trouver, et fais ce qu’elle te dira!» Et, de cette quatrième maison, une voix répondit: «Je suis la Miséricorde, et je vais t’indiquer un moyen d’être sauvé de la tempête qui te menace. Va à la maison des Frères Prêcheurs; tu y trouveras l’étable de la pénitence et le pâturage de la sainte doctrine, et l’enfant Jésus, qui te sauvera!» Ayant eu cette vision, l’étudiant s’éveilla, courut à la maison des Frères, et revêtit l’habit de l’ordre.
CXIII
SAINT DONAT, ÉVÊQUE ET MARTYR
(7 août)
I. Donat fut instruit avec l’empereur Julien, qui, comme l’on sait, fut ordonné sous-diacre. Mais, dès que Julien parvint à l’empire, il fit tuer le père et la mère de Donat. Et celui-ci se réfugia dans la ville d’Arezzo, où, demeurant auprès du moine Hilaire, il opérait de nombreux miracles. Le préfet de la ville lui amena un jour son fils, qui était possédé du démon; et l’esprit immonde, s’écria: «Au nom du Seigneur Jésus-Christ, Donat, ne me tourmente point pour me forcer à sortir de ma maison!» Mais sur la prière de Donat, le fils du préfet fut aussitôt délivré.
II. Un percepteur du fisc en Toscane, nommé Eustache, allant en voyage, confia les deniers publics à la garde de sa femme nommée Euphrosine. Et celle-ci, voyant la province envahie par des ennemis, cacha l’argent; après quoi elle mourut. Son mari, quand il revint, ne put retrouver l’argent. Condamné au supplice avec ses enfants, il eut recours à saint Donat. Et celui-ci, s’étant rendu avec lui au tombeau de sa femme, pria le Seigneur; puis, à haute voix, il dit: «Euphrosine, au nom de l’Esprit-Saint, je t’adjure de nous dire où tu as caché l’argent!» Aussitôt on entendit une voix, sortant du tombeau, qui disait: «Sous le seuil de notre maison, c’est là que je l’ai enfoui!» Et, en effet, l’argent fut retrouvé où la voix l’avait dit.
III. Quelques jours après, l’évêque Satyre s’endormit dans le Seigneur, et tout le clergé élut Donat pour le remplacer. Or, comme un jour, suivant ce que rapporte Grégoire dans son _Dialogue_, le peuple communiait pendant la messe, le diacre qui portait le calice sacré fut soudain poussé par les païens si vivement qu’il tomba, et que le calice fut brisé en morceaux. Mais Donat, voyant sa douleur et celle du peuple, réunit les morceaux du calice, pria sur eux, et aussitôt ils se rejoignirent pour reprendre leur forme première. Seul un de ces morceaux fut caché par le diable. Il manque aujourd’hui encore au calice, qui garde ainsi le témoignage du miracle. Et les païens, à la vue de ce miracle, se convertirent au nombre de quatre-vingts, et reçurent le baptême.
IV. Il y avait, près d’Arezzo, une fontaine empoisonnée: quiconque en buvait mourait aussitôt. Et comme saint Donat s’y rendait sur son âne, pour demander à Dieu la purification de l’eau, un dragon terrible sortit de la fontaine, et, enroulant sa queue autour des pieds de l’âne, se dressa contre Donat. Mais celui-ci, l’ayant frappé d’une verge, ou, suivant d’autres, lui ayant craché dans la gueule, le tua sur-le-champ. Puis il pria le Seigneur, et l’eau de la fontaine se trouva purifiée. Une autre fois, comme ses compagnons et lui avaient très soif, il pria le Seigneur, et une source jaillit du sol, sous ses pieds.
V. La fille de l’empereur Théodose, étant possédée d’un démon, fut amenée à saint Donat, qui dit: «Sors, esprit immonde, et cesse de demeurer dans un corps créé par Dieu!» Et le démon: «Où irai-je, et par où sortirai-je?» Et Donat: «D’où es-tu venu ici?» Et le démon: «Du désert!» Et Donat: «Retourne au désert!» Et le démon: «Je vois sur toi le signe de la croix, d’où un feu jaillit contre moi. Donne-moi un passage pour sortir et je sortirai!» Et Donat: «Soit, je te laisserai passer, pour que tu t’en retournes d’où tu es venu!» Et le démon sortit, en faisant trembler toute la maison.
VI. Un mort était conduit au tombeau lorsqu’un homme survint qui, tenant en main un papier, affirma que le mort lui devait deux cents sous, et déclara qu’il s’opposerait à l’ensevelissement jusqu’à ce qu’on l’eût payé. La femme du mort vint, toute pleurante, rapporter la chose à saint Donat; elle ajouta que cet homme avait, depuis longtemps, reçu en totalité l’argent qu’il réclamait. Alors le saint marcha vers le cercueil, et, prenant la main du mort, lui dit: «Ecoute-moi!» Le mort répondit: «Je t’écoute!» Et saint Donat: «Lève-toi, et arrange-toi avec cet homme, qui s’oppose à ton ensevelissement!» Le mort se releva dans son cercueil, prouva en présence de tous qu’il avait déjà payé la dette, et, saisissant le papier, le déchira. Puis il dit à saint Donat: «Et maintenant, mon père, fais que je me rendorme!» Et Donat: «Fort bien, mon fils, repose en paix!»
VII. Comme, depuis près de trois ans, la pluie refusait de tomber, et que la stérilité était grande, les infidèles vinrent trouver l’empereur Théodose et lui demandèrent de leur livrer Donat, dont ils accusaient les artifices magiques. Averti par l’empereur, Donat se rendit sur la place, pria le Seigneur, et obtint aussitôt une pluie abondante. Puis il revint chez lui, sans une goutte d’eau sur son vêtement, tandis que tous les autres étaient trempés de pluie.
VIII. Plus tard, lorsque les Goths ravagèrent l’Italie et que bon nombre de chrétiens renièrent leur foi, le préfet Evadracien, à qui saint Donat et saint Hilaire reprochaient son apostasie, fit saisir les deux saints, et leur ordonna de sacrifier à Jupiter. Sur leur refus, Hilaire fut dépouillé de ses vêtements, et roué de coups, dont il mourut. Donat fut jeté en prison, puis décapité. C’était en l’an du Seigneur 380.
CXIV
SAINT CYRIAQUE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
(8 août)
Cyriaque, qui avait été ordonné diacre par le pape Marcel, fut arrêté avec ses compagnons, et condamné par Maximien à bêcher de la terre, pour la porter ensuite sur ses épaules jusqu’à un endroit où l’on construisait des thermes. Il y avait là un digne vieillard, saint Saturnin, que Cyriaque et Sisinnius aidaient à porter sa charge de terre. Puis le préfet fit saisir saint Cyriaque et demanda qu’on le lui amenât. Or, pendant que l’officier Apronien le conduisait au palais du préfet, soudain une voix jaillit du ciel avec une grande lumière, disant: «Venez, enfants bénis de mon père!» Aussitôt Apronien se convertit, se fit baptiser et vint l’avouer au préfet. Et celui-ci: «Ainsi, tu es devenu chrétien?» Et l’officier: «Hélas, que de jours j’ai perdus!» Le préfet lui répondit: «C’est maintenant que tu vas vraiment perdre tes jours!» Et il lui fit trancher la tête. Il la fit trancher également, après de nombreux supplices, à Saturnin et à Sisinnius, sur leur refus de sacrifier aux idoles.
Or la fille de Dioclétien, nommée Arthémie, était possédée d’un démon qui, par sa bouche, disait: «Je ne sortirai point d’ici, à moins qu’on ne fasse venir le diacre Cyriaque!» On alla donc chercher Cyriaque, et le démon lui dit: «Si tu yeux que je sorte d’ici, donne-moi un récipient où je puisse entrer!» Et Cyriaque: «Voici mon corps! Si tu peux, entres-y!» Mais le démon: «Je ne puis pas entrer dans ce récipient-là, car il est scellé et clos de toutes parts. Mais sache que, si tu me fais sortir d’ici, à mon tour je te ferai aller jusqu’en Babylonie!» Et lorsque Cyriaque l’eut fait sortir, Arthémie s’écria qu’elle voyait le Dieu qu’il prêchait. Elle se fit donc baptiser par Cyriaque; et celui-ci vécut quelque temps en paix dans la maison que lui donnèrent Dioclétien et sa femme Serena.
Mais, un jour, un messager du roi des Perses, vint demander à Dioclétien la permission d’emmener Cyriaque auprès de son roi, dont la fille était possédée d’un démon. Sur la prière de Dioclétien, Cyriaque s’embarqua volontiers pour la Babylonie, avec ses compagnons Large et Smaragde. Et le démon, dès qu’il fut arrivé, lui demanda, par la bouche de la jeune fille: «Eh bien, Cyriaque, es-tu fatigué?» Et Cyriaque: «Je ne suis point fatigué, ayant partout, pour me soutenir, le secours de Dieu!» Et le démon: «Tout de même, je t’ai amené où je voulais!» Alors Cyriaque lui dit: «Par ordre de Jésus, sors d’ici!» Et aussitôt le démon sortit, en disant: «O nom terrible, qui me contraint à sortir!» Cyriaque baptisa ensuite la jeune fille avec son père, sa mère, et beaucoup d’autres personnes. Il refusa d’accepter les présents qu’on lui offrait, et vécut pendant quarante-cinq jours de pain et d’eau: après quoi il revint à Rome.
Mais, deux mois plus tard, Dioclétien mourut, et son successeur Maximien, furieux de la conversion de sa belle-sœur Arthémie, fit arrêter Cyriaque, et le fit traîner devant son char, nu et chargé de chaînes. Puis il ordonna à son ministre Carpasius de le forcer à sacrifier avec ses compagnons, ou, sur leur refus, de les mettre à mort. Carpasius fit verser de la poix bouillante sur la tête de Cyriaque, le fit attacher à un chevalet, et enfin lui fit trancher la tête, ainsi qu’à tous ses compagnons. L’empereur, en récompense, lui donna la maison du saint; et comme, pour se moquer des chrétiens, Carpasius se baignait dans le lieu où Cyriaque avait coutume de baptiser, il mourut à l’improviste, ainsi que dix-neuf compagnons qu’il avait invités à sa table. Et, depuis lors, les païens commencèrent à redouter et à vénérer les chrétiens.
CXV
SAINT LAURENT, MARTYR
(10 août)
I. Laurent, lévite et martyr, était d’origine espagnole et fut amené à Rome par saint Sixte, qui l’ordonna son archidiacre. En ce temps-là, l’empereur Philippe et son fils, également nommé Philippe, étaient devenus chrétiens, et s’efforçaient de travailler au bien de l’Eglise. Ce Philippe fut le premier empereur qui reçut la foi du Christ; il avait été converti, suivant les uns, par Origène, suivant d’autres, par saint Ponce. Il régnait dans la millième année de la fondation de Rome, Dieu ayant voulu que cet anniversaire de la ville sainte appartînt au Christ et non aux idoles. Or Philippe avait un officier nommé Décius qui s’était rendu célèbre par sa bravoure guerrière. Envoyé en Gaule pour soumettre à l’empire les Gaulois rebelles, Décius s’acquitta si heureusement de sa mission que Philippe, pour mieux honorer son retour, alla au-devant de lui jusqu’à Vérone. Mais Décius, enivré par son succès, convoita l’empire, et projeta la mort de son maître. Une nuit que celui-ci dormait sous sa tente, Décius s’introduisit secrètement auprès de lui et l’étrangla; après quoi il se gagna, à force de promesses et de récompenses, l’armée qui était venue à Vérone avec le défunt empereur, et il marcha sur Rome à grandes étapes. Alors le fils de Philippe, effrayé, confia à saint Sixte et à saint Laurent tout le trésor de son père en leur enjoignant de le distribuer aux églises et aux pauvres, dans le cas où lui-même serait tué par Décius. Puis il s’enfuit et se cacha, pendant que le Sénat allait au-devant de Décius et le confirmait dans l’empire. Et Décius, afin de prouver que ce n’était point par trahison qu’il avait tué son maître, mais par zèle religieux, se mit à persécuter cruellement les chrétiens, ordonnant de les égorger tous sans miséricorde. Des milliers de chrétiens moururent dans cette persécution, et le jeune Philippe, entre autres, y recueillit la couronne du martyre.