La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 37

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Enfin, nous allons raconter de quelle manière fut faite la conjonction du corps de saint Etienne avec celui de saint Laurent. Eudoxie, fille de Théodose, qui se trouvait à Rome, était possédée d’un démon qui la persécutait cruellement. Alors son père, qui demeurait à Constantinople, lui enjoignit de venir près de lui, afin qu’elle pût toucher les reliques de saint Etienne. Mais le démon qui était en elle se mit à crier: «Si Etienne ne vient pas à Rome, je ne sortirai pas d’où je suis!» Ce qu’apprenant, Théodose obtint du clergé et du peuple de Constantinople, que les reliques de saint Etienne fussent échangées contre celles de saint Laurent, qui, jusqu’alors, étaient gardées à Rome. L’empereur écrivit donc au pape Pélage pour lui demander cet échange; et le pape réunit un concile de cardinaux, qui y consentit. Des cardinaux furent alors envoyés à Constantinople pour y prendre le corps de saint Etienne, et des Grecs furent envoyés à Rome pour en ramener les reliques de saint Laurent.

Le corps de saint Etienne ayant été d’abord débarqué à Capoue, les habitants de Capoue obtinrent de pouvoir en garder le bras droit; et une église métropolitaine fut fondée pour recevoir la précieuse relique. Puis le corps du martyr fut transporté à Rome, où on voulait le déposer dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. Mais quand le cortège passa devant l’église où était le corps de saint Laurent, les porteurs durent s’arrêter, retenus par une force mystérieuse qui les empêchait d’avancer. Et le démon, dans la princesse, criait: «Vous perdez vos peines, car Etienne a choisi sa demeure auprès de son frère Laurent!» C’est donc auprès de saint Laurent que le corps fut déposé; et à peine Eudoxie l’eut-elle touché que le démon qui la tourmentait l’abandonna. Cependant, saint Laurent, comme s’il se réjouissait de l’arrivée de son frère saint Etienne, se retira dans le fond de son tombeau, laissant dans le milieu une grande place vide pour son compagnon. Et, au moment où les Grecs voulurent mettre la main sur le corps de saint Laurent pour l’emporter, ils furent soudain précipités à terre, et, malgré les prières du pape Pélage, ils moururent quelques jours après. Puis on entendit, dans les cieux, une voix qui disait: «Heureuse es-tu, Rome, de pouvoir contenir dans un même tombeau les corps glorieux de Laurent et d’Etienne!» C’est ainsi que fut opérée cette conjonction, l’an du Seigneur 425.

Dans le livre XXII de la _Cité de Dieu_, saint Augustin raconte l’histoire de six morts ressuscités par l’intermédiaire de saint Etienne: 1º l’un de ces morts entrait déjà en décomposition, lorsque, le nom de saint Etienne ayant été invoqué sur lui, aussitôt il revint à la vie; 2º un enfant, écrasé par une charrette, ressuscita et recouvra la santé lorsque sa mère l’eut porté à l’église de saint Etienne; 3º une religieuse, qu’on avait portée dans l’église de saint Etienne, et qui y était morte après avoir été administrée, se releva guérie au vu et à l’étonnement de tous; 4º une jeune fille d’Hippone étant morte, son père porta sa tunique à l’église de saint Etienne; et, quand il l’étendit ensuite sur le corps de sa fille, celle-ci ressuscita aussitôt; 5º un jeune homme retrouva la vie lorsqu’on eut frotté son corps avec l’huile de saint Etienne; 6º un enfant, transporté mort dans l’église de saint Etienne, revint à la vie dès qu’on eut invoqué le nom du saint.

CXII

SAINT DOMINIQUE, CONFESSEUR

(4 août)

I. Dominique, père et fondateur de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit en Espagne, dans un village appelé Callahorra, du diocèse d’Osma. Son père s’appelait Félix, et sa mère Jeanne. Sa mère, avant qu’il fût né, rêva qu’elle portait dans son sein un petit chien, qui tenait dans sa bouche une torche allumée; et le petit chien, sorti de son sein, embrasait de sa torche le monde entier. Plus tard, la marraine du petit Dominique crut voir, sur le front de l’enfant, une étoile qui éclairait le monde entier. Et, pendant qu’il était encore confié aux soins de sa nourrice, plusieurs fois on le vit, la nuit, se lever de son berceau pour aller s’étendre sur la terre nue. Envoyé à Valence pour faire ses études, il travaillait avec tant de zèle que, pendant dix ans, il ne prit pas une goutte de vin. Et comme la famine régnait à Valence, il vendit ses livres et tout son mobilier pour en distribuer le prix aux pauvres.

Bientôt sa renommée s’étendit à tel point que l’évêque d’Osma le nomma chanoine de son église; et, peu de temps après, les autres chanoines l’élurent pour leur sous-prieur. Et lui, nuit et jour, il étudiait et priait, demandant à Dieu la grâce de pouvoir se dévouer tout entier au salut de son prochain.

S’étant rendu avec son évêque à Toulouse, il ramena à la foi du Christ son hôte, qui était hérétique, et l’offrit au Seigneur comme la prémice de sa moisson future. On lit aussi, dans la _Chronique du comte de Montfort_, que, un jour, après avoir prêché contre les hérétiques, il rédigea par écrit les arguments dont il s’était servi, et remit le papier à l’un de ses adversaires, afin que celui-ci pût réfléchir sur ses objections. Or l’hérétique fit voir ce papier à ses compagnons assemblés. Ceux-ci lui dirent de jeter le papier au feu et que, s’il brûlait, c’était la preuve de la vérité de leurs doctrines, et que si, au contraire, il ne brûlait pas, cela prouverait la vérité de la foi romaine. Trois fois de suite le papier fut jeté au feu; trois fois de suite il en rejaillit sans éprouver le moindre dommage. Mais les hérétiques, persévérant dans leur erreur, se jurèrent de ne parler à personne de ce miracle. Seul un soldat qui se trouvait là, et qui adhérait un peu à la foi catholique, raconta plus tard le miracle dont il avait été témoin. Ce miracle arriva auprès du Mont de la Victoire.

A la mort de l’évêque d’Osma, Dominique se trouva presque seul à lutter contre les hérétiques. Ceux-ci, l’accablant de railleries, lui lançaient de la boue, des crachats et autres ordures, ou bien encore, par dérision, lui attachaient de la paille dans le dos. Ils le menaçaient également de mort, mais lui, sans rien craindre, répondait: «Je ne suis pas digne de la gloire du martyre, et n’ai pas encore mérité le bienfait de la mort!» Une autre fois, s’étant rendu en un lieu où on lui tendait des pièges, il s’avançait en chantant et le sourire aux lèvres. Etonnés, les hérétiques lui dirent: «L’idée de la mort ne te trouble-t-elle pas? Et qu’aurais-tu fait, si nous avions mis la main sur toi?» Et lui: «Je vous aurais priés de ne pas me faire mourir tout de suite, mais peu à peu, en me mutilant membre par membre.»

Il apprit un jour qu’un homme, contraint par la misère, s’était affilié aux hérétiques. Aussitôt le saint résolut de se vendre lui-même, de façon que l’hérétique pût, grâce à l’argent qui résulterait de cette vente, se délivrer de son erreur et se convertir à la vraie religion. Et il se serait en effet vendu, si Dieu n’avait pourvu d’une autre façon aux besoins de l’homme qu’il voulait sauver. Une autre fois, comme une femme se lamentait devant lui de ne pouvoir délivrer son frère, retenu en captivité par les Sarrasins, Dominique, touché de pitié, offrit de se vendre lui-même pour racheter le captif. Mais Dieu, fort heureusement, ne lui permit point de le faire, ayant besoin de lui pour le rachat spirituel de bien d’autres captifs.

Peu à peu il se mit à projeter la création d’un ordre ayant pour mission de parcourir le monde en prêchant, et de fortifier la foi contre les hérétiques. Etant donc resté pendant dix ans dans la région de Toulouse, depuis la mort de l’évêque d’Osma jusqu’à la réunion du Concile de Latran, il se mit en route pour Rome en compagnie de Foulques, évêque de Toulouse. A Rome, il demanda au pape Innocent l’autorisation de fonder un grand ordre, qui porterait le nom d’ordre des Frères Prêcheurs. Et comme le pape hésitait à lui accorder cette autorisation, il vit en rêve que l’église de Latran allait s’écrouler; et voici qu’il vit arriver Dominique, qui, avec ses seules épaules, soutenait l’église qui allait s’écrouler. A son réveil, le pape, comprenant le sens de son rêve, accueillit volontiers la demande du saint, ajoutant que, s’il voulait choisir, pour son ordre, une des règles déjà approuvées par l’église, l’ordre serait aussitôt approuvé. Revenu auprès de ses frères, qui étaient au nombre de seize, il lui fit part des paroles du pape. Sur quoi les Frères, à l’unanimité, choisirent la règle de saint Augustin, y ajoutant seulement certaines pratiques encore plus rigoureuses, qu’ils résolurent de garder à jamais. Et, après la mort d’Innocent, sous le pontificat d’Honorius, en l’an du Seigneur 1216, l’ordre fondé par Dominique fut décidément autorisé.

Et l’on raconte que, un jour que Dominique, à Rome, priait dans l’église de Saint-Pierre pour demander cette autorisation, les deux princes des apôtres, Pierre et Paul, lui apparurent; saint Pierre lui tendit un bâton, saint Paul, un livre, et tous deux lui dirent: «Va et prêche, car tu as été élu de Dieu pour cette mission!» Et il crut voir ses fils, deux par deux, se répandant à travers le monde. Aussi, dès qu’il fut revenu à Toulouse, dispersa-t-il ses Frères, envoyant les uns en Espagne, d’autres à Paris, d’autres à Bologne, tandis que lui-même s’en retournait à Rome.

Un moine, ayant été ravi en extase, vit la Vierge qui, agenouillée et les mains jointes, implorait son Fils en faveur des hommes. Et le Fils, voyant son insistance, lui dit: «Ma mère, que puis-je ou dois-je encore faire pour eux? Je leur ai envoyé mes patriarches et mes prophètes, et ils ne se sont pas corrigés. Je suis venu moi-même vers eux, je leur ai envoyé mes apôtres: ils nous ont mis à mort. Je leur ai envoyé mes martyrs, mes docteurs et mes confesseurs: ils ne les ont pas écoutés. Cependant, comme je ne veux rien te refuser, je leur donnerai encore mes Frères Prêcheurs, pour qu’ils puissent les éclairer et les purifier. Mais si les hommes rejettent encore ceux-là, je serai forcé de sévir contre eux!» Un autre moine eut une vision analogue, le jour où douze abbés de Cîteaux arrivèrent à Toulouse pour combattre les hérétiques. Cette fois, la Vierge dit au Fils: «Mon cher enfant, ce n’est point contre leurs méchancetés, mais d’après ta propre compassion que tu dois agir.» Et le Fils, vaincu par ses prières, lui dit: «A ta demande, je vais encore leur envoyer mes Frères Prêcheurs pour les instruire et les avertir; mais s’ils continuent à ne pas se corriger, je n’aurais désormais plus de pitié pour eux!»

Un Frère Mineur, qui avait été longtemps le compagnon de saint François, raconta à plusieurs Frères de l’ordre des Prêcheurs que, pendant que Dominique était à Rome pour la confirmation de son ordre, il vit, une nuit, le Christ debout dans les airs et tenant en main trois lances, qu’il brandissait contre le monde. Et sa Mère, accourant au-devant de lui, lui demanda ce qu’il allait faire. Et Lui: «Le monde est tout rempli de trois vices: l’orgueil, l’avarice, et la concupiscence; aussi ai-je résolu de le détruire avec ces trois lances!» Alors la Vierge, se jetant à ses genoux, lui dit: «Fils bien-aimé, aie pitié et tempère ta justice de miséricorde!» Et le Christ: «Ne vois-tu pas les injures qui me sont faites?» Et la Vierge: «Mon fils, retiens ta fureur et attends un peu; car je connais un fidèle serviteur et vaillant lutteur qui, parcourant le monde, le soumettra à ta domination. Et je lui donnerai pour assistant un autre serviteur, qui rivalisera avec lui de zèle et de courage.» Et Jésus: «Ta vue m’a apaisé, mais je serais curieux de voir les deux hommes à qui tu promets de si hautes destinées!» Alors elle présenta au Christ saint Dominique. Et le Christ: «Oui, voilà un bon et vaillant lutteur!» Puis elle lui présenta saint François, dont il fit le même éloge. Or, saint Dominique, qui, jamais encore n’avait vu son glorieux rival, le reconnut dans l’église, le lendemain, à la suite de ce rêve où il l’avait vu. Il courut à lui, l’embrassa pieusement, et lui dit: «Tu es mon compagnon, nos routes iront de pair. Unissons-nous, et aucun adversaire ne prévaudra contre nous!» Puis il lui raconta la vision qu’il avait eue; et depuis lors, ils n’eurent plus qu’un seul cœur et qu’une seule âme en Dieu, et ils recommandèrent à leurs successeurs de garder fidèlement cette amitié réciproque.

Un novice, de la Pouille, que saint Dominique avait reçu dans son ordre, fut tellement perverti par ses anciens compagnons qu’il voulait absolument jeter son froc pour retourner dans le monde. Alors saint Dominique, après avoir longtemps prié, revêtit le novice de ses vêtements de laïc; mais aussitôt celui-ci se mit à crier: «Je brûle, je me consume, ôtez-moi au plus vite cette maudite chemise qui va me réduire en cendres!» Et il n’eut point de repos que son froc ne lui fût rendu et qu’il ne se fût réinstallé dans sa cellule.

Pendant que saint Dominique était à Bologne, un des Frères, la nuit, fut tourmenté par le diable. Ce qu’apprenant, le Frère Régnier, de Lausanne, fit part de la chose à saint Dominique, qui ordonna de transporter le possédé dans l’église, devant l’autel. Et lorsque dix Frères furent péniblement parvenus à le transporter, le saint dit: «Je te somme, misérable, de me dire pourquoi tu tourmentes une créature de Dieu!» Et le diable répondit: «Je tourmente ce moine, parce qu’il l’a mérité. Hier, en effet, il a bu, en ville, sans la permission de son prieur, et sans avoir fait le signe de la croix. Alors je suis entré en lui, sous la forme d’un moustique, en me mêlant au vin qu’il buvait.» Sur ces entrefaites, la cloche du monastère sonna pour les matines. Et aussitôt le diable dit: «Je ne puis demeurer ici plus longtemps, car voilà que les capucins se lèvent!» Et il s’enfuit.

Un jour que saint Dominique traversait un fleuve, aux environs de Toulouse, ses livres tombèrent à l’eau. Or trois jours après, un pêcheur, ayant jeté sa ligne en ce lieu, crut bien avoir pris un lourd poisson; et il retira de l’eau les livres du saint, aussi intacts que s’ils avaient été soigneusement gardés dans une armoire.

Une nuit, étant arrivé à la porte d’un monastère pendant que les moines dormaient, Dominique se fit scrupule de les réveiller. Il se mit en prière, et soudain, se vit transporté à l’intérieur du monastère, avec son compagnon, sans que les portes eussent été ouvertes.

Un étudiant débauché vint, certain jour de fête, dans l’église des Frères, à Bologne, pour entendre la messe. Or c’était saint Dominique lui-même qui officiait ce jour-là. Au moment de l’offertoire, l’étudiant s’approcha et baisa pieusement la main du saint, dont il sentit s’exhaler un parfum délicieux. Et aussitôt la fièvre du plaisir se refroidit en lui, miraculeusement, au point qu’il devint désormais chaste et continent.

Un prêtre, témoin du zèle qu’apportaient à leur prédication saint Dominique et ses Frères, résolut d’entrer dans leur ordre, si seulement il pouvait se procurer un Nouveau Testament, dont il avait besoin pour prêcher. Or, au même instant, un jeune homme vint le trouver, et lui offrit de lui vendre un Nouveau Testament, que le prêtre s’empressa d’acheter. Mais comme, après cela, il hésitait encore, il fit un signe de croix sur le livre et l’ouvrit ensuite au hasard; et ses yeux tombèrent sur un passage des _Actes_, où il lut: «Lève-toi, descends et va avec eux sans hésitation, car c’est moi qui les ai envoyés!» Et aussitôt, se levant, il rejoignit les Frères.

Un maître de théologie de Toulouse, homme de grande science et de grand renom, préparait un jour sa leçon lorsque, vaincu par le sommeil, il s’endormit sur son siège. Et il vit en rêve qu’on lui présentait sept étoiles. Et soudain ces étoiles commencèrent à grandir en nombre et en éclat, de telle sorte que, bientôt, elles illuminèrent le monde. Se réveillant, il fut très étonné de ce rêve. Et, au moment où il entrait dans la salle de ses leçons, saint Dominique et six de ses frères vinrent respectueusement l’écouter: et aussitôt il comprit qu’ils étaient les sept étoiles qu’il avait vues dans son rêve.

Pendant que Dominique était à Rome, un savant homme, nommé Reginald, doyen de Saint-Aignan d’Orléans, et qui avait enseigné le droit canon à Paris, se mit en route pour Rome, par voie de mer, en compagnie de l’évêque d’Orléans. Cet homme avait depuis longtemps le désir de se consacrer tout entier à la prédication, mais ne savait pas encore sous quelle forme il devait le faire. Un cardinal, qui éprouvait le même désir, lui apprit l’institution des Frères Prêcheurs. On fit venir saint Dominique, qui leur expliqua son projet. Sur quoi le théologien résolut d’entrer dans son ordre. Mais, au même moment, il fut pris d’une grande fièvre qui faillit l’emporter. Alors saint Dominique se mit à invoquer la Vierge, qu’il avait choisie, expressément, pour patronne de son ordre. Il lui demanda de vouloir bien lui concéder Reginald, au moins pour quelque temps. Et voici que, soudain, le malade qui, déjà, attendait la mort, vit venir à lui la Reine de Miséricorde, accompagnée de deux jeunes filles merveilleusement belles; et elle lui dit: «Demande-moi ce que tu voudras et je te l’accorderai!» Et, pendant qu’il songeait à ce qu’il pouvait lui demander, une des deux jeunes filles lui conseilla de ne rien demander, mais plutôt de s’en remettre tout à fait à la Reine de Miséricorde: ce qu’il fit. Alors la Vierge, étendant la main, oignit ses oreilles, ses narines, ses mains, et ses pieds, avec un onguent qu’elle avait apporté, puis elle dit: «Après-demain je t’enverrai une ampoule qui achèvera de te rendre la santé!» Puis elle lui montra un habit de moine, en lui disant: «Voici l’habit de ton ordre!» Et lorsque saint Dominique, qui avait eu la même vision, vint chez Reginald, le jour suivant, il le trouva en pleine convalescence. Et, le jour d’après, la Mère de Dieu revint auprès de Reginald, et lui oignit de nouveau le corps, de telle façon que non seulement sa fièvre disparut à jamais, mais que toute ardeur de concupiscence l’abandonna. Lui-même a avoué que, pas une seule fois depuis lors, il n’a ressenti même le premier mouvement d’un désir charnel. Et cette seconde vision eut pour témoin, avec Reginald et saint Dominique, un religieux de l’ordre des Hospitaliers, qui en fut grandement surpris. Aussi Dominique s’empressa-t-il de la raconter à ses frères, en même temps qu’il leur faisait revêtir l’habit que la Vierge avait montré à Reginald, et qui était un peu différent de celui que les frères portaient jusqu’alors. Quant à Reginald, il se rendit à Bologne pour y prêcher, et contribua beaucoup à accroître le nombre des frères; après quoi il se rendit à Paris et y mourut presque dès son arrivée.

Un jeune homme, neveu du cardinal de Fossa-Nova, tomba de cheval dans un fossé où il se tua; mais saint Dominique, ayant prié sur lui, le ressuscita. Il ressuscita également un architecte qui, conduit par des frères dans la crypte de Saint-Sixte, avait été écrasé par la chute d’un mur. Dans le même couvent, comme les frères, au nombre de quarante, y étaient assemblés, ils virent qu’ils n’avaient à manger qu’un tout petit pain. Saint Dominique leur ordonna de couper ce pain en quarante parties. Et comme chacun des frères prenait avec joie sa bouchée, deux jeunes gens, exactement pareils, entrèrent dans le réfectoire portant des pains dans les plis de leurs manteaux. Ils déposèrent les pains à la tête de la table sans rien dire, et puis disparurent, de telle façon que personne ne sut ni d’où ils étaient venus, ni comment ils étaient partis. Alors saint Dominique, étendant les mains vers ses Frères: «Eh bien, mes chers Frères, voilà que vous avez de quoi manger!»

Un jour qu’il était en voyage et que la pluie tombait à verse, il fit le signe de la croix; et aussitôt la pluie l’épargna, lui et son compagnon, de telle sorte que, pendant que le sol ruisselait d’eau, pas une goutte ne se voyait dans un espace de trois coudées tout à l’entour d’eux. Une autre fois, près de Toulouse, comme il passait un fleuve en bateau, le batelier exigea de lui un denier pour prix de la traversée. En vain le saint lui promettait le royaume des cieux, ajoutant que, disciple du Christ, il n’avait jamais ni or, ni argent. L’homme, le tirant par sa chape, lui disait: «Je veux un denier ou ta chape!» Alors le saint leva les yeux au ciel et pria; puis baissant les yeux à terre, il aperçut un denier, sans doute tombé du ciel. Et il dit au batelier: «Tiens, frère, prends ce que tu demandes et laisse-moi aller en paix!»

Une autre fois, le saint rencontra en route un religieux qui lui était proche par la sainteté, mais absolument étranger par la langue. Et il regrettait fort de ne pouvoir pas se réchauffer l’âme en s’entretenant avec lui des choses divines. Mais Dieu permit que, pendant trois jours, jusqu’à leur arrivée dans l’endroit où ils allaient, ils comprissent et parlassent la langue l’un de l’autre.

Une autre fois, voulant délivrer un possédé, il lui mit autour du cou sa propre étole, et ordonna aux démons de ne plus le tourmenter. Et les démons: «Permets-nous de sortir sans nous torturer comme tu fais!» Mais lui: «Je ne vous laisserai sortir que si vous me donnez des garants pour me certifier que jamais plus vous ne reviendrez.» Et eux: «Quels garants pourrions-nous t’offrir?» Et lui: «Les saints martyrs dont les chefs reposent dans cette église!» Et eux: «C’est impossible, car ils sont nos ennemis!» Et lui: «Si vous ne le faites pas, je ne cesserai pas de vous torturer.» Alors ils promirent de faire tout le possible; et, après un instant, ils reprirent: «Hé bien, les saints martyrs nous ont accordé la faveur de se porter garants pour nous!» Et comme Dominique leur demandait un signe qui le lui prouvât, ils répondirent: «Allez à la châsse où sont les têtes des martyrs, et vous la trouverez retournée en sens inverse!» On y alla, et l’on vit que les démons avaient dit vrai.

Un jour, comme il prêchait, des femmes hérétiques se jetèrent à ses pieds, en disant: «Serviteur de Dieu, prête-nous ton aide! car si ce que tu as prêché aujourd’hui est vrai, longtemps l’esprit d’erreur nous a aveuglées.» Et lui: «Ayez la constance d’attendre un moment, et vous verrez à quel dieu vous avez adhéré!» Et elles virent s’élancer parmi elles un chat terrible, grand comme un chien, avec de gros yeux pleins de flammes, une langue énorme et sanguinolente descendant jusque sur son nombril, et une queue très courte, laissant à nu son derrière, dont sortait une puanteur intolérable. L’animal tourna plusieurs fois autour des femmes, et disparut enfin dans le clocher, grimpant le long de la corde d’une cloche. Et les femmes, ayant vu ce prodige, se convertirent à la foi catholique.

Etant à Toulouse, Dominique vit un jour conduire au bûcher des hérétiques qu’il avait convaincus d’erreur. Et comme il reconnaissait parmi eux un homme appelé Raymond, il dit aux exécuteurs: «Sauvez celui-ci, de façon qu’il ne soit pas brûlé avec les autres!» Puis, se tournant vers Raymond, il lui dit doucement: «Je sais, mon fils, qu’un jour tu deviendras un homme de bien et un saint!» Et, en effet, l’hérétique, après avoir encore persisté dans son hérésie pendant vingt ans, se convertit et entra dans l’ordre des Prêcheurs, où il mena la vie la plus exemplaire.

Comme il était un jour au couvent de saint Sixte, à Rome, il eut une illumination divine après laquelle, convoquant le chapitre des frères, il leur annonça que quatre d’entre eux mourraient bientôt, deux quant au corps, et deux quant à l’âme. Et en effet, peu de temps après, deux des frères rendirent leur âme à Dieu et deux autres se défroquèrent.