La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 39

Chapter 393,906 wordsPublic domain

Décius fit alors rechercher le trésor de Philippe. On lui amena saint Sixte, dont on lui dit à la fois qu’il était chrétien et qu’il détenait le trésor cherché. Et Décius le fit jeter en prison, pour le forcer à renier le Christ et à livrer le trésor. Et Laurent, marchant derrière son maître Sixte, lui criait: «Père, où vas-tu sans ton fils? Prêtre, où vas-tu sans ton diacre?» Et saint Sixte lui répondait: «Ne crois pas, mon fils, que je t’abandonne! Mais tu as encore à soutenir de plus grandes luttes pour la foi du Christ. Dans trois jours, tu me rejoindras au ciel!» Et il lui remit tout le trésor de Philippe, en lui recommandant de le distribuer aux églises et aux pauvres. Aussi Laurent commença-t-il tout de suite à rechercher les chrétiens, pour secourir chacun d’eux d’après son besoin. Dans cette même nuit, il guérit une veuve que tourmentait depuis longtemps un terrible mal de tête, et, d’un signe de croix, rendit la vue à un aveugle.

Cependant, saint Sixte, s’étant refusé à adorer les idoles, fut condamné à avoir la tête tranchée. Et Laurent, marchant derrière lui, lui criait: «Saint Père, ne m’abandonne pas, car j’ai dépensé déjà le trésor que tu m’avais confié!» Ce qu’entendant, les soldats s’emparèrent de Laurent et le conduisirent devant le tribun Parthenius. Et celui-ci le mena devant Décius, qui lui dit: «Où est le trésor qu’on nous a dit que tu cachais?» Et comme Laurent ne répondait pas, Décius le livra au préfet Valérien, avec ordre de le supplicier de la façon la plus affreuse s’il refusait de sacrifier aux idoles et de rendre le trésor. Valérien, à son tour, mit Laurent sous la garde d’un officier nommé Hippolyte, qui le jeta en prison avec une foule d’autres chrétiens. Or il y avait, dans la prison, un païen nommé Lucillus, qui, à force de pleurer, avait perdu la vue. Laurent lui promit de lui rendre la vue s’il voulait croire au Christ et recevoir le baptême. Lucillus se hâta d’y consentir, et demanda avec insistance à être baptisé. Laurent lui ordonna d’abord de se confesser, puis, lui versant de l’eau sur la tête, il le baptisa au nom du Christ. Et aussitôt Lucillus recouvra la vue: de telle sorte que tous les aveugles vinrent trouver Laurent qui, par ses prières, obtint que l’usage des yeux leur fût rendu. Ce que voyant, Hippolyte lui dit: «Montre-moi le trésor!» Et Laurent: «O Hippolyte, si tu veux bien croire dans notre Seigneur Jésus-Christ, je te montrerai mon trésor, et tu auras, en outre, la vie éternelle!» Et Hippolyte: «Si tu fais ce que tu dis, je ferai moi-même ce à quoi tu m’exhortes!» Et il se convertit, et reçut le baptême avec tous les siens. Et, pendant qu’on le baptisait, il dit: «Je vois les âmes des saints se réjouir dans le ciel!»

Là-dessus, Valérien manda à Hippolyte de lui amener Laurent. Et Laurent lui dit: «Allons ensemble, car la même gloire se prépare pour toi et pour moi!» Au tribunal, Laurent, interrogé de nouveau sur le trésor, demanda un délai de trois jours, que Valérien lui accorda en le confiant de nouveau à la garde d’Hippolyte. Pendant ces trois jours, Laurent recueillit des pauvres, des boiteux, des aveugles, et les amena à Valérien en présence de Décius, et il dit: «Voici des trésors éternels, qui jamais ne décroissent, mais croissent toujours! Et quant au trésor de Philippe, les mains de ces malheureux l’ont porté au ciel.» Et Valérien: «Que signifie tout cela? Hâte-toi de sacrifier!» Et Laurent: «Qui doit-on adorer, la créature, ou le créateur?» Décius, furieux, le fit frapper de pointes de fer, et ordonna qu’on usât sur lui toutes les variétés de supplices. Et comme il l’engageait une dernière fois à sacrifier, pour éviter tant de souffrances, Laurent répondit: «Tu ne sais pas que tu m’offres là un festin que j’ai toujours souhaité!» Alors, sur l’ordre de Décius, il fut dépouillé de ses vêtements, battu de verges, et on lui laboura les côtes avec un fer rouge. Et il dit: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, ton serviteur, qui, interrogé, t’ai proclamé pour mon maître!» Et Décius lui dit: «Je sais que, par ton art magique, tu te délivres de la souffrance, mais je parviendrai bien à te faire souffrir!» Sur quoi il le fit frapper longtemps de courroies plombées. Et Laurent s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, reçois mon âme!» Mais une voix du haut du ciel répondit: «Bien d’autres combats encore te sont réservés!» Décius, qui avait également entendu la voix, fut rempli de rage, et dit: «Romains, vous avez entendu comment les démons consolaient ce sacrilège, qui n’a de respect ni pour vos dieux, ni pour vos princes!» Et, de nouveau, il fit flageller Laurent, qui, le sourire aux lèvres, rendait grâces à Dieu et priait pour les assistants.

En ce moment, un soldat nommé Romain se convertit, et dit à Laurent: «Je vois devant toi un beau jeune homme qui essuie avec un linge le sang de tes membres. Je t’en supplie, au nom de Dieu, ne quitte pas la terre sans m’avoir baptisé!» Et comme Décius avait ordonné à Valérien de faire reconduire Laurent en prison, sous la garde d’Hippolyte, Romain, apportant une cruche pleine d’eau, se jeta aux pieds du martyr et reçut de lui le baptême. Ce qu’apprenant, Décius le fit frapper de verges, puis décapiter.

La même nuit, Laurent comparut de nouveau devant Décius. Et comme Hippolyte pleurait, et criait qu’il était chrétien, Laurent lui dit: «Cache encore le Christ au dedans de toi! Et, quand tu m’entendras t’appeler, viens!» Alors Décius dit à Laurent: «Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, toute la nuit se passera pour toi en supplices!» Et Laurent: «Ma nuit n’a rien d’obscur, étant toute pleine de lumière!» Alors Décius s’écria: «Qu’on apporte un lit de fer, pour que ce criminel y passe la nuit!» On étendit donc Laurent sur un gril sous lequel on mit des charbons enflammés, et où on le maintint avec des fourches de fer. Et Laurent dit à Valérien: «Sache, malheureux, que ces charbons m’apportent la fraîcheur, et à toi le feu éternel!» Puis, s’adressant à Décius; d’un visage joyeux: «Eh bien, tu m’as suffisamment rôti d’un côté, retourne-moi de l’autre côté, après quoi je serai à point!» Et, levant les yeux au ciel, il s’écria: «Je te rends grâces, Seigneur, de ce que tu m’aies jugé digne d’entrer dans ton royaume!» Et c’est ainsi qu’il rendit l’âme.

Décius, tout confus, s’en alla avec Valérien dans le palais de Tibère, laissant sur le gril le corps du saint, qu’Hippolyte vint prendre, le lendemain, dès l’aurore, et ensevelit dans le champ Véranien, avec l’aide du prêtre Justin. Et tous les chrétiens, pleurant et gémissant, célébrèrent cette mort par trois jours de veilles et de jeûnes.

II. Saint Grégoire, dans son _Dialogue_, raconte l’histoire d’une religieuse nommée Sabine, qui sut en vérité garder la continence de la chair, mais ne sut pas retenir sa langue. Lorsqu’on l’eut enterrée dans l’église de saint Laurent, devant l’autel du martyr, une partie de son corps resta intacte, l’autre fut trouvée brûlée par le diable.

III. Grégoire de Tours rapporte qu’un prêtre, qui réparait une église de saint Laurent, et n’avait à sa disposition qu’une poutre trop courte, pria saint Laurent qui avait nourri les pauvres, de le secourir dans sa misère. Et aussitôt la poutre grandit de telle façon qu’il y en eut même en excès un assez long morceau. Le prêtre coupa ce surplus en petites tranches, dont l’application guérit bien des maladies. Le même miracle nous est attesté par saint Fortunat. Il eut lieu dans une place forte d’Italie nommée Brione.

IV. Un autre prêtre, nommé Sanctulus, voulant réparer une église de saint Laurent que les Lombards avaient brûlée, avait engagé de nombreux ouvriers. Il s’aperçut un jour qu’il n’avait pas de quoi les nourrir; mais, ayant prié le saint, il trouva dans sa huche un pain d’une blancheur merveilleuse. Et ce pain était si petit qu’il pouvait à peine suffire à un repas de trois personnes; mais saint Laurent ne voulut point que ses ouvriers manquassent de nourriture; et il multiplia cet unique pain de telle façon que, pendant dix jours, tous les ouvriers purent en manger.

V. Vincent, dans sa _Chronique_, raconte que l’église Saint-Laurent, à Milan, possédait un calice de cristal d’une beauté admirable. Ce calice, un jour qu’un diacre le portait à l’autel, lui tomba des mains et se brisa en morceaux. Mais le diacre, désespéré, recueillit les morceaux, les posa sur l’autel, et invoqua saint Laurent. Et aussitôt le calice redevint entier.

VI. On lit dans le _Livre des Miracles de la Vierge_ qu’un juge nommé Etienne demeurait à Rome, qui se laissait volontiers corrompre par des présents. Ce juge s’appropria injustement trois maisons qui dépendaient de l’église de Saint-Laurent, et un jardin qui appartenait à l’église de Sainte-Agnès. Après sa mort, quand il comparut au tribunal de Dieu, saint Laurent s’approcha de lui avec indignation, et, à trois reprises, lui tordit le bras. Et sainte Agnès, passant devant lui avec les autres vierges, détourna de lui son visage pour ne pas le voir. Alors le souverain juge déclara que, puisqu’il s’était approprié le bien d’autrui et avait fait commerce de la justice, il aurait à aller rejoindre le traître Judas. Mais saint Projet, que cet Etienne avait beaucoup aimé de son vivant, s’approcha de saint Laurent et de sainte Agnès, et leur demanda de lui pardonner. Ils intercédèrent donc pour lui, et la sainte Vierge se joignit à eux: si bien qu’ils obtinrent que son âme revînt dans son corps afin que, pendant trente jours, il pût faire pénitence. La Vierge lui imposa, en outre, de réciter tous les jours un psaume. Après quoi il fut rendu à la vie; mais, tant qu’il vécut, son bras resta noir et tordu, comme si c’était, son véritable corps qui eût souffert. Et, après avoir restitué tout ce qu’il avait pris, et fait pénitence pendant trente jours, il rendit son âme au Seigneur.

VII. Enfin on lit dans la vie de l’empereur Henri que, ce prince et sa femme Cunégonde ayant toujours vécu dans la chasteté, le diable persuada au mari que sa femme le trompait avec un de ses officiers: et l’empereur, furieux, ordonna que Cunégonde eût à marcher, pieds nus, sur des charbons ardents. Or Cunégonde, avant de commencer l’épreuve, s’écria: «Toi qui sais que Henri ni personne n’ont touché mon corps, Christ, secours-moi!» Et Henri, poussé par la jalousie, la frappa au visage; mais elle entendit une voix qui lui disait: «Vierge, la Vierge Marie te délivrera!» Puis elle marcha sur les charbons ardents sans ressentir aucun mal.

Quand Henri mourut, un ermite vit passer devant sa cellule une foule de démons, qui lui dirent qu’ils allaient assister au jugement de l’empereur, afin d’essayer de se le faire adjuger. Mais bientôt l’ermite vit revenir les démons, qui lui racontèrent qu’ils avaient perdu leur peine, car, lorsqu’ils avaient mis dans la balance le soupçon conjugal d’Henri et ses autres péchés, saint Laurent était survenu, et avait mis dans l’autre plateau de la balance un grand calice d’or qui avait fait contrepoids: ce dont les diables avaient été si furieux, qu’ils avaient brisé une des oreilles du calice. Et en effet, l’empereur défunt avait fait don à l’église d’Einstetten, en l’honneur de saint Laurent, pour qui il avait une dévotion particulière, d’un grand calice d’or massif. Et l’on put constater, que, le jour de la mort de l’empereur, une des anses de ce calice se trouva brisée.

VIII. Nous devons noter que le martyre de saint Laurent est considéré comme le plus excellent de tous les martyres des saints, tant pour le nombre et la cruauté des supplices endurés que pour le courage montré par le saint; et aussi pour la bonne influence exercée par sa mort. De là vient que saint Laurent, entre tous les martyrs, possède trois privilèges quant aux offices célébrés en son honneur. Il est, d’abord, le seul martyr dont la fête soit précédée d’une veille. En second lieu, il est le seul dont la fête ait une octave, de même que, seul, saint Martin est honoré d’une octave, parmi les confesseurs. En troisième lieu, saint Laurent a le privilège d’une régression des antiennes, privilège qu’il partage avec saint Paul: et cela pour rappeler qu’il est le plus parfait des martyrs, de même que saint Paul est le plus parfait des prédicateurs.

CXVI

SAINT HIPPOLYTE, MARTYR

(13 août)

I. Après avoir enseveli le corps de saint Laurent, Hippolyte rentra chez lui, donna le baiser de paix à ses serviteurs, partagea avec eux la sainte communion que lui avait apportée le prêtre Justin, et se mit à table pour le dîner. Mais, en ce moment, arrivèrent des soldats qui s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Décius. Et celui-ci, dès qu’il l’aperçut, lui dit en souriant: «Es-tu donc devenu mage, toi aussi, pour te mêler, comme tu l’as fait, d’enlever le corps de Laurent?» Et Hippolyte: «Je l’ai fait non point parce que je suis mage, mais parce que je suis chrétien!» Alors Décius, furieux, le fit dépouiller de ses vêtements, et lui fit écraser le visage à coups de pierres. Mais Hippolyte: «En croyant me dépouiller; tu ne fais que me mieux orner!» Et Décius: «Es-tu donc devenu fou, pour ne pas rougir même de ta nudité? Allons, sacrifie aux dieux, afin de ne pas périr comme ton Laurent!» Et Hippolyte: «Puissé-je mériter de suivre l’exemple de ce Laurent que tu oses nommer de ta bouche impure!» Sur quoi Décius le fit battre de verges et déchirer de lanières ferrées. Mais Hippolyte raillait tous les tourments, et ne cessait point de se proclamer chrétien. Décius lui fit rendre son ancien costume militaire, espérant l’engager par là à reprendre ses anciennes fonctions d’officier. Mais Hippolyte lui répondit qu’il était désormais soldat dans l’armée du Christ. Et Décius, exaspéré, le livra à son préfet Valérien, qu’il autorisa à s’approprier tous ses biens, et à lui infliger les pires supplices. Valérien apprit alors que tous les serviteurs d’Hippolyte étaient aussi chrétiens. Il les fit donc comparaître devant lui, et les somma de sacrifier aux idoles. Mais la nourrice d’Hippolyte, Concorde, lui répondit au nom de tous: «Nous aimons mieux mourir honnêtement avec notre maître que de vivre malhonnêtement!» Et Valérien: «La race des esclaves ne peut être corrigée que par des supplices!» Puis, en présence d’Hippolyte, il la fit frapper de verges plombées jusqu’à ce qu’elle mourût. Et Hippolyte: «Je te remercie, Seigneur, d’avoir bien voulu admettre ma nourrice parmi tes saints!»

Valérien fit ensuite conduire Hippolyte et ses serviteurs en dehors de la Porte de Tibur. Et Hippolyte, encourageant ses compagnons, leur disait: «Mes frères, soyez sans crainte, car nous allons être bientôt réunis devant Dieu!» Valérien ordonna que tous les serviteurs eussent d’abord la tête tranchée en présence d’Hippolyte; puis il fit attacher celui-ci par les pieds, au cou de chevaux indomptés, qui le traînèrent sur des chardons et des cailloux jusqu’à ce qu’il rendît l’âme. Il mourut en l’an du Seigneur 251.

Le prêtre Justin enleva les corps des martyrs et les ensevelit à côté du corps de saint Laurent: mais il ne put retrouver le corps de sainte Concorde, qui avait été jeté à l’égout. Or, un soldat, nommé Porphyre, croyant que la vieille femme avait dans ses vêtements de l’or et des pierreries, alla chez un égoutier nommé Irénée, qui était secrètement chrétien, et lui dit: «Retire de l’égout le corps de Concorde, car je crois bien qu’elle avait de l’or et des pierreries dans ses vêtements!» Et ainsi Irénée connut l’endroit où avait été jeté le corps de la sainte. Il le retira donc de l’égout; et quand Porphyre eut constaté qu’il s’était trompé dans son espérance, Irénée appela un de ses compagnons, nommé Abonde, avec l’aide duquel il porta le corps chez saint Justin, qui le fit ensevelir à côté de ceux des autres martyrs. Ce qu’apprenant; Valérien fit jeter vivants à l’égout Irénée et Abonde, dont les corps furent joints par saint Justin à ceux des autres martyrs.

Peu de temps après, comme Décius et Valérien, dans un char d’or, se rendaient à l’amphithéâtre pour persécuter les chrétiens, Décius, brusquement possédé du démon, s’écria: «O Hippolyte, que lourdes sont les chaînes dont tu m’as chargé!» Et, au même instant, Valérien s’écria: «O Laurent, tes chaînes de feu me brûlent les chairs!» Et Valérien mourut sur-le-champ. Décius, revenu chez lui, survécut trois jours encore, pendant lesquels il ne cessait point de crier: «O Laurent et Hippolyte, relâchez-vous un moment de me torturer!» Et telle fut sa misérable mort. Ce que voyant, sa femme Triphonie se dépouilla de tous ses biens, et, en compagnie de sa fille Cyrille, alla demander à saint Justin de la baptiser. Elle mourut le lendemain, étant en prière. Et quarante-sept soldats, ayant appris que l’impératrice et sa fille étaient devenues chrétiennes, vinrent se faire baptiser avec leurs familles. Ils reçurent le baptême des mains du pape Denis, qui avait succédé à saint Sixte. Et l’empereur Claude fit étrangler Cyrille et décapiter tous les chrétiens; et leurs corps furent réunis à ceux de saint Laurent et de ses compagnons.

Nous devons noter, à ce propos, que la mention de l’empereur Claude achève de prouver que ce n’est point l’empereur Décius, mais un César de ce nom, qui a martyrisé saint Laurent et saint Hippolyte. Car ce n’est pas à l’empereur Décius qu’a succédé Claude, mais à l’empereur Gallien. De telle sorte qu’on peut admettre ou bien que ce Gallien s’appelait aussi Décius, ou bien encore, comme le dit un chroniqueur, que Gallien, pour l’assister dans ses fonctions, avait créé César un certain Décius.

II. Un bouvier, nommé Pierre, était allé aux champs le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine, et accablait ses bœufs de jurons blasphématoires. Soudain la foudre s’abattit sur lui, lui brûlant les chairs et les muscles d’une jambe, de telle façon que ses os se trouvèrent presque détachés. Se traînant alors jusqu’à une église de la Vierge, il cacha son tibia dans un recoin, et, tout en larmes, supplia Marie de venir à son aide. La nuit suivante, à la demande de la Vierge, saint Hippolyte alla prendre le tibia dans l’église et le replaça dans la jambe du bouvier, comme on greffe une bouture. Aux cris du malade, toute sa famille accourut, et découvrit avec stupeur, qu’il avait de nouveau ses deux tibias. Mais lui, réveillé, crut d’abord qu’on se moquait de lui. Et quand il s’aperçut de la réalité du miracle, il sentit que sa jambe nouvelle était trop molle pour soutenir son corps. Il resta donc boiteux pendant une année entière. Puis la Vierge lui apparut, accompagnée de saint Hippolyte, et dit à celui-ci de compléter sa guérison. Et quand le bouvier se réveilla, il se trouva entièrement guéri.

Il entra alors dans un monastère, où le diable ne cessa point de le tenter, lui apparaissant, de préférence, sous la forme d’une jeune femme nue. Un jour enfin, le moine, exaspéré, prit son étole de prêtre et la passa autour du cou de sa visiteuse. Aussitôt le diable s’enfuit; et la jeune femme se transforma en un cadavre pourri, qui remplit tout le couvent de sa puanteur. Par quoi l’on vit clairement que le diable, pour tenter Pierre, s’était introduit dans le corps d’une femme morte.

CXVII

L’ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE

(15 août)

I. Un écrit apocryphe, attribué à saint Jean l’Evangéliste, nous raconte la façon dont eut lieu l’assomption de la Vierge.

Lorsque les apôtres se furent séparés, pour aller prêcher l’évangile aux nations, la sainte Vierge resta dans leur maison, qui était près de la montagne de Sion. Elle ne cessait point de visiter pieusement tous les lieux consacrés par son fils, c’est-à-dire ceux de son baptême, de son jeûne, de sa prière, de sa passion, de sa sépulture, de sa résurrection et de son ascension. Et Epiphane nous apprend qu’elle survécut vingt-quatre ans à l’ascension de son fils. Il ajoute que, comme la Vierge avait quinze ans lorsqu’elle mit au monde le Christ, et comme celui-ci avait passé sur cette terre trente-trois ans, elle avait donc soixante-douze ans lorsqu’elle mourut. Mais il paraît plus probable d’admettre, comme nous le lisons ailleurs, qu’elle ne survécut à son fils que douze ans, et qu’elle avait soixante ans, lors de son assomption: car l’_Histoire ecclésiastique_ nous dit que, pendant douze ans, les apôtres prêchèrent en Judée et dans les régions voisines.

Un jour enfin, comme le désir de revoir son fils agitait très vivement la Vierge et la faisait pleurer très abondamment, voici qu’un ange entouré de lumière se présenta devant elle, la salua respectueusement comme la mère de son maître, et lui dit: «Je vous salue, Bienheureuse Marie! Et je vous apporte ici une branche de palmier du paradis, que vous ferez porter devant votre cercueil, dans trois jours, car votre fils vous attend près de lui!» Et Marie: «Si j’ai trouvé grâce devant tes yeux, daigne me dire ton nom! Mais, surtout, je te demande avec instance que mes fils et frères, les apôtres, se rassemblent autour de moi, afin que je puisse les voir de mes yeux avant de mourir, et rendre mon âme à Dieu en leur présence, et être ensevelie par eux! Et je te demande encore ceci: que mon âme, en sortant de mon corps, ne rencontre aucun méchant esprit, et échappe au pouvoir de Satan!» Et l’ange: «Pourquoi désirez-vous savoir mon nom, qui est grand et admirable? Mais sachez qu’aujourd’hui même tous les apôtres se réuniront ici, et que c’est en leur présence que s’exhalera votre âme! Car celui qui, jadis, a transporté le prophète de Judée à Babylone, celui-là n’a besoin que d’un moment pour amener ici tous les apôtres. Et quant au malin esprit, qu’avez-vous à le craindre, vous qui lui avez broyé la tête sous votre pied, et l’avez dépouillé de son pouvoir?» Cela dit, l’ange remonta au ciel; et la palme qu’il avait apportée brillait d’une clarté extrême. C’était un rameau vert, mais avec des feuilles aussi lumineuses que l’étoile du matin.

Or, comme saint Jean prêchait à Ephèse, une nuée blanche le souleva, et le déposa au seuil de la maison de Marie. Jean frappa à la porte, entra et salua respectueusement la Vierge. Et elle, pleurant de joie: «Mon fils Jean, tu te souviens des paroles de ton maître, qui m’a recommandé à toi comme une mère, et toi à moi comme un fils. Et voici que le Seigneur me rappelle, et que je confie mon corps à ta sollicitude. Car j’ai appris que les Juifs se proposaient, dès que je serais morte, de ravir mes restes et de les brûler. Mais toi, fais porter cette palme devant mon cercueil lorsque vous conduirez mon corps au tombeau!» Et Jean lui dit: «Oh! comme je voudrais que tous les apôtres mes frères fussent ici, pour préparer tes funérailles, et proclamer tes louanges!» Et, pendant qu’il disait cela, tous les apôtres, dans les lieux divers où ils prêchaient, furent soulevés par des nuées, et déposés devant la maison de Marie. Et quand ils se virent réunis là, ils se dirent, tout surpris: «Pour quel motif le Seigneur nous a-t-il rassemblés aujourd’hui?» Alors Jean sortit vers eux, leur annonça la mort prochaine de la Vierge, et ajouta: «Prenez garde, mes frères, à ne point pleurer quand elle sera morte, de peur que le peuple en voyant vos larmes, ne soit troublé et ne se dise: «Ces gens-là prêchent aux autres la résurrection, et, eux-mêmes, ils ont peur de la mort!» Et saint Denis, le disciple de saint Paul, dans son livre sur les _Noms de Dieu_, nous fait un récit analogue, ajoutant que lui aussi était là, et que la Vierge sommeillait pendant l’arrivée des apôtres.