La Légende des siècles tome IV
Part 8
--Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines. Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain; Nous n'étions que le glaive, eux, ils étaient la main. C'est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.--
L'ange, vers la lueur calme comme une tombe, Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds, Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.
Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.
X
Puis au fond de la nuit les aquilons coururent Et revinrent, poussant une nuée encor. Et ce nuage était plein de fantômes d'or.
Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.
Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre, L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité, Debout sur la nuée avec autorité, Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches; Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls. Ils tenaient des bâtons comme font les consuls.
Et l'ange leur cria:--C'est vous les capitaines?
--C'est nous. Que nous veux-tu?
--Silence aux voix hautaines! Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous! Dit l'ange; et, dérangeant sa robe avec courroux, Il leur montra la foudre en son sein endormie.
Il reprit:--Vous avez ainsi qu'une ennemie Traité la race humaine; où vous avez passé Tout est mort, l'herbe a crû; vous avez écrasé Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves, Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves; Vous avez relevé le glaive et l'échafaud, Brisé la loi d'en bas, bravé la loi d'en haut; Vous êtes devant Dieu; qu'avez-vous à répondre?
Comme devant la braise on voit la cire fondre, Ces noirs victorieux tombèrent à genoux, Et, criant et pleurant, dirent:
--Ce n'est pas nous! Ce n'est pas nous, Seigneur! Seigneur, ce sont les juges. Après les châtiments, les fléaux, les déluges, Les hommes ont assis sur des siéges sacrés D'autres hommes savants, austères, vénérés, Pour être au milieu d'eux comme la loi vivante. Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu'on vante Disaient:--Vous faites bien. Tuez. Versez le sang. Ceci, c'est le coupable.--Or c'était l'innocent. Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée, Nous n'étions que le bras, ils étaient la pensée; Nous n'étions que la force, eux, ils étaient l'esprit. Nos meurtres sont leur crime!
Et l'archange reprit:
--Allez!--
Tout s'effaça comme un flocon d'écume.
XI
L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brume, Monter et croître au fond des brouillards épaissis Une espèce de cirque, et là, muets, assis, Un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres, Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares, Des billots, des gibets, des fers, des piloris. Ces hommes regardaient l'ange d'un air surpris; Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face Son nom, Justice, entre eux ils disaient à voix basse: --Que veut dire ce mot qu'il porte sur son front?
L'ange cria:
--Malheur à ceux qui mentiront! Vos noms? parlez!--
Et tous semblaient vouloir se taire.
--Vous êtes, dit l'esprit, les juges de la terre. De vous tous qui teniez le livre de la loi Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi. Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste, Absous les scélérats, condamné l'homme juste, Et lié l'innocence aux pieds du crime heureux. Quand le massacre, ouvrant ses ongles ténébreux, Planait sur la cité qui lutte et qui s'effraie, Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie; Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois, A leurs cris furieux vous mêliez votre voix, Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre; C'est vous qui, de la loi tenant toujours le livre, Des martyrs aux brigands partagiez les habits; C'est vous qui livriez aux tigres les brebis; C'est vous qui des héros traîniez les agonies Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies, Juges; et le bourreau d'épouvante vêtu, Voyant qu'on lui disait d'égorger la vertu, Pensait dans son esprit: Ces hommes-là se trompent. Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent, Vous avez applaudi le mal, ri du remords, Et vous avez craché sur la face des morts. O juges, ce sont là des choses exécrables. Qu'avez-vous à répondre?
Alors ces misérables, Tombant hors de leur siége et se prosternant tous, Tremblant et gémissant, dirent:
--Ce n'est pas nous.
--Mais qui donc est coupable alors?
--Ce sont les princes. La terre est par les rois divisée en provinces. Nous renvoyons aux rois toutes nos actions. Les princes commandaient; nous leur obéissions, Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images.
L'ange dit:--Amenez les images de Dieu.
Des êtres monstrueux parurent.
XII
Du milieu De l'abîme on les vit surgir dans l'ombre impure. L'un ressemblait au meurtre et l'autre à la luxure, L'autre à la fraude, l'autre à l'orgueil, celui-ci Au mensonge, et d'horreur je demeurai saisi, Car ils avaient du mal toutes les ressemblances. A travers cette nuit, les brouillards, les silences, Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant, Dans ces immensités qu'emplissait le néant, Ils se dressaient, le sceptre appuyé sur l'épaule; Les uns, Molochs blanchis par les neiges du pôle, D'autres ayant au front un reflet du midi, Tous habillés de pourpre et d'or, l'œil engourdi, L'air superbe, l'épée au flanc, couronne en tête, Globe en main; chacun d'eux était seul sur le faîte D'un trône, comme un roi d'Édom ou d'Issachar, Et chaque trône était porté sur un grand char. Devant chaque fantôme, en la brume glacée, Ayant le vague aspect d'une croix renversée Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent, Qu'aucun bras ne tenait et qui semblait vivant. Les vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes. Les chars étaient traînés par des bêtes volantes, Monstres inconnus même au gouffre sans clarté; Attelages impurs! L'un était emporté Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes, L'autre par des griffons, l'autre par des licornes, L'autre par des vautours à deux têtes, ayant Des diadèmes d'or sur leur front flamboyant. Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l'aile, Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle. Les trônes approchaient sous ces lugubres cieux; On entendait gémir autour des noirs essieux La clameur de tous ceux qu'avaient broyés leurs roues; Ils venaient, ils fendaient l'ombre comme des proues; Sous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir; Rien n'était plus étrange et plus farouche à voir Que ces chars effrayants tourbillonnant dans l'ombre. Dans le gouffre tranquille où l'humanité sombre, Ces trônes de la terre apparaissaient hideux.
Le dernier qui venait, horrible au milieu d'eux, Était à chaque marche encombré de squelettes Et de cadavres froids aux bouches violettes, Et le plancher rougi fumait, de sang baigné; Le char qui le portait dans l'ombre était traîné Par un hibou tenant dans sa griffe une hache. Un être aux yeux de loup, homme par la moustache, Au sommet de ce char s'agitait étonné, Et se courbait furtif, livide et couronné. Pas un de ces césars à l'allure guerrière Ne regardait cet homme. A l'écart, et derrière, Vêtu d'un noir manteau qui semblait un linceul, Espèce de lépreux du trône, il venait seul; Il posait les deux mains sur sa face morose Comme pour empêcher qu'on y vît quelque chose; Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant, En lettres qui semblaient faites avec du sang On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure.
Quoiqu'ils fussent encore au fond de l'ombre obscure, Hommes hideux, de traits et d'âge différents, Je les distinguais tous, car ils étaient très grands. Je crus voir les titans de l'antique nature. Mais ces géants brumeux décroissaient à mesure Qu'ils s'éloignaient du point dont ils étaient partis, Et, plus ils approchaient, plus ils étaient petits. Ils rentraient par degrés dans la stature humaine; La clarté les fondait ainsi qu'une ombre vaine; Eux que j'avais crus hauts plus que les Apennins, Quand ils furent tout près de moi, c'étaient des nains. Et l'ange, se dressant dans la brume indécise, Etait penché sur eux comme la tour de Pise.
XIII
Et les glaives s'étaient éclipsés.
L'ange dit:
--Qu'êtes-vous?
Et le groupe à ses pieds répondit:
--Rois, et maîtres de tout, du droit de nos ancêtres.
--Rois! vous êtes les rois, vous n'êtes pas les maîtres, Dit l'ange. Allons, venez, c'est l'heure, arrivez tous. Vous voilà donc enfin, princes! D'où sortez-vous? O princes, vous sortez, et je vais vous le dire, Des forfaits, des fureurs, du meurtre et du délire, Des deuils, des faux serments dont l'homme est éperdu Et du sang innocent à grands flots répandu. Vous sortez des palais qu'habite la démence, Des fortins, des charniers, et de la plainte immense Du monde entier criant vers le haut firmament! Rois! l'homme n'est pas fait pour votre amusement. Rois! la terre est un temple et non pas une étable. Le tyran, dans l'orgie, accoudé sur la table, Commande au crime, et Dieu commande au châtiment. Princes, avant que Dieu regarde froidement Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures, Les astres tomberont comme des figues mûres Qui tombent d'un figuier secoué par le vent. O rois qui massacrez sous l'œil du Dieu vivant, La voix du genre humain contre vos fronts s'élève. Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève, Les morts auprès de Dieu, rois, vous ont précédés. Otez votre couronne, accusés, répondez. Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde, Les avez-vous commis?
Et ces maîtres du monde Tremblèrent comme l'arbre au vol des ouragans, Et l'ange regardait pâlir ces arrogants; Et chacun d'eux, pareil au renard qui s'échappe, Criait:
--Ce n'est pas nous!
--Et qui donc?
--C'est le pape. Seigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur. Il était le semeur, il était le pasteur, Il enseignait d'en haut comme votre vicaire. Nos trônes faisaient cercle autour de cette chaire. Nous écoutions son verbe ainsi que votre voix. Il nous disait: «Je suis celui qui parle aux rois; «Quiconque me résiste et me brave est impie. «Ce qu'ici-bas j'écris, là-haut Dieu le copie. «L'église, mon épouse, éclose au mont Thabor, «A fait de la doctrine une cage aux fils d'or, «Et comme des oiseaux j'y tiens toutes les âmes. «Seul je suis le mystère et seul j'ai les dictames. «Rois, obéissez-moi selon qu'il est écrit. «Quand vous me regardez, vous voyez Jésus-Christ. «Je fais et je défais la loi quand je la touche, «Et l'explication de tout est dans ma bouche; «Je suis l'homme-justice et l'homme-vérité.» Or, quand nous abattions droit, peuple, liberté, Quand nous eûmes tué le tribun et l'apôtre, Nous étions d'un côté, les morts étaient de l'autre, Nous lui dîmes:--Quels sont les bons et les pervers? Et cet homme leva la main, et l'univers Vit descendre, Seigneur, de cette main suprême Sur nous l'apothéose et sur eux l'anathème; Quand nous exterminions l'aïeul aux pas tremblants, Ce vieillard nous criait: Malheur aux cheveux blancs! Quand nous percions l'enfant au ventre de sa mère, Il nous criait, debout au fond du sanctuaire, Devant la mère froide et devant l'enfant mort: L'enfant était coupable et la mère avait tort! Il faisait, pour punir quiconque pense et rêve, Jaillir des crucifix sous les éclairs du glaive! Sa main, plus que nos bras, multipliait les coups. Répondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous! Cet homme interrompait la messe à l'offertoire, Ce prêtre rejetait la gorgée au ciboire, Seigneur, pour faire signe au bourreau de frapper, Et lui montrer du doigt les têtes à couper. Sa ceinture servait de corde à nos potences. Il liait de ses mains l'agneau sous nos sentences; Et quand on nous criait: Grâce! il nous criait: Feu! C'est à lui que le mal revient. Voilà, grand Dieu, Ce qu'il a fait; voilà ce qu'il nous a fait faire. Cet homme était le pôle et l'axe de la sphère; Il est le responsable et nous le dénonçons! Seigneur, nous n'avons fait que suivre ses leçons, Seigneur, nous n'avons fait que suivre son exemple. Nos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple; Il nous a mis l'enfer dans l'âme au lieu du ciel, Lui seul porte le poids du crime universel!
Et l'archange cria:
--Faites venir cet homme!
Alors les sept clairons dirent:
--Pape de Rome! Mastaï! Mastaï! nous t'appelons sept fois. Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois, Car l'Éternel t'attend, assis sur les nuées.
Toutes les profondeurs frémirent, remuées.
Un vieillard blanc et pâle apparut dans la nuit.
XIV
Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit, Et des mains le tenaient au collet dans la brume. Vêtu de lin plus blanc qu'un encensoir qui fume, Il avait, spectre blême aux idoles pareil, Les baisers de la foule empreints sur son orteil, Dans sa droite un bâton comme l'antique archonte, Sur son front la tiare, et dans ses yeux la honte. De son cou descendait un long manteau doré, Et dans son poignet gauche il tenait, effaré, Comme un voleur surpris par celui qu'il dérobe, Des clefs qu'il essayait de cacher sous sa robe. Il était effrayant à force de terreur.
Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur L'ombre et le mouvement de quelqu'un qui se penche. A l'apparition de cette robe blanche, Au plus noir de l'abîme un tonnerre gronda. L'archange, tout à coup terrible, regarda, De cet œil flamboyant que vit luire Sodome, L'ombre profonde, et dit:
--Connaissez-vous cet homme?
Alors, de tous les points de ces immensités, Tous,--car je m'aperçus que tous étaient restés,-- Des flancs de la nuée et du bord des abîmes, De toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes, Mères, enfants, vieillards, les juges, les jugés, Les égorgeurs mêlés avec les égorgés, Les grands et les petits, les obscurs, les célèbres, Tous ceux que j'avais vus passer dans les ténèbres, Avançant leur front triste, ouvrant leur œil terni, Fourmillement affreux qui peuplait l'infini, Tous ces spectres vivant, parlant, riant naguère, Martyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre, Regardant l'homme blanc d'épouvante ébloui, Élevèrent la main et crièrent: C'est lui.
Et pendant qu'ils criaient, sa robe devint rouge.
Au fond du gouffre où rien ne tressaille et ne bouge Un écho répéta:--C'est lui!--Les sombres rois Dirent:--C'est lui! c'est lui! c'est lui! voilà sa croix! Les clefs du paradis sont dans ses mains fatales.-- Et l'homme-loup, debout sur les cadavres pâles Dont le sang tiède encor tombait dans l'infini, Cria d'une voix rauque et sourde:--Il m'a béni!
Et la lueur soudain grandit, funèbre et pure, Et devint formidable ainsi qu'une figure. Il semblait que ce fût le jour qui se levait.
XV
L'ange, pareil au lys que la candeur revêt, Dit au vieillard:
--Écoute et vois. Le juge est proche. Tu sais pourquoi tu viens et ce qu'on te reproche, Réponds.--
Lui se tourna vers l'ange en frissonnant, Et je vis le spectacle horrible et surprenant D'un homme qui vieillit pendant qu'on le regarde. L'agonie éteignit sa prunelle hagarde, Sa bouche bégaya, son jarret se rompit, Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit, Ses tempes se ridaient comme si les années S'étaient subitement sur sa face acharnées, Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet Les genoux d'un squelette, et sa peau se plombait, Et, stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle, Sa tête qu'écrasait la tiare papale.
L'ange dit:
--Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois?
Il frappa sa poitrine et demeura sans voix. Et je vis, ô terreur! qu'il vieillissait encore. Farouche, il regardait cette lugubre aurore Et la robe de sang dont il était vêtu.
L'ange reprit:
--Voyons, défends-toi, parle; as-tu, Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde, Au-dessus de ta tête un être dans ce monde?
Et l'homme répondit:
--Je n'ai que vous, mon Dieu!
Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu, Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent, Le gouffre, que les nuits insondables enserrent, Frémit comme frémit l'oiseau pris au lacet, Et l'espace entendit une voix qui disait:
XVI
«Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent; «La vertu, la raison et la sagesse meurent; «Le crime est couronné. «L'homme récolte ici ce que là-bas il sème. «Mastaï, Mastaï, Pie appelé neuvième, «Approche, infortuné!
«Nul ne s'évade. Ici les choses sont connues, «Les os sont transparents et les âmes sont nues; «Ici tout est clartés; «L'ombre de l'homme prend la forme de sa vie, «La justice affamée ici n'est assouvie «Que de réalités.
«Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes, «Transformaient des pays vivants en solitudes, «Dressaient les échafauds, «Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes, «Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes «Marche avec une faulx;
«Tandis que l'orphelin pleurait avec la veuve, «Et que l'humanité gémissait comme un fleuve, «Et qu'eux étaient joyeux, «Et qu'ils pillaient le peuple avec leurs économes, «Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes «Comme moi l'eau des cieux;
«Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes «Toi, tu les bénissais; tu tombais les mains jointes «A genoux sous un dais, «Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître, «Ne t'imaginant pas que j'existais, ô prêtre, «Et que je t'entendais!
«Me voici. Vois ma face; et sache que j'existe. «O malheureux, regarde en toi-même et sois triste. «Une main t'a saisi; «Comme une vision rappelle-toi le monde; «Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde; «C'est moi qui suis ici!
«Sache que c'était moi qui t'avais mis au faîte. «Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète, «Joyeux, tu te courbas, «Tandis qu'on t'enivrait d'un hymne de victoire, «Et que tout l'univers te chantait dans ta gloire, «Je t'ai parlé tout bas;
«Je t'ai dit:--Mastaï, je te charge des hommes. «Voici la clef du coffre et le compte des sommes «Qu'il faudra rendre un jour. «Sois le gardien sublime et le grand solitaire. «C'est toi qui veilleras au centre de la terre «Sur le haut de ma tour.
«Je t'ai dit:--Mastaï, travaille en ma présence, «Remets de la vertu dans l'âme où l'innocence «Lentement se détruit; «C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe, «Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe «Il ne soit jamais nuit.
«Je t'ai dit:--Mastaï, chasse Satan, s'il entre. «Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre, «Guettant l'homme éprouvé, «Te trouveront debout sur leur route, ô pontife, «Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe «Devant ton doigt levé.
«Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste, «Dire au crime: courage! et la porte du juste «A tremblé sur ses gonds. «Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre; «Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre, «La tête des dragons.
«Devant le créateur, devant les créatures, «Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures, «Sur le vol effronté, «Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge, «Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge «Mon sceau de vérité.
«Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres! «O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres; «Si bien, pape romain, «Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude, «Pas un abri lointain, pas une certitude «Ne reste au genre humain!
«Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes, «La vérité brillait au fond des sombres voûtes «Où l'œil de l'homme atteint, «Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre, «Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre; «Prêtre, tu l'as éteint!
«J'avais entre tes mains déposé la justice, «De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse «Comme au temps de Japhet, «Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine, «Je t'avais confié la conscience humaine. «Réponds, qu'en as-tu fait?»
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière Comme s'il eût été poussé par la clarté. Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente Une face apparut et me cria: Mon Dante, Prends ce pape qui fit le mal et non le bien, Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
LV
LES GRANDES LOIS
Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve, Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve Le vertige divin, joyeux, épouvanté, Des doutes convergeant tous vers la vérité; Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître. Je sens le sombre amour des précipices croître Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni, Calme, et de plus en plus épars dans l'infini. Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre, Je sens en moi, devant les supplices sans nombre, Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas Une indignation qui ne m'endurcit pas, Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme, Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme.
Le philosophe plane et rêve sur ces flots De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots, Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre; Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre, Dans ce monde qui semble au hasard châtié, L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié.
*
Que croire?--La pitié me prend, m'emplit, m'enivre, Me donne le dégoût formidable de vivre, Me porte à des excès étranges, secourir Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir, Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide; Si bien que par moments la foule me lapide. C'est bien fait, certe.--Amis, je rentre en tout cela, J'étais absent, j'arrive, et je dis: me voilà!
Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche, Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche, N'avoir jamais le mal des autres pour souhait, Plaindre la haine, même en celui qui nous hait, Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche, Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu, Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu.
Écoute;--nous vivrons, nous saignerons, nous sommes Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes; Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu, Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu, Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes; Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes, Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux Ploieront; les passions viendront rugir en nous, Et nous leur servirons d'antres et de repaires; Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères, Nous verrons le cercueil germer dans le berceau; Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau; Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes, Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes, Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau, Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau, Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile; Nous suivrons la puissance, au néant parallèle, Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois; Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois; Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...
Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle!
IRE, NON AMBIRE