La Légende des siècles tome IV
Part 9
Sachons mener à bout, sans égoïsme vain, Notre travail humain sous le travail divin; Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre; L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre, Donc servons pour servir, avec simplicité. Sans avoir pris de grade à l'université Et sans être nommé recteur par le ministre, Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre. Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous, Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous. Je crois; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense; Cela mérite-t-il aucune récompense? Je vois; mais c'est déjà posséder tout que voir! Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir; Souffrons, aimons; soyons l'apôtre, soyons l'ange; Et ne demandons rien, pas même une louange. La nature adoucit l'homme par ses rayons; Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons, Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle, Et ne tend pas la main quand on dit: qu'elle est belle! Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit; Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit; La lavande embaumée où l'abeille se pose Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose, Le rosier fait gratis cette action d'éclat; L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât Et que quelque Lindor chantât une romance, Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense?
Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
--Les deux bêtes les plus gracieuses du monde, Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi? Explique-moi cela, Jeanne.--Non sans effroi Devant l'énormité de l'ombre et du mystère, Jeanne se mit à rire.--Eh bien?--Petit grand-père, Je ne sais pas. Jouons.--Et Jeanne repartit: --Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit. --Eh bien?--Et Jeanne alors, en se grattant la tête, Reprit:--Si la souris était la grosse bête, A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât, Ce serait la souris qui mangerait le chat.
Par-dessus le marché je dois être ravi. Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi, Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble, Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble Certain, démontré presque et probable à peu près Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts, Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France, Le total fait, il n'est aucune différence; Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds, La même quantité de phosphate de chaux Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme; Que par conséquent Sparte est égale à Sodome; Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien, Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien, Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive. Je dois être enchanté de cette perspective; Sinon, je suis vraiment bien difficile.
Ah çà! Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança, Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute? Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier, L'homme qui cherche femme et veut se marier, L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide? Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours, Et qu'on me voie errer parmi les carrefours, Triomphant, plein de joie et d'extase électrique, Parce que vous m'aurez promis des coups de trique?
Examinons.
*
Sortir de l'immortalité; Être un orang-outang qui, par ancienneté Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse; Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice; Être de l'ombre après avoir été du bruit; Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure; Me remettre à tourner dans cette roue obscure; Recommencer la vieille aventure d'Isis; Épousseter ce tas de systèmes moisis Qui tuaient le scrupule et mettaient au service De Borgia le crime et de Néron le vice; Nier la dignité des hommes au profit Des despotes à qui le vil troupeau suffit; Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe, Et pourtant affirmer la négation triste; Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui; Entre deux doutes prendre avec amour celui Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme, Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme!
Avoir dans l'infini besoin d'être zéro!
Eh bien non.
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Non!
Je puis tirer un numéro, Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde, Dans cette loterie insondable, le monde, Où rien n'a commencé puisque rien ne finit, Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith Luit comme une paillette aux plis d'une basquine; Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine: Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement L'homme, et sentir en moi vivre le firmament. Quand vous venez me dire:--Un creuset, c'est tout l'homme; Le destin est un feu, la fumée est la somme; Tout aboutit au même abîme universel; La vertu, c'est du sucre et le crime est du sel; Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne; Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne; Aujourd'hui pour, demain contre; pas de mépris Aux méchants, pas de culte aux bons!--je suis surpris, J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme! L'homme est dans un flot sombre une inutile rame! Quoi! ni devoir ni droit! rien n'est vrai, rien n'est faux! Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux! Avoir été la France et devenir province! Quand Poërio meurt dans le bagne du prince, Trouver sage le prince et fou Poërio! Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.
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A vous en croire, l'homme au fond est sur la terre Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère; Dans le premier venu des tigres l'homme est né; L'homme est un léopard, mais perfectionné; L'homme est parmi les ours la brute aristocrate!
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Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate. Ah! la science est belle et sublime, et je hais Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits; Elle prend dans le piége auguste de ses règles Les vérités au vol comme on prendrait des aigles; Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément; Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment Que son puissant compas fait le tour de l'espace. Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse, C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va Où jamais le calcul le plus haut n'arriva, Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve, Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve, C'est toi, Zénon, qui luis; c'est toi, Baudin, qui meurs! Par la sérénité superbe de ses mœurs Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine. Quoi! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine! Quoi! la chimie est tout! Quand j'ai mon résidu, Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû! La statique prouvant, non le droit, mais la force, Le droit n'est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce, Demeurent interdits si Biot ne les secourt! Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court! Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie! Quoi! tout, hormis l'algèbre et la géométrie, Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout, Excepté deux et deux font quatre, se dissout! Quoi! le martyre est vain! l'héroïsme est stupide! Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide. Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais! Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre; Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent
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Vous m'offrez de ramper ver de terre savant; Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée, Et de ce Dante errant qui baisse factieux Son œil farouche où tremble une lueur des cieux. L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être. J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre, Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou; Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou! Qu'avoir fait l'Iliade est auprès de Nonotte, Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note, Et qu'au nom du bon sens, du bon goût et de l'art, Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard; Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose; Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru; Le visage du vrai là-haut m'est apparu, Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie. Ils ont affirmé l'âme; et tous mes sens, l'ouïe, Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux. Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années, Et de se dire: Après les dures destinées, Après avoir souffert, après avoir pleuré, Après avoir été de griffes effleuré Et souffleté par l'aile obscure de l'envie, Après avoir été juste toute ma vie, Après avoir au front porté comme un cimier La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier, Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme De Nisard comme esprit et de Judas comme âme. Là s'efface l'immense et vaine vision; Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion, Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome, Marc-Aurèle, du sang des peuples économe, Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds, Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons, Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence, Et le juge effrayant qui vendit la balance, Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix, Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois Cette absolution sinistre, la poussière. La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière. Le gouffre, où le destin se résout et s'absout, Arrive à l'innocence effroyable de tout; Le bourreau vaut autant que le martyr; l'asile S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile; Avec Caligula Jésus est acquitté; La justice pourrit avec l'iniquité; Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre, Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre. Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.
Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle, Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle, Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir, Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir Frappe et n'empêche pas de lutter; nous subîmes Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes, Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez, Et je dois convenir que vous me proposez Pour consolation et salaire une place Dans le cloaque avec tous les rois, populace, A côté du faussaire, et, près de l'assassin, La pourriture avec Baroche pour voisin. Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres, Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres. J'aime mieux croire au bien, au juste, but final, Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal. La certitude d'être un miasme me laisse Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse Que je n'ai nulle joie à penser que je vais Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais! Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue; Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit, Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ, Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire. Non, je ne jette point dans le même panier Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier. Je voudrais démolir les deux tours d'injustice, Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel, Renverser la Bastille et détruire Babel. Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces, C'est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses Et que je me contente, et que, rois, histrions, Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions Nos crimes devenus nos festins et nos joies, Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies, Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d'eux Et de nous, cela seul est réel; et, hideux, Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes, Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes, Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit. Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome, Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme; Telle est la vérité que vos calculs nous font.
Ah! si c'est là le but, ah! si c'est là le fond, Si c'est la vérité seule vraie, affirmée Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée, Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments! Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens! A cette vérité qui, vile, atroce, obscène, Donne tort à Barbès et raison à Bazaine!
Non! non! non! je l'ai dit et le dirai cent fois, Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois Et fait entrer le jour dans les profonds repaires! Non! non! non! ce n'est point pour cela que nos pères Ont fait cette conquête altière, l'avenir! Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe! Non! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.
Je comprends qu'on se penche avec fraternité Vers les êtres qui sont hors de l'humanité, Qu'on éclaire leur nuit; mais qu'on s'y précipite, Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite, Faire monter, labeur superbe et hasardeux, Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux, Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange, Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.
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Êtes-vous la science après tout? question. Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime; Garibaldi délivre et Bonaparte opprime; Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin, Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain; L'énigme n'offre au loin que des plages désertes; Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes, Votre doute est complet et vous le confessez; Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés, C'est vous qui l'avouez; et nul ne peut conclure Du présent l'avenir, du front la chevelure; Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas; Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas? J'ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance; Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance; Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr, Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.
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Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable, Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable; Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
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Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant! Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême. Non! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime! Je les garde, je veux le firmament pour eux, Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux; L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore, Est le commencement auguste de l'aurore; Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni, Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini; Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre. C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre, L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut; C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut, La terre n'offrant rien de ce que je réclame, L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté, Le ciel ayant à peine assez d'éternité!
Le géant Soleil parle à la naine Étincelle:
--O néant, feu follet, ver que l'ombre recèle, Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté, Contemple-moi! je suis l'abîme de clarté. Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent; Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent; Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul; Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul; Toute l'immensité, depuis l'aube première. Me regarde effarée, ivre de ma lumière.--
Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu. L'atome écouta l'astre, et lui répondit: Dieu.
LVI
RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT
Trêve à toutes ces vaines choses! Vous êtes dans l'ombre, sortons. Sans vous brouiller avec les roses, Evadez-vous des Jeannetons.
Enfuyez-vous de ces drôlesses. Derrière ces bonheurs changeants Se dressent de pâles vieillesses Qui menacent les jeunes gens.
Crains Manon qui te tend son verre; Crains le grenier où l'on est bien. Perse, à l'alcôve de Néère, Préférait l'autan libyen.
Ami, ta vie est mansardée; A ce petit ciel bas, plafond De la volupté sans idée, Les âmes se heurtent le front.
Le temps déforme la jeunesse Comme un vieux décor d'opéra. Gare à vous! c'est par l'ivrognesse Que la bacchante finira.
L'églogue serait indignée, Dans vos noirs galetas sans jour, De voir des toiles d'araignée Au bout des ailes de l'Amour.
Le houx sacré, frère du lierre, Que cueillait Plaute au fond des bois, A Margoton trop familière Eût dans l'ombre piqué les doigts.
L'antique muse tiburtine Baisait les fleurs, le jasmin pur, Le lys, et n'était libertine Qu'avec les rayons, dans l'azur.
Vous avez autre chose à faire Que d'engloutir votre raison Dans la chanson qu'Anna préfère Et dans le vin que boit Suzon.
Il est temps d'avoir d'autres fièvres Que de voir se coiffer, le soir, Lise, une épingle entre les lèvres, Éblouissement d'un miroir.
Frère, l'heure folle est passée. Debout, frère! il est peu séant D'attarder l'œil de sa pensée A la figure du néant.
Laisse là Fanchon et Fanchette! Fermons les jours faux et charmants. L'honneur d'être un homme s'achète Par ces graves renoncements.
Les amourettes énervantes Fatiguent, sans les émouvoir, Les âmes, ces grandes servantes De la justice et du devoir.
Viens aux champs! les champs sont sévères Et pensifs plus que tu ne crois; Les monts font songer aux calvaires, Les arbres font songer aux croix.
Oublions les soupers, les veilles, Le vin, le brelan, l'écarté! Viens noyer ton cœur aux merveilles De l'immense sérénité!
Fuyez; prenez votre volée. Un peu plus et nous traînerons Notre rauque idylle éculée Dans le ruisseau des Porcherons.
Ouvrez les ailes de vos âmes; Enfoncez le toit s'il le faut; Les révélations, les flammes, Et les ouragans sont là-haut.
Levez vos cœurs, levez vos têtes. Allez où l'on a sur le front Le vaste espace, les tempêtes, Les étoiles, et pas d'affront.
Vous êtes faits comme les lyres, Et pleins d'altiers frémissements; De profonds et vagues sourires Vous appellent aux firmaments.
Viens, nous lirons les livres sombres Des penseurs et des combattants, Pendant que Dieu fera des ombres Et des clartés dans le printemps.
Nous scruterons les maux, les guerres, Et le creux fatal qu'a laissé Le pied tragique de nos pères Dans l'âpre fange du passé.
Nous examinerons les songes, L'autel, les korans, les clergés, Les sceptres mêlés aux mensonges, Les dieux mêlés aux préjugés.
Molière, au fourbe ôtant sa guimpe, Mina Bossuet comme il put; Pascal frappa; Swift à l'Olympe Offrit ce miroir, Lilliput.
Nous regarderons sur la terre Ce tas d'erreurs que Beaumarchais, Rabelais, Diderot, Voltaire, Ont remué de leurs crochets.
Nous saluerons ces Diogènes De la raison et du bon sens; Nous entendrons tomber les chaînes Derrière ces divins passants.
O France, grâce à ces sceptiques, Tu voyais le fond; tu trouvais Des ordures sous les portiques Et sous les dogmes des forfaits.
Ces puissants balayeurs d'étable Ont fait un lion d'un baudet; Dans leur cynisme redoutable Un tonnerre profond grondait.
Sur l'homme dans l'ignominie Ils jetaient leur rude gaîté, Sachant que c'est à l'ironie Que commence la liberté.
Dieu fait précéder, quand il change En victime, hélas, le bourreau, L'effrayant glaive de l'archange Par le rasoir de Figaro.
La comédie amère et saine Fait entrer Méduse en sortant; Quand Beaumarchais est sur la scène, Danton dans la coulisse attend.
Les railleurs sous leur joug lugubre Consolent les âges de fer; Leur éclat de rire salubre Déconcerte l'antique enfer.
Ils ont fait l'interrogatoire Farouche, à travers le bâillon, Des religions par l'histoire, De la pourpre par le haillon.
Durs au bigot, fatals au cuistre, Ils promènent à petit bruit Une lueur gaie et sinistre Dans le grand bagne de la nuit.
Escobar est le chat qui rôde Et fuit, mais Voltaire est le lynx. Ils font, sans pitié pour la fraude, Rire la Gaule au nez du sphinx.
Ces douteurs ont frayé nos routes, Et sont si grands sous le ciel bleu Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes, On peut enfin affirmer Dieu!
Leur rouge lanterne nous mène. Ces contemplateurs du pavé, En fouillant la guenille humaine, Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.
Ils ont, dans la nuit où nous sommes, Retrouvé la raison, les droits, L'égalité volée aux hommes, En vidant les poches des rois.
Ils ont fait, moqueurs nécessaires, Et plus exacts que Mézeray, De la torsion des misères Tomber goutte à goutte le vrai.
Ils ont nié la vieille bible; Ces guérisseurs, ces factieux Ont fait cette chose terrible: L'ouverture de tous les yeux.
Ils ont, sur la cime vermeille, Montré l'aurore au genre humain; Ils ont été la grande veille Du formidable lendemain.
La révolution française C'est le salut, d'horreur mêlé. De la tête de Louis seize, Hélas! la lumière a coulé.
LVII
LES PETITS
GUERRE CIVILE