La Légende des siècles tome IV

Part 7

Chapter 73,761 wordsPublic domain

Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses? Le couchant rayonnait dans les nuages roses; C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent; Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie; Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur. (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur? Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules, Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!) Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils; L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; Le soir se déployait ainsi qu'une bannière; L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli, Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, Doux, regardait la grande auréole solaire. Peut-être le maudit se sentait-il béni; Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini; Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche; Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux, Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. Un homme qui passait vit la hideuse bête, Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête; C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait; Puis une femme, avec une fleur au corset, Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle; Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel. --J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;-- Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie, Peut commencer ainsi le récit de sa vie. On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux, On a sa mère, on est des écoliers joyeux, De petits hommes gais, respirant l'atmosphère A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire Sinon de torturer quelque être malheureux? Le crapaud se traînait au fond du chemin creux. C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent. Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent Et crièrent:--Tuons ce vilain animal, Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!-- Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,-- Se mit à le piquer d'une branche pointue, Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant; Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle, Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid; Il fuyait; il avait une patte arrachée; Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée; Et chaque coup faisait écumer ce proscrit Qui, même quand le jour sur sa tête sourit, Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave; Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave! Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait; On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre. Oh! la sombre action, empirer la misère! Ajouter de l'horreur à la difformité! Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté, Il respirait toujours; sans abri, sans asile, Il rampait; on eût dit que la mort, difficile, Le trouvait si hideux qu'elle le refusait; Les enfants le voulaient saisir dans un lacet, Mais il leur échappa, glissant le long des haies; L'ornière était béante, il y traîna ses plaies Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert, Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert, Lavant la cruauté de l'homme en cette boue; Et les enfants, avec le printemps sur la joue, Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre, Allons pour l'achever prendre une grosse pierre! Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré, Ils fixaient leurs regards, et le désespéré Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles. --Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles; Quand nous visons un point de l'horizon humain, Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.-- Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase; C'était de la fureur et c'était de l'extase; Un des enfants revint, apportant un pavé, Pesant, mais pour le mal aisément soulevé, Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.-- Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, Le hasard amenait un chariot très lourd Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd; Cet âne harassé, boiteux et lamentable, Après un jour de marche approchait de l'étable; Il roulait la charrette et portait un panier; Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier; Cette bête marchait, battue, exténuée; Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée; Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur Cette stupidité qui peut-être est stupeur; Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue Était comme un lugubre et rauque arrachement; Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant; La route descendait et poussait la bourrique; L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas, Se tournèrent bruyants et virent la charrette: --Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.

Tous regardaient.

Soudain, avançant dans l'ornière Où le monstre attendait sa torture dernière, L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse; Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance! Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat, Tirant le chariot et soulevant le bât, Hagard, il détourna la roue inexorable, Laissant derrière lui vivre ce misérable; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants--celui qui conte cette histoire-- Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!

Bonté de l'idiot! diamant du charbon! Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres! Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres Si les funèbres, groupe aveugle et châtié, Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre, L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre, Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant, Le damné bon faisant rêver l'élu méchant! L'animal avançant lorsque l'homme recule! Dans la sérénité du pâle crépuscule, La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur De la mystérieuse et profonde douceur; Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle; Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las, Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats, Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton, Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites? Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites? Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté qui, du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu, Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime, Est le trait d'union ineffable et suprême Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent, Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.

LIV

LA VISION DE DANTE

Dante m'est apparu. Voici ce qu'il m'a dit:

I

Je dormais sous la pierre où l'homme refroidit. Je sentais pénétrer, abattu comme l'arbre, L'oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre. Tout en dormant je crus entendre à mon côté Une voix qui parlait dans cette obscurité, Et qui disait des mots étranges et funèbres. Je m'écriai: Qui donc est là dans les ténèbres? Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants: Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans; Tu viens de t'éveiller pour finir ton poëme Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.

Et je me réveillai tout à fait; je n'avais Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets S'était évanouie avec sa voûte sombre, Et j'étais hors du temps, de la forme et du nombre; Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi. Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi, Mes prunelles s'étant à l'ombre habituées; Alors je distinguai deux portes de nuées, L'une au fond, devant moi, l'autre en bas, au-dessous D'un brouillard composé des éléments dissous, Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première, Splendide, semblait faite avec de la lumière; C'était un trou de feu dans un nuage d'or; Quelqu'un, celui qui parle aux sibylles d'Endor, Pour construire cet arc, splendide météore, Avait pris et courbé les rayons de l'aurore; Du moins je le pensai, non sans frémissement. Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant, Brillait au plus profond de l'espace livide Comme un point lumineux et posait sur le vide; On voyait au-dessous le libre éther flotter, Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter, Et, sous les saints piliers de cette arche vivante, Le Sinaï lui-même eût croulé d'épouvante. L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur Noir comme une fumée, et ridé comme un mur Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes, Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes, Espèce d'antre informe en ténèbres construit, Cratère fait de bronze et couronnant la nuit. Cette porte semblait la bouche des abîmes.

Songeant à tous les maux qu'ici-bas nous subîmes, Mon esprit, où la crainte accompagne l'espoir, Du portail rayonnant allait au porche noir, Et, me ressouvenant de ce qu'on fait sur terre, J'entrevis que c'étaient les portes du mystère.

Soudain tout s'éclipsa, brusquement obscurci.

II

Et je sentis mes yeux se fermer, comme si, Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières Une main invisible avait lié des pierres. J'étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis, Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis L'ombre; l'ombre hideuse, ignorée, insondable, De l'invisible Rien vision formidable, Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, Où dans l'obscurité l'obscurité se fond; Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe; L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe; Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité; L'ombre, voile effrayant du spectre éternité. Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible. C'est l'espace béant, l'étendue impossible, Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu, La cécité glacée et plus qu'un marbre lourde, Une tranquillité muette, aveugle et sourde, L'horrible intérieur d'un sépulcre infini. Cependant un reflet sur mon cercueil jauni Me fit tressaillir, mais tout restait immobile; Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille, Un flamboiement profond, fixe, silencieux, Pareil à la clarté que ferait à nos yeux Derrière un rideau noir une torche allumée. Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée; Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament, L'affreuse immensité se tait lugubrement. Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme, Regarder comme un œil et penser comme une âme; Ce n'était cependant qu'un voile, et l'on sentait Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.

III

Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles; Je compris où j'étais et j'eus un tremblement; Car soudain j'aperçus, dans ce rayonnement Semblable aux visions que voyaient les prophètes, Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes; La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils, Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse, Et, comme lorsqu'on est devant une fournaise, Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté. L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité, Semblait plein de terreur devant cette lumière. J'essayai de prier, mais en vain; la prière Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit; Et je restai glacé devant la clarté blême Comme si j'eusse été quelque abîme moi-même. Et je me dis: Voici qu'on va juger quelqu'un. Cette ombre, des forfaits c'est le gouffre commun; Ce feu, c'est la clarté de la face du juge. Et j'eus peur.

IV

O sentence! ô peine sans refuge! Tomber dans le silence et la brume à jamais! D'abord quelque clarté des lumineux sommets Vous laisse distinguer vos mains désespérées. On tombe, on voit passer des formes effarées, Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur, Des visages hideux qu'éclaire une lueur. Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule, La nuit morne succède au sombre crépuscule. On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas; On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas; On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes; On se sent devenir les larves que nous sommes; On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus, Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus. Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème. On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même; On sent les profondeurs qui s'emparent de vous; Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux; On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible; On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible; Des souffles par moments passent dans cette nuit. Puis on ne sent plus rien.--Pas un vent, pas un bruit, Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre; Rien, pas même une chute affreuse ne se montre. Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours, Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours! Et le froid du néant lentement vous pénètre! Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont! Une chute sans fin dans une nuit sans fond, Voilà l'enfer.

V

Pendant que je songeais, l'espace Vibra comme un vitrail quand un chariot passe, Et je vis apparaître un ange surprenant. C'était un être ailé, sévère et rayonnant. Comme Jésus du front passait les douze apôtres, Ce bel archange était plus grand que tous les autres, Il avait la hauteur de deux stades romains; Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains; Il portait sur sa tête ingénue et superbe Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe: --JUSTICE.--On le pouvait lire distinctement, Chaque lettre du mot était un diamant.

Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent!

Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.

Et l'archange cria:--Trépassés! trépassés! Levez-vous, accourez, venez, comparaissez! Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes. O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes, Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois! Venez du fond des mers, venez du fond des bois, Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure! Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents, Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.

Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.

VI

Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent Éclata tout à coup dans le gouffre muet, Et je vis quelque chose en bas qui remuait. C'était comme un point noir, puis comme une fumée, Puis comme la poussière où s'avance une armée, Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant, Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant, Triste, livide, énorme, ayant un air de rage, Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage. Ce bloc était confus comme un brouillard du soir. Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.

C'était une nuée et c'était une foule. Cela voguait, courait, roulait comme une houle; Et puis cela faisait un bruit mystérieux. Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux. Je leur criai:--Quels sont les noms dont on vous nomme? O spectres, comme vous j'étais jadis un homme, Vous êtes maintenant des spectres comme moi.-- Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres. Les uns étaient assis sur d'informes décombres; D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât, Terribles, agitaient des vestes de forçat; D'autres étaient au joug liés comme des bêtes; D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes; Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet; Des enfants morts tenaient encore leur jouet, Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles; D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles; D'autres avaient au cou la corde du gibet; D'autres traînaient des fers; un autre se courbait, L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre; Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux, Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os; D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles; D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles; Innombrables, meurtris, pâles, échevelés, Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés, Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés, On voyait un monceau de fantômes voilés, Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères. La rumeur qui sortait de ces ombres amères Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font; Et, devant la clarté qui flamboyait au fond, Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent, Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent La terre de leur bouche, et crièrent: Seigneur!

A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible, Le droit de prononcer ce nom inaccessible Poussa dans la nuit triste un long gémissement.

VII

Ils reprirent: Seigneur! Ce fut un noir moment. Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille; Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille, La voix des innocents sur toute autre prévaut, C'est le cri des enfants qui monte le plus haut, Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.

--«Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre! «Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité, «La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté; «Chassés par les brigands que là-haut on encense, «Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence, «Que Satan forgeron frappe à coups de marteau. «Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau, «Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée; «Nous sommes le sang tiède et la tête coupée; «Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent «Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant «Que les vices lascifs et les crimes énormes «Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes. «Nous crions vers vous, père! O Dieu bon, punissez! «Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés, «Car vous êtes patrie à celui qu'on exile, «Car vous êtes le port, la demeure et l'asile; «Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu. «Là-haut le meurtre seul est libre; c'est un jeu «D'égorger les vivants; le droit n'a plus de base, «Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase, «Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort. «Au sud on tue, on pend, on extermine; au nord «On élargit le bagne, on élargit les fosses; «On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses; «Le glaive a reparu, hideux, comme jadis. «Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits «Écraser du talon le sein des vierges mortes; «Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes «Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés; «Et les petits enfants, du haut des toits jetés, «Étaient reçus en bas sur les pointes des piques. «Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques, «Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons «Sont pleins de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons. «Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie. «Le genre humain saignant est traîné sur la claie. «Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau, «Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau! «O Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge!»

--Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l'ange.

Et d'une seule voix ils dirent:--Les soldats.

VIII

Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas, N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte.

Comme après un nuage un autre brouillard monte, Je vis alors monter de l'abîme obscurci Un autre amas informe, et l'ange dit: Ici!

Et ce groupe arriva, confus comme une ville, Devant la clarté sombre et toujours immobile. C'étaient des millions d'hommes bardés de fer, Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer, Cavaliers, fantassins, multitudes fatales, Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales, A l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front. Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond, D'autres au léopard hurlant dans sa tanière. Ils étaient tous vêtus de la même manière; Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons; Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons; Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues. Ils surgissaient en foule et par mille avenues. C'étaient des légions et puis des légions, Flot d'hommes inondant ces mornes régions, Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées; Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées; Ils traînaient après eux des chariots d'airain Avec le roulement d'un foudre souterrain. Un grand vautour doré les guidait comme un phare. Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare, Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons, Chantait claire et joyeuse au front des escadrons, Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores; Mais, dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement, Les clairons effarés se taisaient brusquement, Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre, Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre, Et la lance et l'épée échappaient à leur poing. En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point, Ils s'arrêtaient, courbant leurs faces étonnées; Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées Quand, le loup étant pris au piége et garrotté, L'air terrible fait place à l'air épouvanté.

O spectacle de voir la force au pied de l'être! De voir s'évanouir le gendarme et le reître, Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité, Tout le sombre ouragan, devant cette clarté!

IX

L'ange dit:--Qu'êtes-vous?

--Nous sommes les armées.

Alors, pâles, debout, les ombres ranimées Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins:

--Malheur! malheur! malheur à tous ces assassins!

Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre:

--Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre?

Et les morts répétaient:--Malheur aux assassins!

--Répondez, cria l'ange.

Alors ces lourds essaims, Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines, Dirent: