La jeune Inde

Part 7

Chapter 73,757 wordsPublic domain

Lorsqu'un père commet une injustice, le devoir de ses enfants est de quitter le toit paternel; lorsque le directeur d'une institution dirige son école d'après des principes contraires à la morale, le devoir des élèves est de quitter l'école; lorsque le président d'une corporation est corrompu, le devoir des membres de la corporation est de n'avoir aucun rapport avec lui et de s'écarter de sa corruption. Il en est de même lorsqu'un gouvernement commet une grave injustice: celui qui en est le sujet doit lui retirer sa coopération entière ou partielle, jusqu'à ce qu'il l'ait amené à renoncer à son injustice. Dans chacun de ces cas imaginés par moi, il y a un élément de souffrance physique ou morale. La liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix.

_16 juin 1920_

DEVOIR DES HABITANTS DU PENDJAB

Le _Leader_ d'Allahabad mérite qu'on le félicite d'avoir publié la correspondance qu'il a reçue au sujet de M. R. Bosworth Smith, l'un des officiers responsables de l'application de la loi martiale et contre lesquels les plaintes de mauvais traitements répétés et persistants sont des plus amères. D'après cette correspondance, il paraîtrait qu'au lieu d'être destitué, Mr Bosworth Smith aurait reçu de l'avancement. Quelque temps avant la mise en vigueur de la loi martiale, Mr Bosworth Smith avait été suspendu de ses fonctions; or non seulement on lui avait rendu son poste de _Deputy Commissioner_[65], mais on l'avait investi de nouveaux pouvoirs le chargeant de faire appliquer le paragraphe 30 du Code Criminel. Depuis son arrivée, la malheureuse population de l'Inde vit sous un régime de terreur et de tyrannie. Notre correspondant ajoute: «J'emploie ces deux mots avec intention, afin de bien exprimer ce que je veux dire». J'extrais de sa lettre quelques passages qui jettent un peu de lumière et qui expliquent ce qu'il entend par terreur et tyrannie. «Lorsqu'il s'agit de plaintes privées, il n'en prend jamais note... Le rapporteur les inscrit à la fin de la séance, et le lendemain le magistrat les signe. Que le rapport soit ou non en faveur du plaignant, le magistrat n'y jette jamais les yeux; ces plaintes sont réservées sans avoir été jugées convenablement. En ce qui concerne les _Challans_ de la police, ceux qui plaident pour les accusés n'ont pas l'autorisation de communiquer avec les prisonniers en jugement, qui sont sous la garde de la police. Ils n'ont pas le droit de contre-examiner les témoins à charge... Des questions suggérant les réponses sont posées aux témoins de l'accusation... De cette façon, toute une histoire accusatrice se trouve mise dans la bouche des témoins de la police. Les témoins à décharge, bien qu'appelés, ne sont pas autorisés à être interrogés par les avocats de la défense... N'importe quel fonctionnaire d'un «Cantonnement» n'a qu'à écrire le nom d'un habitant du «Cantonnement» sur un chiffon de papier et lui donner l'ordre de comparaître le lendemain devant le tribunal pour qu'il y soit obligé: c'est une sommation... S'il ne se présente pas, il reçoit un mandat d'arrêt.» La lettre en question cite bien d'autres exemples de ce genre qui mériteraient d'être publiés; mais ceci suffit pour expliquer ce que veut dire l'auteur. Permettez-moi d'examiner un peu la conduite de ce fonctionnaire pendant l'application de la Loi Martiale. C'est lui qui jugea en bloc et condamna, après un jugement qui n'était qu'une farce. Des témoins ont déclaré qu'il convoquait les gens et les forçait à faire de fausses dépositions, qu'il soulevait le voile des femmes, les insultait en les appelant chiennes, ânesses, qu'il crachait sur elles. C'est lui qui fit endurer aux plaignants innocents de Shekhupera une persécution impossible à décrire. Mr Andrews a mené une enquête personnelle, au sujet des plaintes qui ont été faites contre ce fonctionnaire, et en est venu à cette conclusion qu'il n'est pas de fonctionnaire qui ait plus mal agi que Mr Smith... Sa déposition au Comité Hunter témoigne d'un mépris absolu de la vérité; et voilà l'homme qui vient de recevoir de l'avancement! La question est de savoir ce qu'il fait au service du gouvernement et pourquoi il n'a pas été mis en jugement, pour avoir maltraité et insulté des hommes et des femmes innocents.

Je vois que l'on voudrait que le Général Dyer et Sir Michael O'Dwyer fussent poursuivis. Je ne m'arrêterai pas à examiner si la chose est possible. J'ai regretté de voir que M. Shastri était de cet avis. Si les Anglais le faisaient d'eux-mêmes, je considérerais que ces poursuites attestent leur désapprobation de l'atrocité commise au Jallianwala Bagh. Mais je ne dépenserais certainement pas un liard en vaine tentative pour faire condamner ces hommes. Le public doit sûrement connaître assez l'esprit anglais. La presse anglaise presque tout entière conspire pour protéger ces coupables envers l'humanité. Je n'ai aucun désir d'aider à en faire des héros, en me joignant à ceux qui réclament leur mise en accusation. Une destitution qui s'impose d'une façon autrement péremptoire est celle de Mr Bosworth Smith, _Deputy Commissioner_, de Rai Shri Ram et de quelques autres dont le nom a été donné dans le rapport du Sous-Comité du Congrès. Quelque méprisable que soit le Général Dyer, je considère que Mr Smith l'est bien davantage et que les crimes qu'il a commis sont bien autrement sérieux que le massacre du Jallianwala Bagh. Le Général Dyer croyait de bonne foi qu'effrayer le peuple en tirant dessus était l'acte d'un soldat. Mais Mr Smith fut cruel, vulgaire et vil, _gratuitement_. Si tous les faits qu'on lui reproche sont exacts, il n'y a absolument rien d'humain en lui. Il n'a pas comme le Général Dyer le courage d'admettre ce qu'il a fait. Quand on lui demande des explications, il se dérobe. Ce fonctionnaire conserve le pouvoir d'infliger sa présence à des gens qui ne lui ont rien fait et de continuer à déshonorer l'autorité qu'il représente.

Que fait le Pendjab pour remédier à ces choses? N'est-ce point le devoir très net de tout habitant du Pendjab de ne pas avoir de cesse tant que Mr Smith et ses pareils ne seront pas destitués. Les chefs du Pendjab auront recouvré leur liberté en vain s'ils ne l'emploient pas à purger l'administration de Mr Bosworth Smith et Compagnie. Je suis persuadé que s'ils veulent entreprendre une action résolue, ils seront soutenus par l'Inde entière. Je me permets de leur suggérer que la meilleure façon de se rendre capables d'envoyer le Général Dyer à la potence, c'est de remplir le devoir plus pressant et plus facile de mettre fin au mal que continuent à faire ces fonctionnaires, contre lesquels ils ont réuni des témoignages écrasants.

_23 mars 1920._

[65] Magistrat.

LE COMITÉ DE NON-COOPÉRATION

Il semble exister nombre de malentendus et d'idées fausses au sujet du Comité de Non-Coopération, nommé par le Comité pour le Califat, le 3 courant, à Allahabad. Un ami qui se trouvait à la réunion nous écrit pour nous dire que le Comité fut formé dans l'intention de mettre en vigueur la Non-Coopération et pour agir en toute circonstance s'y rapportant, comme s'il représentait la population musulmane de l'Inde entière, même au cas de remontrances présentées aux autorités. Que ceci dépasse les attributions du Comité, c'est ce que cet article va démontrer.

Ainsi que je l'indiquai, en proposant la formation du Comité, celui-ci doit s'assurer des désirs de la nation au sujet de la Non-Coopération et les faire exécuter. Il est un corps représentatif et possédant pleins pouvoirs; mais il n'est pas exact de dire--ce n'est pas son objet d'ailleurs--qu'il représente tout ce qu'il y a de meilleur dans l'opinion musulmane ou ce qui compte le plus. Par exemple, il ne représente pas la noblesse titrée de l'Islam. Cela ne concerne point le Comité. On l'a restreint exprès à un nombre de membres pouvant se consacrer entièrement à la tâche d'organiser la Non-Coopération et de s'assurer l'obéissance aux ordres donnés, la discipline et la Non-Violence. C'est un Comité de travailleurs pour la cause. On ne peut s'attendre à ce que toute l'Inde musulmane soit également éclairée sur la Non-Coopération. Certains doutent de son efficacité, d'autres la considèrent comme un remède à l'eau de rose, un certain nombre la trouvent trop énergique pour l'Inde dans son état actuel. Ils déclarent que l'Inde n'a pas encore atteint la force de sacrifice nécessaire pour réussir. Les membres du Comité ne représentent pas et ne renferment pas ces éléments de doute, bien que par ailleurs ces derniers puissent avoir plus d'influence que certains musulmans faisant partie du Comité. Celui-ci est uniquement composé de membres ayant une foi profonde dans la Non-Coopération, et qui tout en étant convaincus n'exigeront pas de la nation des sacrifices supérieurs à ses forces; ils essayeront seulement de la mener, avec son programme, jusqu'où elle est capable d'aller; mais tout en agissant ainsi, ils n'hésiteront pas à aller eux-mêmes hardiment de l'avant et à entraîner ceux qui sont disposés à les suivre. Ce Comité, qui débute par conséquent sans réputation aucune, doit s'en faire une par son travail et par les résultats obtenus. Il ne saurait durer s'il ne fait rien ou si ayant travaillé, il n'aboutit à rien.

Il n'a aux yeux des étrangers aucune qualité représentative. Pour ceux-ci, Shaukat Ali est un homme aimable, mais un fanatique enragé, n'ayant d'empire sur personne; Hasrat Mohani, un homme inutile qui ne pense qu'au _Swadeshi_; le Dr Kitchlew, un homme d'hier qui ne possède aucune expérience du monde extérieur au-delà d'Amritsar. On peut en dire autant de la plupart des autres. Je suis assurément un individu supérieur, mais après tout un toqué, et un intrus par-dessus le marché. Une pétition signée du Comité n'aura guère de poids auprès du monde extérieur, si elle doit dépendre de l'influence des signataires. Cela ne veut pas dire que le Comité n'en présentera aucune. Il en présentera certainement, lorsque la rapidité d'action sera essentielle ou lorsque pour certaines raisons de convenances, d'autres ne seront pas disposés à signer. A dire vrai, recueillir des signatures pour d'importantes pétitions sera un des moyens de sonder l'opinion publique; et on s'assurera ainsi de l'esprit de sacrifice dans l'élite du pays. Pour les masses et pour l'action intérieure, le Comité a une grande valeur représentative. Il serait probablement difficile de découvrir deux hommes représentant mieux l'opinion musulmane que Shaukat Ali et Hasrat Mohani. Les autres, bien que moins connus, ont été choisis pour les qualités, qu'on leur connaît, de force, de patience, de calme, de franchise, de courage devant les difficultés.

On a prétendu que je devrais être à la tête du mouvement. Cette déclaration n'est vraie qu'en partie[66]. Ce n'est pas par esprit d'humilité que je le dis, mais parce que c'est rigoureusement exact. Si la croyance que je dirige le mouvement se répandait, cela pourrait lui être fatal. Je le dirige en ce sens que, pour l'instant, je suis celui dont les conseils sont les plus appréciés et qui, plus que quiconque, a résolu de faire aboutir le programme de Non-Coopération. Mais je n'ai pas la prétention de représenter l'opinion musulmane. Je puis seulement essayer de l'interpréter. Seul, il me serait impossible d'entraîner des masses musulmanes, et si j'essayais de vouloir discuter, à propos de religion, avec la meilleure opinion musulmane, je me verrais dûment hué par un auditoire mixte. Seulement si j'étais Musulman, je ne craindrais point de discuter certaines questions devant une assemblée musulmane, même si je devais tenir tête à un grand nombre. Je considère que je suis un travailleur avisé; ma sagesse consiste en un sentiment très net de ce qui me manque. J'espère que je ne dépasse jamais mes limites; en tout cas ce n'est jamais consciemment. Il faut que tout Musulman intelligent se rappelle ce qui me manque et à quoi se bornent mes fonctions. L'ignorer serait fatal au succès du mouvement. Il ne faut pas qu'en m'associant avec le mouvement, je rende les travailleurs pour la Cause indolents et indifférents. Mon association avec le mouvement pour donner de bons résultats doit être la source d'une attention plus grande, d'un sentiment de responsabilité plus fort, d'une ardeur au travail supérieure et d'une activité plus efficace. Je puis élaborer des plans, mais leur exécution doit toujours demeurer entre les mains des travailleurs musulmans. Il faut que le mouvement soit organisé et dirigé par eux, avec l'aide d'amis comme moi, mais aussi sans leur aide s'il est nécessaire. Il ne faut pas s'attendre à ce que je forme des Non-Coopérateurs, les chefs musulmans seuls le peuvent. Quelle que soit l'étendue du sacrifice chez moi, elle ne peut produire dans le monde musulman l'esprit de Non-Coopération, c'est-à-dire de sacrifice, pour des questions religieuses. Il faudra que les chefs musulmans montrent cet esprit en eux-mêmes, avant que la masse le développe en elle.

Et maintenant, il m'est facile de répondre à la question: «Pourquoi n'y a-t-il pas d'Hindous au Comité?»--Le Comité suprême ne peut être composé que de Musulmans. Je considère que ma présence même est un mal, mais un mal nécessaire, à cause de mes connaissances particulières. Je suis un spécialiste de la Non-Coopération. Je l'ai expérimentée avec succès. La résolution de Non-Coopération fut conçue par moi, à la conférence de Delhi. Je fais donc partie du Comité comme spécialiste, et non parce que je suis Hindou. Mes fonctions sont uniquement celles de conseiller. Que je sois un Hindou convaincu, persuadé que tout Hindou doit considérer de son devoir de soutenir les Musulmans jusqu'au bout de la Non-Coopération, c'est assurément un avantage pour le Comité. Mais cet avantage était à sa disposition, que j'en fisse partie ou non.

Puisque j'examine en ce moment les relations des Hindous avec le Mouvement pour le Califat, j'aimerais en profiter, quitte à me répéter, pour établir ma position bien nettement.

La réclamation des Musulmans me paraissant juste, j'ai l'intention de me joindre à eux jusqu'au bout de la Non-Coopération. Et je considère que cette attitude est absolument compatible avec la fidélité que je dois à la Grande-Bretagne. Seulement, je ne suivrais pas les Musulmans dans une campagne de violence. Je ne pourrais, par exemple, favoriser une invasion de l'Inde par l'Afghanistan, en vue d'obtenir de meilleures conditions de paix. A mon avis, le devoir d'un Hindou est de résister à toute incursion dans l'Inde, quand bien même ce serait dans le but mentionné plus haut. De même que son devoir est d'aider ses frères musulmans à obtenir satisfaction à leur juste demande, par la Non-Coopération ou par quelque autre forme de souffrance, si grande soit-elle, tant qu'elle ne risque pas de faire perdre à l'Inde sa liberté et n'inflige de violence à personne. J'ajouterai que je me suis jeté à corps perdu dans la Non-Coopération, ne fût-ce que pour éviter un conflit armé de ce genre.

_23 juin 1920_

[66] Les rapports de Gandhi avec le mouvement sont expliqués en détail, dans la fameuse lettre qu'il adressa au Vice-Roi, pour l'inauguration de la Non-Coopération. Il écrit:

«Votre Excellence,

«Comme dans une certaine mesure vous m'avez honoré de votre confiance et que je souhaite sincèrement le bien de l'Empire Britannique, je considère que je dois à Votre Excellence de lui expliquer, et par son intermédiaire, d'expliquer aux ministres de Sa Majesté, mon attitude au sujet de la question du Califat.

«Tout à fait au début de la guerre, alors que j'organisais à Londres un Corps d'Ambulanciers, la question du Califat commençait déjà à m'intéresser. Je sentis combien le petit monde musulman de Londres était ému, lorsque la Turquie décida de mêler son sort à celui de l'Allemagne. Lorsque je rentrai aux Indes en janvier 1915, je retrouvai chez les Musulmans que je rencontrai la même inquiétude ardente. Elle devint intense, lorsque la nouvelle des traités secrets se répandit. Leur esprit s'emplit de méfiance, et le désespoir s'empara d'eux. Déjà à cette époque, je conseillai à mes amis musulmans de ne pas se laisser aller au désespoir, mais d'exprimer leur crainte et leurs espérances, d'une façon disciplinée. Il faut admettre que pendant ces cinq années dernières l'Inde musulmane a su remarquablement se contenir et que les chefs ont su conserver sur les sections turbulentes de la communauté une autorité absolue.

«Les conditions de la paix et la défense qu'en a prise Votre Excellence donnèrent aux Musulmans de l'Inde un coup dont ils se remettront difficilement. Les conditions violent toutes les promesses ministérielles et ne tiennent aucun compte des sentiments musulmans. Je considère qu'étant un Hindou sincère, désirant conserver avec mes compatriotes musulmans les rapports les plus amicaux, je serais un fils indigne de l'Inde si je ne les soutenais, à l'heure de l'épreuve. Leur cause, à mon humble opinion, est juste. Ils déclarent que si l'on respecte leurs sentiments, il ne faut pas «punir» la Turquie. Les soldats musulmans ne se sont pas battus pour infliger à leur propre Calife une punition, ni pour le priver de ses territoires. Pendant la durée entière de ces cinq années, l'attitude des Musulmans a été conséquente avec elle-même.

«Mon devoir envers l'Empire, auquel je dois fidélité, m'oblige à combattre la violence cruelle faite aux sentiments musulmans. Autant qu'il m'est possible d'en juger, la plupart des Hindous et des Musulmans ne croient plus à la justice et à l'honneur britanniques. Le rapport de la majorité du Comité Hunter, la dépêche de Votre Excellence à ce sujet et la réponse de M. Montague n'ont fait qu'augmenter la méfiance.

«Etant donné ces circonstances, il n'y a pas d'autre parti à prendre, pour un homme comme moi, que de rompre tout rapport avec l'administration britannique ou, si je crois encore à la supériorité de sa constitution sur les autres actuellement en vigueur, d'adopter les moyens qui me permettront de réparer le mal qui a été accompli et de faire renaître ainsi la confiance. Je n'ai pas cessé de croire à cette supériorité et je ne désespère pas que d'une façon quelconque justice soit faite si nous savons nous montrer suffisamment capables de souffrir. En vérité, mon opinion sur cette Constitution, c'est qu'elle ne vient en aide qu'à ceux qui s'aident eux-mêmes. Je ne crois pas qu'elle protège les faibles. Elle laisse une entière liberté aux forts, pour qu'ils conservent et développent leur force. Sous cette Constitution, les faibles sont écrasés.

«C'est donc parce que j'ai foi dans la Constitution Britannique que j'ai conseillé à mes amis Musulmans de retirer leur concours au Gouvernement de Votre Excellence, et aux Hindous de se joindre à eux, si les conditions de la paix ne sont pas révisées et réglées d'après les promesses solennelles faites par les Ministres et d'accord avec les sentiments musulmans.

«Trois moyens s'offraient aux Musulmans pour montrer énergiquement leur désapprobation de l'injustice extrême dont les Ministres de sa Majesté s'étaient rendus complices, s'ils n'en ont pas été réellement les auteurs; ce sont:

1º Avoir recours à la violence.

2º Conseiller l'émigration en masse.

3º Ne pas être complice de l'Injustice, en refusant de coopérer avec le Gouvernement.

«Votre Excellence doit savoir qu'il fut un temps où les plus hardis, quoique les moins réfléchis des Musulmans, étaient en faveur de la violence; et l'«_Hijrat_» (émigration) n'a pas encore cessé d'être un cri de guerre. J'ose prétendre qu'à force de raisonner avec patience, je suis parvenu à détourner le parti de la violence de ses façons de procéder. J'avoue que je n'ai pas réussi (je ne l'ai même pas essayé) à le détourner de la violence pour des raisons morales, mais pour des raisons utilitaires. Le résultat fut en tout cas pour l'instant d'empêcher la violence. Le parti de l'Hijrat a été réprimé, mais son activité n'a pas été complètement anéantie. Je suis persuadé qu'aucune répression n'eût pu empêcher une éruption violente, si le peuple ne lui avait opposé une forme d'action directe qui demandait un sacrifice considérable et qui assurait le succès, une fois adoptée largement par le public. La Non-Coopération était la seule manière digne et constitutionnelle d'une action directe de ce genre. Car c'est un droit reconnu de temps immémorial que le sujet peut refuser son aide au maître qui gouverne mal.

«J'admets cependant qu'il y a de grands risques à ce que la Non-Coopération soit entreprise par des masses. Mais dans une crise comme celle que traversent les Musulmans, il n'existe pas de mesure sans risques qui puisse amener le résultat désiré. Ne pas courir de risques à présent, c'est en provoquer de bien plus grands, sinon la destruction virtuelle de la Loi et de l'Ordre.

«Il reste cependant un moyen d'échapper à la Non-Coopération. La délégation musulmane a demandé à Votre Excellence de diriger vous-même l'agitation, ainsi que l'a fait votre distingué prédécesseur, au moment des difficultés Sud-Africaines. Mais si vous trouvez que cela vous est impossible et si la Non-Coopération devient une nécessité absolue, j'espère que Votre Excellence me fera l'honneur de croire que ceux qui ont suivi mes conseils et moi-même sommes guidés uniquement par un sentiment rigoureux de notre devoir.

«J'ai l'honneur de demeurer le fidèle serviteur de Votre Excellence.

M. K. GANDHI.»

PROGRAMME DE NON-COOPERATION

Comment agir et quand.

Détails sur la première phase.

On a posé au Comité de Non-Coopération un grand nombre de questions pour savoir ce qu'il espérait faire et quelles étaient les méthodes à adopter pour commencer la Non-Coopération.

Le Comité désire faire bien comprendre que tout en s'attendant à ce que chacun réponde absolument à sa demande, il souhaite également entraîner les membres les moins résolus. Il veut enrôler la sympathie passive, sinon la coopération active du pays tout entier.

Par conséquent ceux qui ne pourraient faire de sacrifice physique peuvent aider en souscrivant, ou en travaillant pour le mouvement.

Si la Non-Coopération devient nécessaire, voici ce que le Comité a décidé pour la première phase:

1. Abandon de tous titres et postes honorifiques.

2. Refus de participer aux emprunts du Gouvernement.

3. Refus, de la part des avocats et hommes de loi, d'exercer leur profession. Règlement de tous les litiges par arbitrage privé.

4. Boycottage des Ecoles du Gouvernement par les parents.

5. Boycottage des Conseils Réformés.

6. Refus de prendre part aux réceptions du Gouvernement et autres cérémonies semblables.

7. Refus d'accepter tout poste militaire ou civil en Mésopotamie, ou de s'engager pour servir dans l'armée, particulièrement dans les territoires turcs actuellement administrés, en violation des promesses qui ont été faites.

8. _Répandre le Swadeshi._ Pousser vigoureusement au progrès du _Swadeshi_, en amenant les gens, au moment de cet éveil religieux et national, à se rendre compte que leur premier devoir envers leur pays est de se montrer satisfaits de ce qu'il produit et de ce qu'il manufacture.

Il faut faire progresser le _Swadeshi_, sans attendre le 1er Août. C'est une règle de conduite éternelle qu'on ne devra pas abandonner, même lorsque l'accord sera fait.

Il sera bon, dès maintenant de n'accepter ni poste civil, ni poste militaire, et de cesser de souscrire à tout emprunt du Gouvernement ancien ou récent.

Quant au reste, il faut se rappeler que la Non-Coopération ne commence pas avant le 1er Août prochain.

Nous faisons et ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour éviter d'avoir recours à une rupture aussi sérieuse avec le Gouvernement, en demandant avec instance aux Ministres de Sa Majesté de réclamer la révision d'un traité qui a été universellement condamné.