Part 6
«M. Gandhi a la réputation d'être un Saint; mais dans ses discours, il semble que ce soit l'homme politique qui domine. Il s'est beaucoup servi des _hartals_, et l'on ne peut nier que sous sa direction le _hartal_ ne soit en passe de devenir une arme politique puissante, unissant sur toute question ceux qui ont de l'éducation et ceux qui n'en ont pas. Le _hartal_ n'est pas dépourvu de désavantages. Il enseigne l'action directe; et l'action directe, si puissante soit-elle, ne travaille pas à l'union. M. Gandhi est-il absolument sûr de servir les injonctions les plus nobles d'_Ahimsâ_: ne faire aucun mal? Sa proposition de commémorer la tragédie du Jallianwala Bagh n'est pas de nature à faire naître l'harmonie. Ce fut un événement tragique où notre gouvernement se vit entraîné; mais ce souvenir amer mérite-t-il qu'on le conserve? Ne pourrait-on, pour commémorer cet événement, ériger un temple de la paix, qui aidât les veuves et les orphelins à bénir le nom de ceux qui sont morts, sans savoir pourquoi? Le monde est rempli de politiciens et de chicaneurs qui, au nom de patriotisme, empoisonnent chez l'homme ce qu'il y a de plus doux; comme résultat, nous avons des guerres, des haines et des crimes honteux, comme celui qui fit un abattoir du Jallianwa Bagh. Ne pouvons-nous à présent essayer d'une _symbiose_ plus large, telle qu'en prêchèrent Bouddha et le Christ, et amener l'univers entier à vivre heureux dans l'union. M. Gandhi semblait destiné à devenir l'apôtre d'un mouvement de ce genre; mais les circonstances sont en train de le contraindre à chercher le moyen d'exciter la résistance de groupes isolés. Il n'est pas trop tard pour qu'il entreprenne la mission plus vaste d'unir le monde entier!»
Je cite le passage en entier. En général, je ne tiens pas compte des critiques que l'on fait de moi ou de mes méthodes, sauf lorsque j'avoue m'être trompé, ou lorsque je veux insister sur les principes qui font l'objet de la critique. J'ai une double raison pour tenir compte de ce passage. Non seulement je tiens à élucider des principes qui me sont chers, mais je tiens également à témoigner mon estime à l'auteur de cette critique, que je connais et que j'ai admiré pendant de longues années, pour la beauté remarquable de son caractère. Le critique regrette de voir en moi un politicien, alors qu'il s'attendait à ce que je fusse un saint. Je trouve, pour commencer, que le mot «saint» devrait être rayé de la vie présente[63].
C'est un terme beaucoup trop sacré pour qu'on l'applique à n'importe qui, et surtout à quelqu'un comme moi, qui n'ai d'autre prétention que de chercher la vérité, qui sais si bien ce qui lui manque, qui se trompe et qui n'hésite jamais à le reconnaître, qui avoue franchement que, pareil à l'homme de science, il fait des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie, mais qu'il ne peut même pas prétendre en être un, parce qu'il ne peut donner aucune preuve évidente de l'exactitude scientifique de ses méthodes, ni des résultats tangibles de ses expériences. Cependant, et quoiqu'en renonçant à la sainteté je désappointe l'attente du critique, je voudrais dissiper ses regrets, en lui répondant que le politicien n'a jamais influencé aucune de mes décisions, et que si je m'occupe de politique, c'est simplement parce qu'aujourd'hui la politique s'enroule autour de nous comme les replis d'un serpent dont on ne peut se dégager, quelque mal qu'on se donne. J'ai donc l'intention de lutter contre ce serpent, comme je l'ai fait consciemment, avec plus ou moins de succès, depuis 1894, et inconsciemment, ainsi que je l'ai découvert, depuis que j'ai l'âge de raison. Tout à fait égoïstement, comme je tiens à vivre en paix au milieu de l'orage déchaîné autour de moi, j'ai fait des expériences sur moi-même et sur mes amis, en introduisant la religion dans la politique. Permettez-moi de vous expliquer ce que j'entends par la religion. Ce n'est pas la religion Hindoue, à laquelle j'attache certainement plus de prix qu'à toute autre, mais la religion qui dépasse l'Hindouisme, qui transforme notre nature même, qui nous unit indissolublement avec la vérité qui est en nous et qui toujours purifie. C'est l'élément permanent de la nature humaine qui ne considère jamais le prix trop élevé lorsqu'il s'agit d'arriver à son expression complète, et qui laisse l'âme absolument inquiète tant qu'elle ne s'est pas découverte, tant qu'elle ne connaît pas son Créateur et qu'elle n'a pu apprécier le véritable rapport qui existe entre elle-même et son Créateur.
Voilà dans quel état d'esprit religieux je me trouvais lorsque j'ai pensé au _hartal_. Je voulus démontrer que ce ne sont pas les connaissances littéraires qui rendront l'Inde consciente de ce qu'elle est, ni qui uniront ceux qui sont instruits. Le _hartal_, comme par magie, éclaira l'Inde entière, le 6 avril 1919. Et sans l'interruption dont Satan fut cause, en soufflant la crainte à l'oreille d'un gouvernement conscient de ses torts, et qui incita à la colère un peuple qui y était préparé par sa défiance vis-à-vis du Gouvernement, l'Inde se fût élevée à une hauteur incomparable. Non seulement le _hartal_ avait été adopté par des foules nombreuses, dans un esprit absolument religieux, mais celui-ci devait être le prélude d'une série d'Actions directes.
Seulement mon critique déplore l'action directe, «parce qu'elle ne travaille pas à unir». Je suis tout disposé à discuter ce point. Rien, sur cette terre, n'a jamais été accompli sans action directe. Je n'ai pas voulu adopter l'expression «résistance passive», parce qu'elle est considérée comme l'arme des faibles. C'est l'action directe qui, dans l'Afrique du Sud donna des résultats, et des résultats si satisfaisants qu'ils ramenèrent le Général Smuts à la raison. En 1906 il était l'adversaire le plus implacable des aspirations indiennes. En 1914, il se montrait fier d'avoir fait tardivement justice en supprimant du Livre des Statuts une clause honteuse, laquelle, avait-il déclaré en 1909, ne serait jamais supprimée, parce que, disait-il alors, «l'Afrique du Sud ne tolérerait jamais l'abrogation d'une décision confirmée deux fois par le Parlement du Transvaal.» Et qui plus est, l'action maintenue pendant huit ans ne laissa subsister après elle aucune amertume, et ces mêmes Indiens qui avaient lutté si obstinément contre le Général Smuts se groupèrent autour de son drapeau en 1915, et se battirent sous ses ordres dans l'Afrique Orientale. A Champaran, ce fut l'action directe qui mit fin à des griefs séculaires. Se soumettre humblement, lorsqu'on est irrité par des injustices ou par une impuissance législative que l'on voudrait voir supprimée, non seulement ne contribue pas à unir, mais aigrit celui qui est faible, l'irrite et le dispose à saisir l'occasion d'éclater, lorsqu'elle se présente. En m'alliant au parti faible, en lui enseignant une action directe, ferme et inoffensive, je lui donne le sentiment d'être fort et d'être capable de défier la force physique. Il se sent fortifié par la lutte, reprend conscience et, sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance et apprend à se montrer satisfait, si l'injustice à laquelle il veut remédier est réparée.
C'est dans cet ordre d'idées que je me suis permis de proposer un monument commémoratif pour le Jallianwala Bagh. L'auteur d'_East and West_ m'attribue l'intention d'avoir voulu suggérer ce qui ne m'était pas même venu à l'esprit. Il pense que je désire commémorer le crime commis au Jallianwala Bagh. Rien ne saurait être plus éloigné de ma pensée que de vouloir perpétuer le souvenir d'une action aussi noire. Sans doute, avant d'avoir obtenu ce à quoi nous avons droit, nous aurons une répétition de cette tragédie, et j'y préparerai la nation en faisant conserver pieusement la mémoire de morts innocents. Les veuves et les orphelins ont reçu et reçoivent des secours, mais nous ne pouvons «bénir le nom de ceux qui sont morts sans savoir pourquoi», si nous n'acquérons pas le terrain rendu sacré par le sang versé, pour y élever le monument convenable. Ce n'est pas afin qu'il serve à rappeler une action vile, si je puis faire autrement, mais afin de communiquer à la nation cet encouragement qu'il vaut mieux mourir faibles et non armés, et en victimes plutôt qu'en tyrans. Je voudrais que les générations futures se souviennent que nous qui avons été témoins de leur mort innocente n'avons pas avec ingratitude refusé de chérir leur souvenir. Ainsi que le fit remarquer Mrs Jinnah en donnant sa petite obole: «le monument nous fournira au moins l'excuse de vivre». En somme, c'est l'esprit dans lequel le monument sera élevé qui décidera de son caractère.
Quelle fut la plus vaste _symbiose_ que prêchèrent Bouddha et le Christ? Bouddha porta hardiment la guerre dans le camp ennemi et fit tomber à genoux les prêtres arrogants. Le Christ chassa les marchands et les changeurs du temple de Jérusalem et fit tomber sur les arrogants et les hypocrites les anathèmes du ciel. Tous deux étaient intensément partisans de l'action directe. Mais si le Christ et Bouddha châtièrent tous deux, derrière chacun de leurs actes se cachaient une bonté et un amour indéniables. Ils n'auraient pas levé la main contre un ennemi et auraient préféré se livrer qu'abandonner la Vérité, pour laquelle ils vivaient. Bouddha serait mort en résistant aux prêtres, si la noblesse de son amour n'avait pas suffi à la tâche de les faire plier. Le Christ mourut sur la croix et couronné d'épines, défiant tout l'Empire. Et si je soulève la résistance non-violente, je ne fais que suivre humblement le chemin tracé par les grands maîtres, que le critique a nommés.
Enfin, l'auteur de l'article s'en prend à ce que je groupe des unités; il voudrait que j'entreprisse la mission plus vaste d'unir le monde. Je lui ai dit, un jour que lui et moi nous trouvions réunis sous le même toit, que j'étais probablement plus cosmopolite que lui. Je m'en tiens à cette expression, à moins de grouper des unités, je ne parviendrai jamais à unir le monde entier. Tolstoï a dit un jour que si seulement nous consentions à ne pas nous occuper des taches de nos voisins, le monde s'en tirerait parfaitement, sans que nous fissions autre chose. Et si seulement nous pouvons aider nos proches voisins, en cessant d'en faire notre proie, le cercle d'unités groupées comme il faut grandira sans cesse jusqu'au moment où il se confondra avec le monde entier. Nul ne peut essayer d'en accomplir davantage. _Yatthaa pindhé thatthaa brahmandé_[64] est aussi vrai à l'heure présente qu'il y a des siècles, lorsque ces mots furent prononcés par quelque Rishi inconnu.
_12 mai 1920_
[63] La note suivante parue dans _la Jeune Inde_ donne quelques explications complémentaires sur la position de Gandhi:
«_Un Messager de Dieu._--Je viens de recevoir une coupure de journal, où l'on m'attribue l'honneur d'être un messager de Dieu et où l'on me demande si je prétends avoir reçu de Dieu certaines révélations particulières. J'ai déjà parlé des miracles que l'on me prête. Et quant à cette nouvelle fonction, il faut que je la désavoue. Je prie, comme tout bon Hindou. Je crois que nous pouvons tous devenir des messagers de Dieu, si nous cessons de craindre les hommes et ne cherchons que la Vérité de Dieu. Je crois fermement que je ne cherche pas autre chose que la Vérité de Dieu et que je n'ai plus aucune crainte des hommes. Je sens donc d'une façon certaine que Dieu est avec le Mouvement de Non-Coopération. Je n'ai aucune révélation de la Volonté divine. J'ai la foi absolue que Dieu se révèle chaque jour à tout être humain, mais que nous sommes sourds à la «_petite voix silencieuse_». Nous fermons les yeux et nous ne voyons pas la colonne de feu qui se trouve devant nous. Je sens son omniprésence. L'auteur de l'article peut faire comme moi.»
(_La Jeune Inde_, 25 mai 1921)
«_Un Blasphème._--Un correspondant m'écrit: «J'ai le regret de vous informer que l'on voit constamment des images de vous et d'autres chefs, représentés sous les traits de _Shri-Krishna_ et de _Pandavas_. N'allez-vous pas profiter de votre influence pour y mettre fin, car cela doit froisser les sentiments religieux d'un grand nombre pour qui, comme pour moi, _Shri-Krishna_ est non seulement un grand homme mais Dieu incarné?»
«Ce correspondant a toute ma sympathie. Je n'ai pas vu les gravures en question, mais je considère que c'est un blasphème de me représenter sous les traits de _Shri-Krishna_. Je n'ai pas la prétention d'être autre chose qu'un humble travailleur parmi beaucoup d'autres, pour une noble cause qui perdrait plutôt qu'elle ne gagnerait à la glorification de ses chefs. Une cause a de meilleures chances de réussir, lorsqu'on l'examine et qu'on la juge sur son propre mérite. Dans une société qui progresse, les moyens employés doivent toujours être considérés avant les hommes, qui ne sont après tout que des instruments imparfaits travaillant à leur propre réalisation. Je supplierai donc de toutes mes forces les enthousiastes ou les hommes d'affaires entreprenants d'observer le sens des proportions et de supprimer de la circulation toutes images de ce genre, dont l'intention est manifestement de blesser les susceptibilités profondément religieuses.»
(_La Jeune Inde_, 13 juillet 1921).
«_Mon Ambition._--Un correspondant persistant de Simla me demande si j'ai l'intention de former une secte et de prétendre à la divinité. Je lui ai répondu une lettre personnelle, mais il voudrait dans l'intérêt de la postérité que je le déclare publiquement. Je pensais avoir nié dans les termes les plus énergiques toute prétention à la divinité. Je prétends n'être qu'un humble serviteur de l'Inde et de l'humanité, et je voudrais mourir à son service. Je n'ai aucun désir de former une secte, j'ai réellement trop d'ambition pour me contenter seulement d'une secte qui me suive. Je ne représente aucune idée nouvelle. J'essaye de me laisser guider par la Vérité et de la représenter telle que je la connais. Je prétends certainement jeter une nouvelle lumière sur mainte vérité ancienne. J'espère que cette déclaration satisfera celui qui me questionne et d'autres comme lui.»
(_La Jeune Inde_, 25 août 1921.)
[64] Cette expression sanscrite signifie: «Comme il en est d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout l'univers...»
COMMENT ORGANISER
LA NON-COOPÉRATION
La meilleure façon de répondre aux critiques et aux craintes exprimées, au sujet de la Non-Coopération, est peut-être d'en établir un programme plus complet. Les critiques semblent s'imaginer que les organisateurs ont l'intention de mettre en action, d'un seul coup, tout ce qui a été projeté. A dire vrai, les organisateurs ont fixé quatre étapes définies et progressives. La première consiste à faire l'abandon de tous titres et à renoncer à toute fonction honorifique. S'il n'y a pas de résultat, ou si le résultat ne produit pas l'effet souhaité, on aura recours à la seconde. Celle-ci nécessite beaucoup de préparatifs préliminaires. Il est certain qu'on ne fera cesser le travail à un employé n'ayant pas les moyens de subvenir à ses besoins personnels et à ceux de sa famille, que si le Comité pour le Califat peut en assumer la charge. Tous les services ne seront pas invités à cesser le travail en même temps, et jamais aucune pression ne sera exercée sur un employé, pour l'obliger à abandonner le service du Gouvernement, de même qu'on ne touchera à aucun patron privé, pour la simple raison que le Mouvement n'est pas anti-Anglais. Il n'est même pas anti-Gouvernemental.
Il nous faut refuser de coopérer avec le Gouvernement, parce que le peuple ne doit pas se faire le complice d'une injustice, d'un serment violé,--de la profanation d'un profond sentiment religieux. Il va de soi que le mouvement sera retardé, si une pression indue s'exerce sur un employé, ou si un membre du Comité pour le Califat emploie la violence ou l'approuve. La seconde phase ne peut manquer de réussir complètement, si elle est adoptée par un nombre raisonnable de citoyens, car nul gouvernement, le gouvernement indien moins que tout autre, ne pourrait subsister si le peuple cessait de le servir. La troisième phase--le retrait des troupes et de la Police--est lointaine. Les organisateurs néanmoins ont voulu être justes, agir ouvertement, et se montrer au-dessus de tout soupçon. Ils n'ont pas voulu cacher au gouvernement ou au public une seule des mesures qu'ils se proposaient d'adopter, même en cas d'éventualité éloignée. La quatrième phase, c'est-à-dire le refus de payer les impôts, est plus lointaine encore. Les organisateurs reconnaissent que suspendre le payement des impôts généraux est fort dangereux. Il est probable qu'une certaine classe de gens impulsifs se verront aux prises avec la police. Aussi, les organisateurs ne s'y engageront pas, sans être absolument certains qu'il n'y aura aucune violence de la part du peuple.
J'admets, comme je l'ai déjà fait, que la Non-Coopération ne peut avoir lieu sans risques; mais les risques de l'indolence devant un problème grave sont infiniment plus grands que le danger de la violence, que peut faire naître l'organisation de la Non-Coopération. Ne rien faire est le moyen certain d'appeler la violence...
Ceux dont la cause est juste ne se sont jamais contentés d'une simple protestation. Certains sont morts pour elle. Peut-on s'attendre à ce qu'un peuple aussi fier que les Mahométans risque moins?
_9 juin 1920_
LA LOI DE LA SOUFFRANCE
Aucun pays ne s'est jamais élevé sans s'être purifié au feu de la souffrance. Pour que les blés poussent, il faut que le grain périsse. La vie sort de la mort. L'Inde peut-elle sortir de son esclavage, sans obéir à la loi éternelle de la purification par la souffrance?
Si l'on en croyait certains, l'Inde accomplirait évidemment sa destinée sans pénible labeur. Ils tiennent surtout à ne pas voir se renouveler les événements du mois d'avril 1919. Ils craignent la Non-Coopération, parce qu'elle entraînera la souffrance d'un grand nombre. Si Hampden s'était tenu ce raisonnement, il n'eût pas refusé de payer l'impôt pour la construction de navires, et Wat Taylor n'eût pas davantage élevé l'idéal de la rébellion. L'Histoire d'Angleterre et l'Histoire de France abondent en exemples d'hommes, qui continuèrent à poursuivre un but qui était juste, sans s'inquiéter de la souffrance entraînée par là. Ils ne s'attardaient pas à réfléchir si des gens ignorants allaient souffrir, sans le vouloir. Pourquoi prétendrions-nous écrire notre Histoire différemment? Nous pouvons, si nous le désirons, profiter des erreurs de nos prédécesseurs pour faire mieux; mais il nous est impossible de supprimer la loi de la souffrance, qui est inhérente à notre être. Le seul moyen de mieux faire serait, si possible, d'éviter qu'il y eût violence de notre côté, afin de hâter ainsi la marche du progrès et d'introduire dans les méthodes de souffrance une pureté plus grande. Si nous le voulons, nous pouvons prendre sur nous de ne pas contraindre le coupable, par la force physique, à plier devant notre volonté comme le font aujourd'hui les _Sinn Feiners_, ou bien, nous pouvons, par la coercition, obliger nos voisins à adopter nos méthodes, ainsi que certains l'ont fait pour le _hartal_. Le progrès dépend de la somme de souffrance endurée par la victime. Plus la souffrance est pure, plus le progrès est grand. C'est pourquoi le sacrifice de Jésus suffit à rendre libre un monde accablé de maux. Dans sa marche vers le but, il ne tint pas compte du prix de la souffrance imposée à son prochain, que celui-ci l'ait volontairement endurée ou non. C'est ainsi que les souffrances d'Harishandra suffirent à rétablir le royaume de la vérité. Il devait savoir que ses sujets souffriraient involontairement de son abdication. Il ne s'en inquiéta pas, parce qu'il ne pouvait pas faire autre chose que suivre la vérité.
J'ai déjà dit que je ne déplorais pas tant le massacre de Jallianwala Bagh que le meurtre d'Anglais commis par nous-mêmes et la destruction de biens. Les horribles événements d'Amritsar détournèrent l'attention publique d'horreurs plus grandes, quoique plus lentes, qui avaient lieu à Lahore, où par un lent procédé on tentait de dégrader les habitants. Mais avant de nous élever, nous aurons à supporter maintes fois des procédés semblables, jusqu'au jour où nous aurons appris à souffrir volontairement et à y trouver de la joie. Je suis convaincu que les habitants de Lahore n'ont jamais rien fait pour mériter les insultes cruelles qu'on leur a infligées; jamais ils n'ont fait de mal à un seul Anglais, jamais ils n'ont détruit de biens. Mais un maître obstiné était résolu à broyer l'esprit d'un peuple qui essayait de se débarrasser d'un bât qui le blessait. Et si l'on me disait que tout ceci arrive parce que j'ai prêché le _Satyâgraha_, je répondrais qu'en ce cas je n'en continuerai à le prêcher qu'avec plus de vigueur, et cela tant qu'il me restera du souffle pour le faire, et je dirais qu'à la prochaine occasion, ils devront répondre à l'insolence d'un O'Dwyer, non pas en ouvrant leurs boutiques sous la menace de ventes forcées, mais en laissant le tyran accomplir sa mauvaise action jusqu'au bout et vendre tout ce qu'ils possèdent, sauf leur âme indomptable. Les Sages de l'antiquité mortifiaient leur chair, pour que leur âme devînt libre et que leur corps pût supporter n'importe quelle souffrance infligée par des tyrans prétendant leur imposer leur volonté. Et si l'Inde désire retrouver son antique sagesse, si l'Inde veut éviter les erreurs de l'Europe, je supplierai ses fils et ses filles de ne pas se laisser tromper par de belles phrases, par les subtilités qui nous emprisonnent, par la crainte des souffrances que l'Inde devra peut-être endurer, mais de considérer ce qui arrive aujourd'hui en Europe et de se rendre compte ainsi qu'il nous faudra souffrir comme l'Europe a souffert, mais non pas faire souffrir les autres. L'Allemagne voulait dominer l'Europe, et les Alliés voulaient faire de même, en écrasant l'Allemagne. L'Europe n'a rien gagné à la chute de l'Allemagne. Les Alliés se sont montrés tout aussi faux, tout aussi cruels, tout aussi avides que l'Allemagne le fut ou l'eût été. L'Allemagne ne serait pas tombée dans l'exagération (hypocritement dévote), que l'on remarque dans un grand nombre des actions des Alliés.
L'erreur que j'ai déplorée l'an dernier ne se rapportait pas aux souffrances infligées au peuple, mais aux fautes qu'il a commises, à la violence employée, toutes choses provenant de ce qu'il n'avait pas suffisamment compris le Message du _Satyâgraha_. Quel est donc le sens de la Non-Coopération, selon la loi de la Souffrance? Il nous faut accepter volontairement les pertes et les désagréments que nous causera l'obligation de retirer notre appui à un gouvernement qui agit contrairement à notre volonté. Le pouvoir et la fortune sont des crimes, sous un gouvernement injuste. «La pauvreté, en ce cas, dit Thoreau, est une vertu». Il se peut que, dans la période de transition, nous commettions des fautes, que certaines souffrances soient infligées, que nous aurions pu éviter. Tout cela est préférable à l'émasculation de la nation.
Il nous faut refuser d'attendre que le mal soit réparé, que le coupable ait conscience de son iniquité. Il ne faut pas que nous continuions à participer au mal, parce que nous avons peur de souffrir ou de faire souffrir les autres. Nous devons combattre le mal, en cessant d'aider directement ou indirectement celui qui fait le mal.