La jeune Inde

Part 8

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Ceux qui ont conscience de leur responsabilité et de la gravité de la cause n'agiront pas isolément, mais de concert avec le Comité. Le succès dépend entièrement d'une Non-Coopération disciplinée et concertée; et celle-ci est subordonnée à une stricte obéissance aux instructions, au calme et à l'absence totale de violence.

_14 juillet 1920._

LA LOI DES MAJORITÉS

Mrs Besant a lu le compte-rendu du discours que j'ai fait à la Réunion organisée au Pendjab par les Ligues pour le Home Rule de l'Inde et l'Union Internationale de Bombay; et, voyant que j'ai réclamé des poursuites contre le Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael O'Dwyer, elle demande comment j'ai pu proposer une motion dont je n'avais pas approuvé les termes. M. Shastriar s'est également montré inquiet de cet acte. Je n'ai eu sous les yeux aucun résumé de mon discours et ne puis dire par conséquent s'il a été convenablement reproduit. Comme j'ai parlé en gujerati, il est possible que la traduction donnée soit infidèle. Je vais essayer d'expliquer moi-même ma position. Je le fais volontiers, car j'estime que le principe soulevé par ces deux grands chefs est fort important.

On m'a souvent accusé d'avoir un caractère inflexible. On m'a dit que je ne voulais pas m'incliner devant la décision de la majorité. On m'a accusé d'être un autocrate... Je me flatte au contraire d'être de nature souple pour tout ce qui n'est pas d'importance vitale. J'ai horreur de l'autocratie. J'attache beaucoup trop de valeur à ma propre liberté et à ma propre indépendance pour ne pas les chérir chez autrui. Je ne désire pas qu'un seul être me suive, si je n'ai pas fait appel à sa raison. Je suis si peu conventionnel que j'irais jusqu'à renier la divinité des plus antiques _Shastras_, s'ils ne pouvaient convaincre ma raison. Mais l'expérience m'a démontré que, pour vivre dans la société et pour conserver mon indépendance, il me faut limiter l'indépendance absolue aux questions qui sont de la plus haute importance. Dans toutes les autres qui n'obligent pas à sacrifier sa religion ou son code moral, il faut s'incliner devant la majorité. Dans le cas présent, j'ai trouvé la possibilité d'expliquer mon attitude. Le pays a eu de nombreux exemples de ma nature inflexible. Elle était heureuse d'avoir une occasion de pouvoir céder sans danger. Je n'ai pas cessé de croire que le pays a tort de réclamer la poursuite du Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael. Mais ceci est l'affaire des Anglais. Mon but est de m'assurer que ceux qui ont fait le mal quittent le service du Gouvernement. Rien de ce que j'ai vu depuis n'a fait changer mon opinion à ce sujet. Et c'est ce que j'ai dit clairement, à la réunion même, où j'ai proposé la motion. Je l'ai proposée, parce qu'il n'y a rien d'immoral à demander des poursuites contre le Général Dyer. Le pays a le droit de le faire. Le Sous-Comité du Congrès avait déclaré que l'abandon de ce droit serait assurément utile au bien de l'Inde. Je croyais par conséquent ma position tout à fait claire, à savoir: que j'étais toujours opposé à l'idée de poursuite, mais que néanmoins je n'avais aucune objection à proposer la motion, puisque celle-ci ne pouvait par elle-même faire aucun mal.

J'admets cependant que c'était une expérience dangereuse que de prendre cette résolution, pendant la crise que nous traversons. Tandis que nous élaborons de nouvelles règles de conduite pour le public et que nous essayons d'instruire, d'influencer et de guider les masses, il est dangereux de rien faire qui puisse les déconcerter ou nous donner l'apparence de «nous humilier devant la multitude». Je crois qu'à l'heure présente, il vaut mieux être qualifié d'obstiné et d'autocrate que d'avoir seulement l'air d'être influencé par la multitude, et de désirer son approbation. Ceux qui prétendent diriger les masses doivent résolument se refuser à se laisser mener par elles, si l'on veut éviter le règne de la populace déchaînée et si l'on désire pour le pays un progrès bien ordonné. Je crois que non seulement il est insuffisant de protester simplement de ses opinions et de se soumettre à l'opinion générale, mais qu'il est _nécessaire_ dans les questions d'importance vitale que les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la masse, si cette opinion ne se recommande pas à leur raison.

_14 juillet 1920._

BOYCOTTAGE DES CONSEILS

Pundit Rambhuji Dutt Chaudhry s'est rangé parmi les adversaires de Lala Lajpat Rai au sujet du boycottage des Conseils. Madras est divisé, la plupart des chefs Nationalistes semblent peu disposés à boycotter les Conseils. Le _Mahratta_ s'est déclaré contre cette mesure dans un article où il donne des arguments très justes. Ses raisons pour s'opposer au boycottage sont au nombre de deux. 1º Si les Nationalistes s'abstiennent, les Modérés auront tous les sièges. 2º Puisque nous avons fait quelque progrès avec les Conseils législatifs il est probable que nous en ferons davantage, lorsque les représentants du peuple auront des pouvoirs plus étendus.

La première raison ne fait guère honneur à un grand parti populaire. S'il est mauvais de faire partie des Conseils, pourquoi les Nationalistes seraient-ils jaloux d'y voir entrer les Modérés? Doivent-ils participer au mal parce que les Modérés ne veulent pas s'abstenir? ou bien se dit-on que le mal ne pourrait être évité que si tous s'unissent pour le boycottage? Dans ce cas c'est montrer une ignorance totale du principe du boycottage. Nous boycottons une institution soit parce qu'elle nous déplaît, soit parce que nous ne voulons pas collaborer avec ceux qui la dirigent. Cette dernière raison seule est en cause pour les Conseils, et je déclare que dans un certain sens nous coopérons en en faisant partie, même si notre but est de faire de l'obstruction. La plupart des institutions, et particulièrement le Conseil Législatif Britannique, prospèrent malgré l'obstruction, et les obstructions disciplinées des Irlandais n'ont guère fait d'impression sur la Chambre des Communes. Les Irlandais n'ont pas obtenu le _Home Rule_ qu'ils désiraient. Le _Mahratta_ prétend que faire de l'obstruction serait de la Non-Coopération active et agressive. Je me permets d'y contredire. Selon moi c'est témoigner un manque de confiance en soi, c'est-à-dire en sa doctrine. On doute et on périt. Je ne crois pas que les chefs anglais ou Modérés puissent envisager avec tranquillité un boycottage nationaliste des Conseils. Nous voici face à face avec la réalité. Un seul Modéré tiendra-t-il à faire partie d'un Conseil si plus de la moitié des votants n'approuvent pas sa candidature? Je considère que ce ne serait pas constitutionnel car il ne représenterait pas sa circonscription. Le Boycottage que j'aurais en vue suppose une discipline des plus actives et une propagande attentive et s'appuie sur la croyance que les électeurs préfèreront un boycottage absolu à l'obstruction. Si l'on pense que le peuple lui-même ne désire pas le boycottage absolu le devoir de ceux qui y croient serait de démontrer aux électeurs combien le boycottage est supérieur à l'obstruction. Faire partie des Conseils est se soumettre au vote de la majorité c'est-à-dire coopérer. Par conséquent si nous voulons arrêter les rouages du gouvernement, comme c'est le cas, jusqu'à ce que nous ayons obtenu justice au sujet du Califat et du Pendjab, il nous faut opposer toutes nos forces au Gouvernement et refuser d'accepter le vote de la Majorité au Conseil parce que celui-ci ne représente pas la volonté du pays ni la nôtre. Mieux vaut un ministre qui refuse ses services, qu'un ministre qui sert en protestant. Servir en protestant prouve que la position n'est pas intolérable. Je prétends que la position créée par le Gouvernement est devenue intolérable et qu'il ne reste par conséquent rien d'autre à faire pour qui se respecte que la Non-Coopération, c'est-à-dire une abstention totale. Le Général Botha refusa de faire partie du Conseil de Lord Milner parce qu'il désapprouvait l'attitude de celui-ci dans ses rapports avec les Boers. Et le Général Botha réussit parce qu'il avait pour lui le Transvaal presque entier. Au point de vue politique le succès dépend de la façon dont le pays accepte le mouvement de boycottage. Au point de vue religieux, le succès est obtenu par l'individu dès que celui-ci _agit_ selon ses principes, et son action assure le succès national parce qu'il en a posé les bases en montrant quel était le chemin le plus direct pour y arriver.

L'autre argument est que nous réussirons en faisant partie des nouveaux conseils parce qu'en somme nous n'avons pas si mal réussi déjà lorsqu'il nous est arrivé de faire partie de corps moins populaires. La réponse à cette objection c'est que la ligne de séparation n'existait pas encore: nous n'avions pas perdu confiance dans la loyauté et la justice britanniques, et peut-être qu'alors nous ne nous sentions pas assez forts pour mener à bien le boycottage, ou que nous n'en avions pas élaboré les méthodes comme nous l'avons fait depuis. Il est probable que ces trois raisons agissent aujourd'hui. Après tout, les façons de faire et les méthodes varient selon les temps. Il nous faut vieillir avec les années. La nourriture qui pouvait nous suffire lorsque nous étions enfants ne nous convient plus lorsque nous avons atteint l'âge d'homme.

_14 juillet 1920._

LE PREMIER AOUT

Il est peu probable que les ministres de Sa Majesté promettent avant le 1er août de réviser les conditions de paix, et que par conséquent l'inauguration de la Non-Coopération soit suspendue. Le 1er août prochain sera aussi important dans l'histoire de l'Inde que le 6 avril l'an dernier. Le 6 avril fut le commencement de la fin de l'_Acte Rowlatt_. Personne ne peut s'imaginer que l'_Acte Rowlatt_ puisse survivre devant l'agitation qui a été suspendue mais non abandonnée. Il doit être évident pour tous que la force qui arrachera la justice à un gouvernement récalcitrant est celle qui fera abroger la loi Rowlatt, et c'est la force du _Satyâgraha_, qu'on l'appelle Désobéissance civile ou Non-Coopération.

Un grand nombre de gens appréhendent la venue de la Non-Coopération à cause des événements qui se sont produits l'an passé. Ils craignent la fureur de la foule et la répétition des représailles qui en furent la conséquence et dont il n'y a guère d'exemple plus atroce dans l'histoire des temps modernes. Personnellement je crains moins la fureur du gouvernement que la fureur de la populace déchaînée. Celle-ci est un signe de folie nationale et par conséquent bien plus difficile à maîtriser que la première, limitée à un groupe restreint. Il est plus facile de renverser un gouvernement qui s'est montré incapable de gouverner que de guérir, dans une foule, des inconnus de leur folie. Mais de grands mouvements ne peuvent être arrêtés parce qu'un gouvernement ou un peuple, ou tous les deux perdent la tête. Nous apprenons et profitons par nos fautes et par nos erreurs. Aucun général, digne de ce nom, ne renonce à la bataille parce qu'il a subi des revers ou, ce qui revient au même, parce qu'il s'est trompé. Il nous faut donc entreprendre la Non-Coopération avec confiance et avec espoir. Comme par le passé, nous en marquerons le début par le jeûne et par la prière, indiquant ainsi le caractère religieux de la démonstration. Les affaires devront cesser ce jour là, des réunions auront lieu pour réclamer la révision des conditions de Paix et la justice pour le Pendjab et pour faire comprendre l'importance de la Non-Coopération jusqu'à ce que justice ait été obtenue. L'abandon des titres et des postes honorifiques commencera également en ce jour. On a exprimé, à ce propos, la crainte que l'avis en ait été donné dans un délai insuffisant. Cette crainte se dissipe aisément si l'on considère que le 1er août marque le début de la Non-Coopération. Ce n'est pas le seul jour où l'abandon de titres et de postes honorifiques peut avoir lieu. A dire vrai, je ne m'attends pas à ce qu'on réponde beaucoup à cet appel dès le premier jour. Une propagande vigoureuse sera nécessaire: chaque possesseur de titres devra être prévenu en personne et toutes les raisons pour lesquelles l'abandon demandé est un devoir devront lui être démontrées.

Mais le plus important dans cette campagne de Non-Coopération est de développer l'ordre, la discipline, la coopération parmi le peuple, la coordination parmi les travailleurs pour la cause. Une Non-Coopération pour être efficace dépend d'une organisation parfaite. Les milliers d'hommes qui se pressaient aux réunions dans le Pendjab m'ont convaincu que le peuple désire retirer sa coopération au gouvernement mais qu'il ne sait comment s'y prendre. La plupart ignorent comment fonctionnent les rouages compliqués de la machine gouvernementale. Ils ne se rendent pas compte que tout citoyen soutient silencieusement, mais non moins sûrement, le gouvernement du jour. Tout citoyen est donc par cela même responsable de chaque acte du gouvernement. Et il est absolument juste de sa part de le soutenir tant que les actions du gouvernement sont supportables. Mais quand celles-ci font du tort à lui-même et à la nation, il est de son devoir de lui retirer son appui.

Ainsi que je l'ai déjà dit, tous les citoyens ne savent pas agir d'une façon ordonnée. Le désordre est causé par la colère, l'ordre par une résistance intelligente. La première condition d'un succès véritable est par conséquent de s'assurer d'une absence totale de violence. La violence envers ceux qui représentent le gouvernement ou envers ceux qui ne se joignent pas à nous, c'est-à-dire qui soutiennent le gouvernement, représente un recul de notre cause, l'arrêt de la Non Coopération et le sacrifice inutile de vies innocentes. Ceux qui désirent voir la Non-Coopération réussir au plus vite se rappelleront que leur principal devoir est de veiller à ce qu'un ordre parfait règne autour d'eux.

_28 juillet 1920._

LA NON-COOPÉRATION

Lettre adressée au Vice-Roi par M. Gandhi pour inaugurer la non-coopération.

«Je ne vous renvoie pas sans un serrement de cœur la médaille d'or _Kaisar-i-Hind_ que votre prédécesseur m'avait offerte pour l'œuvre humanitaire accomplie par moi dans l'Afrique du Sud, la médaille de la guerre des Zoulous qui m'avait été remise en 1906 pour mes services comme officier responsable d'une ambulance de volontaires indiens, la médaille de la guerre des Boers pour les services que j'ai rendus pendant la guerre Sud-Africaine comme aide-surveillant d'un corps de brancardiers volontaires Indiens. Je me permets de vous renvoyer ces décorations conformément à un plan de Non-Coopération que nous inaugurons aujourd'hui et qui est lié au mouvement pour le Califat. Quelques précieuses que m'aient été ces distinctions, je ne puis continuer à les porter sans remords tant que mes compatriotes musulmans ont à souffrir d'un tort fait à leurs croyances religieuses. Certains événements qui se sont produits le mois dernier m'ont convaincu toujours davantage que, dans l'affaire du Califat, le Gouvernement Impérial s'est comporté d'une manière peu scrupuleuse, injuste et immorale et que pour défendre cette immoralité il a accumulé les torts. Je ne puis conserver pour un tel gouvernement ni respect, ni affection.

L'attitude du Gouvernement Impérial et celui de Votre Excellence au sujet de la question du Pendjab m'ont donné d'autres sujets de mécontentement. J'ai eu l'honneur, comme Votre Excellence le sait, de faire partie de la Commission du Congrès chargée de rechercher les causes des désordres du Pendjab au mois d'Avril 1919 et j'ai la ferme conviction que Sir Michael O'Dwyer était absolument incapable de remplir les fonctions de Gouverneur-Adjoint du Pendjab, et que sa politique fut la cause principale de la fureur de la foule, à Amritsar. Sans doute les excès commis par celle-ci sont impardonnables; les tentatives d'incendie, le meurtre de cinq Anglais innocents et le lâche attentat contre Miss Sherwood furent des incidents déplorables et gratuits. Mais les mesures de répression prises par le Général Dyer, par le Colonel Frank Johnson, le Colonel O'Brien, Mr Bosworth Smith, Rai Shri Ram Sud, Mr Mallik Khan et autres officiers n'étaient pas proportionnées aux crimes commis par le peuple et atteignirent une cruauté aveugle et une barbarie sans pareille dans l'histoire moderne. La légèreté avec laquelle votre Excellence a traité le crime officiel, la façon dont elle a exonéré Sir Michael O'Dwyer, le rappel de M. Montagu et par dessus tout la honteuse ignorance des événements du Pendjab et la froide indifférence pour les sentiments des Indiens montrées à la Chambre des Lords m'ont rempli des plus sérieuses craintes pour l'avenir de l'Empire, m'ont complètement éloigné du gouvernement actuel et me rendent absolument incapable de continuer à lui offrir comme je l'ai fait jusqu'ici ma coopération loyale.

A mon humble avis, la méthode habituelle qui consiste à faire de l'agitation au moyen de pétitions et de députations, etc., est un remède impuissant pour amener au repentir un gouvernement à ce point indifférent au bien de ceux dont il est responsable. Dans les pays d'Europe le peuple aurait fait une révolution sanglante pour effacer des injustices aussi sérieuses que celles du Pendjab et du Califat. Il aurait résisté de toute sa force contre semblable émasculation nationale impliquée par la dite injustice. Mais, la moitié de l'Inde est trop faible pour résister avec violence et l'autre ne le veut pas. Je me risque donc à suggérer le remède de la Non-Coopération qui permet à ceux qui le désirent de rompre avec le gouvernement, et qui, s'il ne s'accompagne pas de violence et s'accomplit avec méthode, doit l'obliger à faire un retour sur lui-même et à réparer le mal commis. Mais tout en poursuivant cette politique de Non-Coopération aussi loin que je pourrai entraîner le peuple, je ne perds pas l'espoir que vous voyiez la possibilité d'agir avec équité. Je prie donc respectueusement Votre Excellence de réunir en conférence les chefs reconnus du peuple et de chercher avec eux le moyen d'apaiser les Musulmans et de réparer l'iniquité commise envers le malheureux Pendjab.»

_4 août 1920_

LE CONGRÈS ET LA NON-COOPÉRATION

L'honorable Pundit Malaviyaji, pour qui j'ai la plus haute considération, et que j'ai souvent appelé du nom de _Dharmatma_ (âme sainte) s'est adressé à moi, à la fois publiquement et en particulier, pour me demander de suspendre la Non-Coopération jusqu'à ce que le Congrès ait exprimé son opinion. Le _Mahratta_ a été du même avis. Ces demandes m'ont fait réfléchir mais je regrette de dire que je n'ai pu en tenir compte. Je ferais et donnerais beaucoup pour plaire au Punditji. Je désire infiniment recevoir son approbation et sa bénédiction pour toutes mes actions. Mais un devoir plus haut m'oblige à ne pas me détourner du plan adopté par le Comité de Non-Coopération. Il est certains moments dans la vie où il faut agir, même s'il est impossible d'entraîner avec soi ses meilleurs amis. Lorsqu'il y a conflit de devoirs la «petite voix silencieuse» doit être l'arbitre final.

La raison pour laquelle on me demande de suspendre l'action de la Non-Coopération, c'est que le Congrès doit se réunir prochainement, qu'il considérera toute la question de la Non-Coopération et qu'il statuera. «Il vaudrait donc mieux», dit Punditji «attendre la décision du Congrès.» A mon humble avis le devoir d'un membre du Congrès n'est nullement de consulter celui-ci avant d'agir, lorsqu'il n'a aucun doute sur la question. Sinon, ce serait l'inertie.

Le Congrès est en somme le porte-parole de la nation. Lorsqu'on a une politique ou un programme que l'on aimerait voir adopter, mais pour lequel on désire cultiver l'opinion publique, on s'adresse naturellement au Congrès pour qu'il le discute et forme une opinion. Mais lorsque l'on possède une foi inébranlable dans une certaine action ou dans une politique particulière, attendre que le Congrès se prononce serait folie. Il faut au contraire agir et en démontrer l'efficacité afin de décider la nation à l'adopter.

Ma fidélité au Congrès m'ordonne de suivre sa politique si celle-ci n'est pas contraire à ma conscience. Si je fais partie d'une minorité je n'ai pas le droit de poursuivre ma politique au nom du Congrès. La décision du Congrès sur une question donnée ne veut pas dire qu'il soit interdit à un membre du Congrès d'accomplir une action opposée, mais qu'en ce faisant il agit à ses risques et périls et sachant qu'il n'est pas soutenu par le Congrès.

Tout membre du Congrès, tout corps public a le droit et parfois même le devoir d'exprimer son opinion personnelle, d'agir d'après elle et de devancer ainsi le verdict du Congrès. C'est même la meilleure façon de servir la nation. En inaugurant une politique mûrement réfléchie nous fournissons à un grand corps délibérant comme le Congrès, les moyens de se faire une opinion bien informée. Le Congrès ne peut exprimer une opinion nationale quelque peu précise à moins que certains d'entre nous ne possédions des idées nettes sur un plan d'action particulier. Si tous nous tenions en suspens notre opinion, le Congrès se verrait également forcé de faire de même.

Dans toute institution il existe trois classes de gens. Ceux dont les vues sont favorables à une politique donnée, ceux dont les vues sont bien définies mais défavorables et ceux qui n'ont pas de vues bien définies. Pour ce dernier et nombreux groupe c'est le Congrès qui décide. Je suis certain que si nous voulons arriver à faire quelque chose des Réformes, il nous faudra créer une atmosphère pure, saine, élevée au lieu de l'atmosphère malsaine, fétide et avilissante qui existe actuellement. Je considère que notre premier devoir est d'obtenir justice du Gouvernement Impérial pour le Califat et le Pendjab. Dans ces deux questions l'injustice se maintient par les mensonges et l'insolence. Je considère donc qu'il est du devoir de la Nation de débarrasser le Gouvernement de cette souillure avant de pouvoir coopérer avec lui. Même l'opposition ou l'obstruction est possible lorsqu'il y a respect et confiance réciproques. A l'heure présente, l'autorité qui gouverne n'a aucun respect ni pour nous ni pour nos sentiments. Nous n'avons pas foi en elle. La Coopération dans de telles circonstances devient un crime. Je ne puis, avec des vues aussi absolues que les miennes, servir le Congrès et le pays autrement qu'en les mettant en pratique et en fournissant ainsi au Congrès de quoi former sa propre opinion.

Suspendre la Non-Coopération serait pour moi manquer de parole à mes frères musulmans. Ils ont un devoir religieux à remplir. Leur sentiment religieux a été profondément blessé par un mépris total des lois de la justice et des promesses des ministres britanniques. Il faut maintenant que les Musulmans agissent. Ils ne peuvent attendre que le Congrès prenne une décision. Ils peuvent seulement espérer que le Congrès ratifiera leur action et partagera leur tristesse et leur fardeau. Leur action ne saurait être remise jusqu'à ce que le Congrès ait décidé une politique, pas plus que leur plan d'action ne saurait être modifié par une décision contraire de sa part, à moins qu'il ne soit démontré que cette action serait une faute. Le Califat est pour eux une question de conscience, et dans les questions de conscience, la loi de la Majorité n'existe pas.

_4 août 1920._

LA DOCTRINE DE L'ÉPÉE