Part 23
Je ne doute pas un moment que la visite du Prince soit exploitée pour faire de la réclame au «bienveillant» Gouvernement Anglais qui administre l'Inde. Si son Altesse Royale y est invitée pour son plaisir personnel et son amusement, à un moment où l'Inde bouillonne de mécontentement, où les masses sont saturées d'hostilité envers le système de gouvernement qui les administre, où la famine est intense dans le Khulna et les _Ceded Districts_ et un conflit armé est déchaîné au Malabar, c'est un crime envers nous, c'est un crime envers l'Inde de dépenser des millions de roupies pour une simple réception lorsque des millions d'hommes meurent de faim. Huit millions de roupies ont été votés par le Conseil de Bombay rien que pour le défilé.
Des mesures de répression ont été prises en vue de cette visite sur tout le territoire. A Sindh, plus de cinquante Non-Coopérateurs ont été jetés en prison. Quelques-uns des plus braves Musulmans sont cités devant les tribunaux pour répondre de leurs opinions. Dix-neuf travailleurs pour la cause viennent d'être incarcérés au Bengale parmi lesquels Mr Sen Gupta, le plus célèbre avocat de l'endroit. Un _Pir_ (saint) musulman et trois autres travailleurs dévoués sont également en prison pour le même crime. Plusieurs chefs des Provinces sont emprisonnés et le meilleur d'entre eux comparaît pour avoir exprimé ce que je n'ai cessé de répéter dans les colonnes de ce journal et ce que les membres du Congrès ont dit continuellement depuis un an. Plusieurs chefs des Provinces du centre ont été privés de liberté pour le même motif. Un docteur extrêmement populaire, le docteur Paranjapye, homme universellement respecté pour son désintéressement, subit un emprisonnement sévère, comme un vulgaire criminel. Et je suis loin d'être au bout de la liste de Non-Coopérateurs qui sont en prison. Si la visite du Prince est une épreuve pour nous inciter à commettre un vrai crime ou une réponse au mécontentement grandissant, elle est, pour ne pas dire davantage, inopportune. Il n'y a pas le moindre doute que le peuple ne désire pas une visite de son Altesse Royale aux Indes, en ce moment. Il l'a fait savoir en termes non équivoques. Il a déclaré que Bombay devait observer le _hartal_, le jour de son arrivée. Faire venir le Prince, malgré l'opposition du peuple, est certainement une tyrannie.
Dans les circonstances actuelles, quelle doit être notre attitude? Nous devons boycotter toutes les réceptions en l'honneur du Prince, nous abstenir religieusement d'assister à aucune œuvre de charité, fêtes et feux d'artifices organisés à cette intention, refuser d'illuminer et ne pas envoyer nos enfants voir les illuminations.
Pour cela, nous devons publier des feuilles de propagande par milliers et les distribuer parmi le peuple, afin de lui montrer son devoir, et la véritable façon de rendre honneur au Prince est de faire en sorte qu'il trouve la ville déserte à son arrivée à Bombay.
Seulement distinguons entre le Prince et sa personne. Nous n'avons aucun sentiment d'animosité contre le Prince en tant qu'homme. Il ne sait probablement rien des sentiments de l'Inde il ignore probablement les mesures de répression. Il est probable qu'il ignore même les blessures dont le Pendjab saigne encore, qu'il ne sait point que la violation de la promesse envers l'Inde au sujet du Califat reste encore envenimée dans le cœur de tout Indien et que, de l'aveu même du Gouvernement, les membres des Conseils réformés bien qu'élus nominalement ne représentent en aucune façon les quelques cent milliers inscrits sur les listes électorales. Non seulement il serait cruel et inhumain de chercher à faire du mal au Prince, mais ce serait une trahison de notre part envers lui et envers nous-mêmes car nous avons juré de demeurer non violents. Frapper ou insulter le Prince serait de notre part faire à l'Inde et à l'Islam un tort plus grand que les Anglais n'en ont commis envers eux. Ils péchent parce qu'ils ne savent pas. Nous ne pouvons prétendre à la même ignorance. Nous avons, en connaissance de cause, promis devant Dieu et devant les hommes de ne faire mal à aucun individu appartenant de quelque façon au système de gouvernement que nous cherchons à détruire. Il est par conséquent de notre devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger la personne du Prince, comme s'il s'agissait de nous-mêmes. Nous savons qu'en dépit de tous nos efforts, certains voudront prendre part aux diverses cérémonies, par crainte, par espoir, ou par choix. Ils ont autant que nous le droit de faire ce qui leur plaît. Voilà en quoi consiste la liberté que nous voulons obtenir et dont nous voulons jouir. Tant que nous devrons subir le joug profondément irritant d'une insolente bureaucratie, exerçons un grand empire sur nous-mêmes. S'il nous est possible de démontrer la fermeté de notre résolution en ne prenant aucune part au défilé et en montrant de la tolérance vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas notre manière de voir, nous ferons progresser très sensiblement notre cause.
_27 octobre 1921_
POINT DE VUE MORAL
Dès que nous cessons de nous appuyer sur la morale, nous cessons d'être religieux. On n'a point d'exemple de religion foulant aux pieds la morale. L'homme ne peut être cruel, menteur et incontinent, et avoir Dieu pour lui. A Bombay, les partisans de la Non-Coopération ont perdu leur équilibre moral. Indignés contre les Parsis et les Chrétiens qui prenaient part à la réception du Prince, ils ont voulu leur donner une leçon. Ils allaient au devant de représailles. A partir du 17, ce fut un jeu de bascule où personne ne gagna véritablement et où tout le monde perdit.
Ce n'est pas ainsi que nous arriverons au _Swaraj_. L'Inde ne veut pas du Bolchevisme, les gens aiment trop la paix pour tolérer l'anarchie. Ils s'inclineront devant celui qui rétablira ce qu'il est convenu d'appeler ordre. Il nous faut reconnaître la psychologie de l'Inde et ne pas chercher si ce désir avide de paix est un vice ou une vertu. Le type du Musulman de l'Inde est différent du Musulman des autres parties du globe; ses rapports avec les Indiens l'ont rendu plus docile que ses coreligionnaires des autres pays. Il ne peut supporter longtemps que sa vie ou sa fortune soient exposés à un danger évident. L'Hindou est d'une douceur légendaire, au point d'en être presque méprisable. Les Parsis préfèrent la paix à la guerre. A dire vrai, nous avons presque mis la religion au service de la paix. Cette mentalité est en même temps notre faiblesse et notre force.
Développons donc ce qu'elle a de meilleur, son côté religieux. Que «nulle» contrainte ne soit exercée en matière de religion. N'est-ce point une religion pour nous d'observer le Swadeshi et par conséquent le Khadi? Si la religion des autres ne le leur ordonne pas d'adopter le Swadeshi, nous n'avons pas le droit de les y contraindre. Nous avons désobéi à la règle universelle exprimée à nouveau dans le Coran... S'il est mal d'exercer de la contrainte quand il s'agit de la religion où nos convictions sont définies, il est plus mal encore de le faire lorsqu'il s'agit de questions de moindre importance.
Tout ce que nous pouvons, c'est de raisonner avec nos adversaires. Le plus loin où il nous soit permis d'aller est de Non-Coopérer avec eux dans la vie privée...
J'avoue que je n'ai pas toujours condamné les persécutions sociales aussi sévèrement que je l'aurais dû. J'aurais pu me séparer du mouvement, lorsque le mal s'est généralisé... Nous sommes devenus plus tolérants; néanmoins une légère coercition subsistait dont je ne tins pas compte pensant qu'elle mourrait d'elle-même. Je m'aperçus qu'à Bombay il n'en était rien. Elle affecta le 17 un caractère virulent.
Nous avons fait du tort à la cause du Califat et en même temps à celle du Pendjab et au _Swaraj_. Il faut que nous revenions sur nos pas et nous assurions scrupuleusement que les minorités ne soient en aucune façon molestées. S'il plaît aux Chrétiens de porter le chapeau et le pantalon, rien ne doit les en empêcher; si le Parsi tient à conserver son «fenta», il en a le droit absolu; si l'un et l'autre pensent qu'il y va de leur sécurité de s'associer au gouvernement, nous ne pouvons les détacher de leur erreur qu'en faisant appel à leur raison et non en leur cassant la tête. Plus nous voudrons contraindre, plus la sécurité du gouvernement sera grande, quand ce ne serait que parce que ce dernier possède des armes coercitives plus puissantes que les nôtres. Si nous avons recours à une coercition plus grande que celle du gouvernement, nous rendrons simplement l'Inde plus esclave qu'elle ne l'est déjà.
Le _Swaraj_, c'est la liberté pour chacun, pour le plus humble d'entre nous, de faire ce qu'il lui plaît, sans qu'aucun obstacle matériel soit mis en travers de cette liberté. La Non-Coopération non-violente est la méthode par laquelle nous développons l'opinion publique la plus libre et la mettons en valeur. Quand il y a complète liberté d'opinion, celle de la majorité doit faire loi. Si nous faisons partie de la minorité, nous pouvons nous montrer dignes de notre religion en lui demeurant fidèle malgré la pression exercée sur nous... Par notre folie, ne retardons pas l'heure du progrès.
_24 novembre 1921._
LA QUESTION DE SUPRÊME IMPORTANCE
D'ici quelques semaines, la Désobéissance Civile devrait battre son plein dans quelque partie de l'Inde. Le pays est familier maintenant avec la désobéissance partielle et individuelle. La Désobéissance Civile totale est une rébellion sans violence. Un champion convaincu de la Désobéissance Civile ignore purement et simplement l'autorité de l'Etat. Il se met hors la loi et prétend n'obéir à aucune des lois immorales de l'Etat. Il se refuse par exemple à payer les impôts et à reconnaître l'autorité de la loi dans ses rapports journaliers, il pénètre dans les casernes malgré la défense, afin de parler aux soldats, et se poste aux endroits même où il est interdit de stationner. Dans toutes ces actions, il n'emploie jamais la force et ne résiste jamais à la force employée contre lui. Il s'expose à la prison et aux autres méthodes violentes que l'on peut employer contre lui. Il agit ainsi, lorsque et parce qu'il considère que la liberté physique dont il paraît jouir est un intolérable fardeau. Il se dit que l'Etat n'accorde la liberté individuelle qu'autant que le citoyen se soumet à ses règles. Se soumettre aux lois de l'État, voilà le prix que tout citoyen doit payer pour sa liberté. Obéir à un État totalement ou largement injuste est un troc immoral de la liberté. Un citoyen qui reconnaît ainsi la nature malfaisante d'un État ne peut être satisfait d'y vivre par tolérance aux yeux de ceux qui ne partagent pas son opinion; il semble être un fléau pour la société, alors qu'il cherche uniquement et sans commettre de faute morale à se faire arrêter par l'État. La résistance civile ainsi comprise devient l'expression la plus puissante des tourments d'une âme, et une protestation éloquente contre le maintien d'un gouvernement malfaisant. N'est-ce point l'histoire de toute réforme? Les réformateurs, à la grande indignation de leurs semblables, n'ont pas rejeté même les plus innocents symboles quand ils avaient été associés à des pratiques immorales?
Lorsqu'un groupe d'hommes renie l'état sous la domination duquel ils ont vécu jusqu'alors, ils établissent presque leur propre gouvernement. Je dis presque, parce qu'ils ne vont pas jusqu'à employer la force lorsque l'Etat résiste. Leur _affaire_ est de se faire jeter en prison ou fusiller par l'Etat, si celui-ci ne reconnaît pas leur indépendance, ou en d'autres termes s'il ne s'incline pas devant leur volonté.
Ainsi, 3.000 Indiens dans l'Afrique du Sud, après avoir dûment averti le gouvernement du Transvaal, passèrent la frontière du Transvaal en 1914, défiant la loi d'immigration au Transvaal et contraignirent le gouvernement à les arrêter. Quand il ne put arriver à les provoquer à la violence ou les forcer à la soumission, il céda à leur réclamation. Un groupe de gens faisant de la résistance civile est donc comme une armée sujette à toute la discipline du soldat, mais à une discipline plus dure parce qu'il lui manque la surexcitation habituelle à la vie d'un soldat ordinaire. Et comme une armée de résistance civile est ou devrait être dégagée de l'esprit de représailles, elle requiert le moindre nombre de soldats. En vérité, un seul homme résistant civilement suffit à remporter la victoire de la Justice sur l'Injustice.
Le Comité du Congrès de toute l'Inde a autorisé les Comités du Congrès des provinces à commencer la désobéissance civile, sous leur propre responsabilité. J'espère qu'ils donneront au mot responsabilité toute son importance et ne commenceront pas de gaieté de cœur. Toutes les conditions doivent être remplies. Parler encore d'Union Musulmane, de Non-Violence, de _Swadeshi_ et de la suppression de l'Intouchabilité, montre que ces questions ne sont pas arrivées à faire partie intégrale de notre existence nationale... Il serait d'ailleurs préférable de veiller et d'attendre que l'expérience ait lieu dans une partie de l'Inde, tout d'abord... Les régiments qui veillent et qui attendent coopèrent aussi activement que ceux qui se battent véritablement. La seule circonstance qui pourrait autoriser une désobéissance individuelle simultanée pendant que l'expérience aura lieu, serait l'opposition du gouvernement au progrès tranquille du _Swadeshi_; si par exemple un fileur habile qui enseigne son art et l'organise se voyait interdire cette occupation, son devoir serait de ne tenir aucun compte de l'ordre reçu et de courir le risque d'être emprisonné. Pour ce qui est de tout le reste, pendant qu'une partie du pays prendra part à l'offensive et enfreindra délibérément toutes les lois amorales de l'État qu'il lui sera possible d'enfreindre, il vaudra mieux que toutes les autres parties de l'Inde respectent scrupuleusement les ordres et les instructions données. Il est inutile d'ajouter que toute révolte violente dans une autre partie de l'Inde ferait nécessairement du tort à la tentative et même y mettrait fin. Les autres parties de l'Inde devront donc rester calmes et tranquilles, même si les habitants de la région de l'Inde où l'expérience a lieu étaient emprisonnés, criblés de balles ou traités cruellement, d'une façon quelconque par les autorités. Il nous faut être certains qu'elles se montreront à la hauteur de toutes les éventualités possibles.
_10 novembre 1921._
INTROSPECTION
Certains correspondants m'ont écrit en termes touchants pour me demander de ne pas me suicider en janvier si nous n'avons pas obtenu le _Swaraj_ d'ici là et si je suis encore en liberté. Je me rends compte que les mots n'expriment qu'imparfaitement la pensée, surtout lorsque la pensée elle-même est incomplète ou confuse. Je pensais avoir écrit dans le _Navjivan_ assez clairement, mais je m'aperçois que la traduction a été mal comprise par beaucoup...
Une des principales raisons de l'erreur provient de ce que l'on me considère comme un homme parfait. Les amis qui connaissent mes préférences pour la Bhagavad Gita m'ont démontré que ma menace de suicide était en contradiction avec les enseignements que je cherchais à mettre en pratique et m'ont jeté à la tête les versets à l'appui. Tous ces mentors semblent oublier que je ne suis pas autre chose qu'un homme cherchant la vérité. Je prétends avoir trouvé le chemin qui mène à la Vérité, je prétends faire un effort incessant pour la découvrir, mais j'admets que je ne l'ai pas encore trouvée. Découvrir la vérité absolue, c'est se réaliser soi-même et réaliser sa destinée, c'est-à-dire atteindre la perfection. J'ai péniblement conscience de mes imperfections, et c'est en cela que consiste ma force, parce qu'il est rare qu'un homme sache ce qui lui manque.
Si j'étais parfait, j'avoue que la misère de ceux qui m'entourent ne m'affecterait pas comme elle le fait. J'en prendrais note, je prescrirais un remède, et par la puissance immuable de la vérité qui serait en moi je le ferais adopter. Mais pour l'instant je ne puis voir qu'indistinctement comme dans un miroir, et je dois par conséquent chercher à convaincre par des méthodes lentes et laborieuses et qui ne réussissent pas toujours. Dans ces conditions, je ne serais même pas humain si, connaissant comme je le fais la misère qui règne sur ce sol et que l'on pourrait éviter, et voyant à l'ombre même du Maître de l'Univers des êtres qui ne sont que des squelettes, je n'éprouvais aucune sympathie pour les millions d'hommes qui dans l'Inde souffrent et se taisent.
Je suis soutenu par l'espoir que cette misère diminuera peu à peu; mais supposez que malgré toute ma sensibilité et tous mes efforts pour faire parvenir le message guérisseur du rouet au cœur de la nation l'oreille seule l'ait entendu, supposez encore que dans l'excitation des douze derniers mois il n'y ait eu dans le programme aucune foi véritable, supposez enfin que le message ne soit pas parvenu jusqu'au cœur des Anglais; ne devrais-je pas douter de mon _tapasya_ et sentir que je ne suis plus digne de diriger la lutte? Ne devrais-je pas m'agenouiller en toute humilité devant mon Créateur et lui demander de me délivrer de mon corps inutile et de faire de moi un instrument plus capable de servir?
Le _Swaraj_ consiste en un changement de gouvernement où le contrôle effectif se trouve placé entre les mains du peuple. Mais ce n'en est que la forme extérieure. Ce qui en est le fond et ce que je désire ardemment, c'est une acceptation nette des moyens et par conséquent une transformation véritable du cœur chez le peuple. Je suis persuadé qu'il ne faut pas des siècles pour que les Hindous renoncent à leur péché d'intouchabilité, pour que les Hindous et les Musulmans abandonnent leur inimitié et considèrent qu'une amitié qui vient du cœur est un facteur éternel de l'existence nationale, pour que tous adoptent le _Charka_ comme unique moyen universel permettant de sauver l'Inde au point de vue économique; enfin, pour que tous croient que la méthode Non-Violente seule donnera la liberté à l'Inde. L'adoption libre, intelligente, et décidée de ce programme par la nation suffit selon moi pour que le principe essentiel soit acquis. Le symbole, c'est-à-dire le transfert des pouvoirs, ne peut manquer de suivre, de même que la graine bien semée doit germer et devenir un arbre.
Le lecteur pourra donc le voir à ce que j'ai déclaré incidemment à mes amis à Poona et répété ensuite à d'autres n'était pas autre chose qu'une confession de mes imperfections, exprimant à quel point je me sentais indigne de la noble cause dont j'ai pour l'instant l'air d'être le chef. Je n'ai formulé aucune doctrine désespérée. Au contraire, je n'ai jamais été aussi convaincu que je le suis à l'heure où j'écris que nous acquerrons le principe essentiel cette année. J'ai déclaré également qu'étant idéaliste pratique je devrais me considérer comme indigne de diriger une cause, si je craignais de ne pouvoir la conduire au succès. La doctrine qui veut le travail dans le détachement signifie aussi bien la recherche inexorable de la vérité que le retour sur ses pas si l'on s'est trompé, ou la renonciation sans regret du rôle de chef lorsqu'on découvre qu'on n'en est pas digne.
Je n'ai fait qu'esquisser imparfaitement mon désir intense de me perdre dans l'Eternel et de devenir un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que mes services deviennent plus certains parce qu'ils ne seront plus entravés par mon être inférieur.
_17 novembre 1921_
LE ROLE DES FEMMES
Les femmes de Calcutta ayant abordé des messieurs de Calcutta pour essayer de leur vendre du _Khadi_, un télégramme annonce dans les journaux qu'un groupe d'entre elles a été arrêté comprenant l'épouse dévouée du Président élu, sa sœur qui est veuve et sa nièce. J'avais espéré qu'au début tout au moins on épargnerait aux femmes l'honneur de la prison. Il était entendu que leur Résistance Civile ne serait pas agressive. Mais le gouvernement du Bengale dans son zèle impartial ne fait aucune différence entre les sexes et a conféré cet honneur à trois femmes de Calcutta. J'espère que le pays tout entier fera bon accueil à cette innovation. Il faut que les femmes prennent part à l'établissement du _Swaraj_ aussi bien que les hommes. Il est probable que dans cette lutte pacifique la femme l'emportera sur l'homme. Nous savons que sa dévotion religieuse est toujours plus grande que celle de l'homme, son sexe se distingue par sa souffrance silencieuse et digne. Et maintenant que le gouvernement du Bengale a traîné la femme sur le champ de bataille, j'espère que toutes les femmes du Bengale vont relever la provocation et s'organiser. En tout cas, elles étaient tenues pour l'honneur de leur sexe de remplacer les hommes lorsqu'un certain nombre d'entre eux auraient été mis hors de combat. Mais à présent, que ce soit en partageant aux côtés de l'homme les souffrances de la vie de prison! Dieu veillera sur elles...
Je conseillerais aux femmes de l'Inde de recueillir sans bruit et sans perdre de temps le nom de celles qui sont prêtes à s'avancer sur la ligne de feu. Que leur offre soit adressée aux femmes du Bengale et que celles-ci sentent que leurs sœurs des autres provinces sont prêtes à suivre leur noble exemple. Il est probable qu'un petit nombre seul sera disposé à courir le risque de la prison et tout ce que cela doit représenter pour une femme. La nation ne pourra qu'être fière, même si quelques-unes seulement s'offrent tout d'abord au sacrifice.
_15 décembre 1921._
L'INDÉPENDANCE
Maulana Hasrat Mohani a défendu l'Indépendance avec beaucoup de courage, d'abord sur l'estrade du Congrès, puis comme Président de la Ligue Musulmane, et il a été heureusement battu chaque fois. Il est impossible de se méprendre sur le sens des paroles du Maulana: il voudrait rompre tout rapport avec le peuple britannique même à titre d'associé et d'égal, et quand bien même la question du Califat aurait été résolue d'une façon satisfaisante. Il n'est pas bon d'avancer que la question du Califat ne saurait être résolue sans une indépendance absolue. Nous ne faisons qu'en discuter la théorie. S'il faut l'indépendance absolue pour que la question du Califat soit résolue, c'est-à-dire si le peuple britannique se montre toujours hostile aux aspirations du monde musulman, nous n'avons d'autre parti à prendre que d'insister pour l'avoir, il y va de l'intérêt commun. L'Inde ne peut se permettre de donner à l'Angleterre, ne fût-ce que son appui moral, et doit se passer de l'appui moral et matériel de l'Angleterre si elle ne peut la décider à se montrer bien disposée à l'égard de l'Islam.
Mais si nous supposons que la Grande-Bretagne change d'attitude, et je sais qu'elle le fera lorsqu'elle se rendra compte que l'Inde est forte, il serait illégitime au point de vue religieux de continuer à réclamer l'Indépendance. Ce procédé serait déplacé et vindicatif, il équivaudrait à nier l'existence de Dieu, car ce refus serait alors fondé sur la supposition que le peuple britannique est incapable de répondre au Dieu qui se trouve en chacun de nous, principe qui ne saurait se défendre ni par le Musulman croyant, ni par l'Hindou croyant.
L'Inde devra mettre toute sa gloire, non à traiter les Anglais en ennemis qu'il faut expulser à la première occasion, mais à s'en faire des amis et des associés dans la nouvelle république de nations qui remplacera un empire basé sur l'exploitation des races et des nations plus faibles de la terre et par conséquent sur la force.