Part 22
Comment arrêter la procréation? Non par les méthodes immorales et artificielles employées en Europe, mais par une vie de discipline et de maîtrise de soi. Il faut que les parents enseignent à leurs enfants les principes de «Brahmacharya». D'après les Shastras hindous l'âge le plus bas pour le mariage des jeunes gens est de vingt-cinq ans. Si l'on pouvait arriver à persuader aux mères qu'il est criminel d'élever les garçons et les filles en vue du mariage, la moitié des mariages cesseraient automatiquement. Nous ne devons pas croire que ce fétiche de la puberté précoce chez nos filles est dû à notre climat chaud. Je n'ai jamais connu de superstition plus grossière et je prétends que le climat n'a absolument rien à voir avec la puberté. Cette puberté prématurée est amenée par l'atmosphère morale et mentale de notre vie de famille. Les mères et autres membres de la famille se font un devoir religieux d'apprendre à des enfants innocentes qu'on les mariera dès qu'elles auront atteint un certain moment, et on les fiance dès le bas âge, avant même qu'elles sachent marcher. La façon d'habiller les enfants et de les nourrir concourt également à exciter leurs passions. Nous habillons nos enfants comme des poupées, non pour leur plaisir mais pour satisfaire notre vanité. J'ai élevé des douzaines d'enfants. Ils portaient avec plaisir et sans aucune difficulté n'importe quel genre de vêtements.--Nous leur donnons toute sorte de nourritures échauffantes et excitantes. Notre amour aveugle ne tient aucun compte de ce qu'ils peuvent supporter. Il en résulte naturellement une adolescence précoce, des maternités prématurées et la mort bien avant l'heure. Les parents donnent à leurs enfants une leçon de choses qu'ils ne sont pas longs à comprendre. En satisfaisant leurs passions avec insouciance ils offrent à leurs enfants l'exemple d'une licence déréglée. Toute addition prématurée à la famille est accueillie par des fanfares joyeuses et des réjouissances. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'étant donnée l'atmosphère qui nous entoure notre licence ne soit pas plus grande. Je ne doute pas que si les gens mariés veulent voir l'Inde devenir une nation d'hommes et de femmes solides, vigoureux et bien faits, ils doivent être absolument chastes et cesser pour l'instant de procréer. Je donne ce conseil même aux jeunes mariés. Il est plus facile de ne jamais faire une chose, que de cesser de la faire, de même qu'il est plus facile pour qui n'a jamais bu de continuer à être sobre qu'à un ivrogne de le devenir. Rester debout est infiniment plus facile que se relever après une chute. Il est faux de dire qu'on ne peut prêcher avec succès la continence qu'à ceux qui sont blasés. Il est également absurde de prêcher la continence à un être affaibli. Ce que je veux démontrer c'est que jeunes ou vieux, blasés ou non, il est de notre devoir, à l'époque actuelle, de cesser de donner naissance à des êtres qui hériteront de notre esclavage.
Puis-je mettre en garde les parents contre le piège de l'argument basé sur les droits des conjoints? Le consentement du conjoint est nécessaire pour satisfaire nos passions, mais jamais pour les réprimer.
Au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort contre un gouvernement puissant, nous avons besoin de toutes les forces physiques, matérielles, morales et spirituelles que nous pourrons acquérir et nous n'y parviendrons qu'en ménageant ce que nous devons mettre au-dessus de tout. Si nous n'atteignons pas cette pureté de vie individuelle, nous demeurerons toujours une nation esclave. Ne nous leurrons pas en nous imaginant que parce que nous considérons le gouvernement anglais comme corrompu, les Anglais seraient incapables de nous distancer dans la course à la vertu individuelle. Sans faire parade spirituelle des vertus fondamentales, ils les pratiquent abondamment au point de vue physique, en tout cas. Parmi ceux qui s'occupent de la politique du pays il y a plus de célibataires, hommes et femmes, que parmi nous. La femme célibataire n'existe pour ainsi dire pas aux Indes, sauf les nonnes qui n'exercent aucune influence sur la politique du pays, alors qu'en Europe pour des milliers de femmes le célibat est une vertu courante.
LA GRANDE SENTINELLE
Le barde de Shantiniketan a fait paraître dans la _Modern Review_ un article remarquable sur le mouvement actuel. C'est une série d'images verbales comme seul le Poète sait en peindre. C'est une éloquente protestation contre l'autorité, contre la mentalité d'esclave ou quelque nom que l'on puisse donner à l'acceptation aveugle d'une folie passagère sous l'influence de la crainte ou de l'espérance. C'est un conseil salutaire et bienvenu à tous les travailleurs pour la cause, de ne pas imposer leur autorité quelque grande qu'elle soit. Le poète nous dit brièvement de ne rien admettre qui ne parle pas à notre raison ou à notre cœur. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_ il nous faut être pour la Vérité telle que nous la connaissons et à n'importe quel prix. Le réformateur qui s'irrite de ne pas voir adopter son message doit se retirer dans la forêt afin d'apprendre à veiller, attendre et prier. On ne peut qu'approuver ceci de tout cœur. Le Poète mérite les remercîments de ses compatriotes pour sa défense de la Vérité et de la Raison. Il est certain que nous serons moins avancés qu'au début si nous donnons notre raison à garder à quelqu'un, et je serais navré si je m'apercevais que le pays s'est laissé conduire aveuglément et sans réflexion par ce que j'ai pu dire ou faire. Je me rends parfaitement compte que la soumission aveugle à ceux que l'on aime peut être plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. On peut nourrir quelque espoir pour l'esclave de la brute, aucun pour l'esclave de l'amour. L'amour est nécessaire pour donner de la force à ceux qui sont faibles. L'amour devient tyrannique lorsqu'il exige l'obéissance de celui qui ne croit pas. Marmotter un _mantra_ (prière hindoue) si l'on en ignore la valeur n'est point viril. Il est donc excellent que le poète conseille à tous ceux qui se sont laissés entraîner à _imiter servilement_ l'appel au «charka» (rouet) de déclarer franchement qu'ils n'y croient pas. Son article sert à nous mettre en garde, nous tous qui avons tendance, dans notre impatience, à nous montrer intolérants et même violents envers ceux qui ne partagent pas notre opinion. Je considère le Poète comme une sentinelle qui nous prévient de l'approche d'ennemis nommés Bigoterie, Léthargie, Intolérance, Inertie et autres membres de la même engeance.
Seulement, si je suis d'accord avec le poète sur la nécessité de veiller de crainte de ne plus penser, on ne doit pas imaginer que j'adopte son point de vue au sujet de l'obéissance aveugle qu'il croit exister actuellement sur une grande échelle dans l'Inde. Je me suis adressé certainement à la raison et je puis lui dire en toute certitude que si le pays est heureusement arrivé à croire que le rouet apporte l'abondance, ce n'est qu'après avoir longuement réfléchi et beaucoup hésité. Je ne suis même pas certain que l'Inde cultivée se soit assimilé la vérité qui se cache sous la charka. Qu'il ne prenne pas la poussière superficielle pour la substance qu'elle recouvre! Qu'il pénètre plus au fond et qu'il se rende compte par lui-même si c'est une foi aveugle qui a fait accepter le «charka» ou une nécessité raisonnée.
Je demande en effet au Poète aussi bien qu'au sage de considérer le rouet comme un sacrement. Pendant une guerre, le poète pose sa lyre, le magistrat laisse là ses dossiers et l'écolier ses livres. Le poète chantera la mélodie convenable, une fois la guerre terminée, le magistrat retournera à ses livres de droit lorsque les gens auront le loisir de se battre entre eux. Lorsqu'une maison brûle, tous ceux qui l'habitent sortent et chacun saisit un seau pour éteindre l'incendie. Quand tous ceux qui m'entourent meurent de faim, la seule occupation qui me soit permise est de les nourrir. Je suis convaincu que l'Inde est une maison qui flambe, car chaque jour sa vigueur se consume, elle meurt d'inanition faute d'avoir une occupation qui lui permette d'acheter des aliments. Khulna est affamé, non parce que le peuple n'est pas capable de travailler, mais parce qu'il n'a pas de travail. Les «Ceded Districts» passent par une quatrième famine, Orissa souffre d'une famine chronique. Nos villes ne sont pas l'Inde. L'Inde vit dans ses 70 ou 80 millions de villages, et les villes se nourrissent à leurs dépens. Leurs richesses ne viennent pas des autres pays. Les gens des villes sont des agents de change, des commissionnaires en marchandises, des représentants pour les grandes maisons de commerce de l'Europe, du Japon et de l'Amérique. Les villes coopèrent avec ces derniers pour continuer à saigner nos villages, comme elles le font depuis deux cents ans. J'ai la certitude, fondée sur l'expérience, que la pauvreté de l'Inde s'accroît chaque jour. La circulation ne se fait plus dans ses membres inférieurs. Si nous ne prenons garde, elle finira par défaillir tout à fait.
La seule forme possible sous laquelle Dieu ose se montrer à un peuple affamé et oisif, c'est le travail et la promesse de nourriture comme gages. Dieu a voulu en créant l'homme qu'il vive de son travail, et a dit que ceux qui mangeraient sans travailler seraient des voleurs. Quatre vingt pour cent des habitants de l'Inde sont par force des voleurs, la moitié de l'année. Est-il surprenant que l'Inde soit devenue une vaste prison? La faim, voilà ce qui mène l'Inde au rouet. L'appel du rouet est le plus noble de tous. Parce que c'est un appel d'amour. Et l'amour c'est le Swaraj. Il nous faut songer aux milliers d'êtres humains qui sont plus maltraités que des animaux et qui se meurent. Le rouet est le breuvage qui ramène à la vie des milliers de nos compatriotes, hommes et femmes. Pourquoi, me dira-t-on peut-être, faut-il que ceux qui n'ont pas besoin de filer pour se nourrir se mettent au rouet? Parce que je mange ce qui ne m'appartient pas. Je vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez le trajet de la petite pièce de monnaie qui arrive dans votre poche, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que j'avance. Le _Swaraj_ ne représente rien aux millions d'individus qui ne savent comment employer leur inactivité forcée. Nous obtiendrons le _Swaraj_ prochainement, mais nous n'y arriverons que par la renaissance du rouet.
Je tiens au progrès, je tiens à la détermination personnelle, à la liberté, mais je les veux pour l'âme. Je doute que l'âge de l'acier soit supérieur à l'âge de pierre. Peu m'importe. C'est à l'évolution de l'âme qu'il nous faut consacrer toute notre intelligence et toutes nos autres facultés. Je n'éprouve pas la moindre difficulté à imaginer qu'un homme portant l'armure moderne puisse faire une découverte importante et durable pour l'humanité, mais il m'est encore plus facile d'imaginer que celui qui ne possède rien qu'un caillou et un clou pour éclairer sa route peut chanter des hymnes nouvelles de louange et d'amour et communiquer à un monde qui souffre un message de paix et de bonne volonté sur terre.
Je prétends qu'en perdant notre rouet nous avons perdu un de nos poumons et que nous souffrons de phtisie galopante. La restauration du rouet arrêtera le progrès de cette cruelle maladie. Il est certaines choses qu'il faut faire sous certains climats. C'est vers le rouet que sous le climat indien tous doivent tourner les yeux, pendant la période de transition tout au moins, et la majorité d'entre nous pour toujours.
Notre amour pour les tissus étrangers a détrôné le rouet, et c'est pourquoi je considère que porter ces tissus est un péché. Je dois avouer que je ne fais guère de distinction, ni même aucune distinction, entre l'économie politique et la morale. L'économie politique qui nuit au bien-être d'un individu ou d'une nation est immorale et par conséquent criminelle. L'économie politique qui permet à un pays d'en piller un autre est immorale. Il est criminel d'acheter des objets qui proviennent d'un travail insuffisamment rétribué et de s'en servir. Il serait criminel de ma part de me nourrir de blé américain, si en privant mon voisin le grainetier de sa clientèle je le condamne à mourir de faim. Il serait criminel également, et pour le même motif, que je porte les dernières nouveautés de _Regent Street_, lorsqu'en portant des vêtements filés et tissés par les fileurs et les tisseurs des alentours, non seulement je m'habille mais les habille et les nourris en même temps. Mon crime m'étant apparu tout à coup, mon devoir est de jeter dans les flammes les vêtements étrangers, de me purifier et de ne porter désormais que du _Khadi_ grossier fabriqué par mes voisins. Et si j'apprends que ces derniers ne se remettent pas volontiers au métier qu'ils ont abandonné, je dois afin de le rendre populaire me mettre moi-même au rouet.
Je me permets de faire remarquer au Poète que les vêtements que je lui demande de brûler doivent être et sont à lui. Il faut que ce soient les siens. Si à sa connaissance ils avaient appartenu aux pauvres et aux indigents, il leur aurait depuis longtemps rendu ce qui leur appartenait. Quand je brûle mes vêtements étrangers, je brûle l'objet de ma honte. Je ne dois pas insulter ceux qui sont nus en leur offrant des vêtements dont ils n'ont pas besoin, au lieu de leur donner du travail dont ils ont un besoin pressant. Je ne veux pas commettre le crime de devenir leur protecteur; seulement si j'apprends que j'ai contribué à leur pauvreté, je dois leur accorder une considération particulière, ne pas leur offrir des restes ou des vêtements qui ne me servent plus, mais leur donner ce que j'ai de mieux comme vêtements et de meilleur comme nourriture et m'associer à leur travail.
La Non Coopération ou «Swadeshi» n'a pas l'intention de devenir une doctrine exclusive. Je n'ai pas voulu par modestie crier sur les toits que le message de Non-coopération, de Non-Violence et de _Swadeshi_ s'adressait au monde entier. Il ne peut que s'effondrer, s'il ne porte pas de fruits sur le sol qui l'a vu naître. L'Inde n'a pas autre chose à partager pour l'instant avec le monde que sa dégradation, sa misère et ses plaies. Sont-ce ses anciens Shastras que nous devrions envoyer au monde? Ceux-ci ont paru dans diverses éditions, mais un monde incrédule et idolâtre refuse d'y jeter les yeux parce que nous qui sommes les héritiers et les dépositaires nous ne les suivons pas. Avant de songer à partager il faut posséder. Notre non-Coopération n'est dirigée ni contre les Anglais, ni contre l'Occident; elle est dirigée contre le système que les Anglais ont établi. Notre Non-Coopération est contre la civilisation matérielle, l'avidité et l'exploitation qui l'accompagnent. Notre Non-Coopération est une retraite en nous-mêmes, un refus de coopérer avec les administrateurs anglais à leurs conditions. Nous leur disons: venez, coopérez avec nous, à nos conditions, et ce sera pour notre bien, le vôtre et celui du monde entier. Il faut nous refuser à ce qu'on nous fasse perdre pied; un homme qui se noie est incapable de sauver les autres. Pour pouvoir sauver les autres, il faut d'abord être capable de se sauver soi-même. Le nationalisme indien n'est ni exclusif, ni agressif, ni destructeur. Il est salutaire et religieux et par conséquent humanitaire. Il faut que l'Inde apprenne à vivre, avant d'aspirer à mourir pour l'humanité. Les souris qui sont croquées par le chat parce qu'elles sont trop faibles pour se défendre n'ont aucun mérite à leur sacrifice forcé.
Fidèle à son instinct poétique, le Poète vit dans l'avenir. Il voudrait que nous fissions de même. Il montre à notre œil charmé le merveilleux tableau d'oiseaux qui prennent leur essor dans le ciel à l'aube, en chantant des hymnes de louange. Ces oiseaux ont eu leur nourriture quotidienne, ils ont pris leur essor, l'aile reposée, un sang pur et nouveau ayant couru dans leurs veines pendant la nuit précédente. J'ai eu la douleur de voir des oiseaux qui, faute de forces, ne pouvaient même pas agiter leurs ailes. L'oiseau humain, sous le ciel de l'Inde, se lève plus faible qu'il ne l'était lorsqu'il a fait semblant de se reposer. Pour des milliers d'êtres humains, c'est une éternelle vigile ou une éternelle léthargie. Leur condition est si pénible qu'il faut l'avoir vue pour y croire. Je n'ai pu calmer leur souffrance par un chant de Kabir. Ceux qui ont faim réclament un seul poème fortifiant, de la nourriture. On ne peut la leur donner. Il faut qu'ils la gagnent. Et ils ne peuvent la gagner qu'à la sueur de leur front.
Si nous prenons soin d'aujourd'hui, Dieu prendra soin du lendemain.
_13 octobre 1921_
LA PEUR DE LA MORT[90]
J'ai réuni diverses définitions du _Swaraj_. Une de celles-ci serait: Le _Swaraj_ consiste à ne pas avoir peur de la mort. Une nation que la peur de la mort peut influencer n'obtiendra pas le _Swaraj_ et l'obtiendrait-elle d'une façon quelconque, qu'elle ne saurait le conserver.
Les Anglais portent leur vie dans leur poche. Les Arabes et les Pathans considèrent que la mort n'est qu'un malaise comme un autre et ne pleurent jamais lorsqu'un de leurs parents meurt. Les femmes boers ignorent complètement cette crainte. Pendant la guerre des Boers des milliers de jeunes femmes devinrent veuves. Elles restaient indifférentes. Qu'importait la perte d'un époux ou d'un fils du moment que leur pays était sauvé! C'était assez et plus qu'assez. A quoi eût servi un époux si la patrie avait été réduite à l'esclavage? Mieux valait infiniment ensevelir les restes mortels d'un fils et chérir sa mémoire immortelle que de l'élever en esclave. Voilà comment les femmes boers se cuirassaient le cœur et donnaient joyeusement les êtres qui leur étaient chers à l'ange de la mort.
Ceux dont je viens de parler tuaient et étaient tués, mais que dire de ceux qui ne tuent pas et que l'on tue? Ceux-là deviennent l'objet de la vénération du monde, ils sont «le sel de la terre».
Anglais et Allemands se sont battus; ils ont tué et ils ont été tués. Comme résultat, la haine s'est accrue, il règne une agitation épouvantable et la condition actuelle de l'Europe est pitoyable. La duplicité grandit et chacun cherche à tromper les autres.
Le courage que nous voulons développer est d'un ordre plus élevé et c'est pour cette raison que nous espérons sous peu remporter une victoire éclatante.
Lorsque nous obtiendrons le _Swaraj_, un grand nombre d'entre nous auront cessé de craindre la mort, autrement nous n'aurions pas le _Swaraj_. Jusqu'à présent les jeunes gens surtout sont morts pour la cause. Ceux qui ont trouvé la mort à Aligarh avaient tous moins de vingt et un ans. Personne ne savait leur nom. Si le gouvernement tirait maintenant, j'espère que certains des chefs auraient l'occasion de s'offrir au sacrifice suprême.
Pourquoi sommes-nous bouleversés lorsque des enfants, des jeunes gens ou des vieillards meurent? Il ne se passe pas un instant sur cette terre sans que quelqu'un meure ou vienne au monde. Nous devrions sentir à quel point il est absurde de nous réjouir d'une naissance ou de pleurer une mort. Ceux qui croient à l'existence de l'âme--et quel Hindou, Musulman ou Parsi n'y croit pas?--savent que l'âme est immortelle. L'âme des morts et l'âme des vivants n'est qu'une. Le mouvement éternel de création et de destruction se poursuit sans interruption. Il n'y a rien en lui qui doive nous transporter de joie ou nous plonger dans le désespoir. Même en n'étendant l'idée de parenté qu'à nos compatriotes, si nous considérions toutes les naissances comme ayant lieu dans notre famille, combien en célébrerions-nous? Si nous pleurions toutes les morts qui ont lieu dans notre pays, nos yeux seraient à jamais remplis de larmes. Cette pensée devrait nous aider à nous délivrer de la crainte de la mort.
L'Inde, dit-on, est une nation de philosophes, et nous n'avons point refusé cet éloge. Et cependant il n'est guère de nation plus désemparée que la nôtre devant la mort, et dans l'Inde, nulle communauté peut-être ne le montre autant que les Hindous. Une seule naissance, et nous voilà transportés d'une joie ridicule; un décès et nous nous plongeons dans une orgie de lamentations bruyantes qui empêchent nos voisins de dormir pendant la nuit entière. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_, et si, l'ayant obtenu, nous voulons en faire quelque chose dont nous puissions nous montrer fiers, il faut absolument nous guérir de cette frayeur absurde.
Qu'est-ce que la prison pour qui ne craint pas la mort?--Si le lecteur veut se donner la peine de réfléchir un instant, il se rendra compte que le _Swaraj_ tarde parce que nous ne sommes pas préparés à voir sans émotion venir la mort et des inconvénients moins sérieux que la mort. A mesure que le nombre des hommes innocents prêts à accueillir la mort avec joie augmentera, leur sacrifice deviendra un instrument puissant pour le salut des autres et la souffrance sera moindre. La souffrance que l'on supporte gaiement cesse d'être souffrance et se transmue en joie ineffable. L'homme qui fuit devant la souffrance est victime de tribulations continuelles avant que celle-ci ne l'atteigne si bien qu'il est à demi-mort lorsqu'elle arrive. Celui qui est prêt à tout accepter d'un cœur serein échappe à la douleur, sa sérénité agit comme un anesthésique.
J'ai été conduit à écrire sur ce sujet parce qu'il nous faut envisager la mort si nous voulons avoir le _Swaraj_ cette année. Celui qui a pris ses précautions échappe souvent aux accidents et il se peut que ce soit le cas pour nous. J'ai la ferme conviction que le Swadeshi nous y prépare. Lorsque le Swadeshi aura complètement atteint son but le gouvernement ni personne ne verra la nécessité de nous faire subir d'autres épreuves.
Néanmoins il vaut mieux que nous soyons prêts à toute contingence. Le pouvoir rend les hommes aveugles et sourds, ils sont incapables de voir ce qui est sous leur nez ni d'entendre ce qui gronde à leurs oreilles. Il est donc impossible de savoir ce que pourra faire un gouvernement ivre de son pouvoir. Il m'a semblé nécessaire que les patriotes se préparent à la mort, à la prison et à d'autres éventualités de ce genre.
Les braves vont au devant de la mort le sourire aux lèvres, ce qui ne les empêche pas d'être sur leur garde. Dans cette guerre non violente, il ne s'agit pas d'être téméraires. Nous n'avons pas l'intention d'aller en prison ou de mourir par un acte immoral. C'est en résistant aux lois oppressives de ce gouvernement que nous devons monter au gibet.
_13 octobre 1921_
[90] Article paru en gujerati dans le Nava Jevan.
HONOREZ LE PRINCE
Que le lecteur ne s'étonne pas du titre de cet article. Supposons que le Prince soit un frère par le sang et qu'il occupe un rang élevé, supposons que des voisins veuillent se servir de lui pour leurs fins honteuses, supposons encore qu'il soit prisonnier de notre voisin, que ma voix ne puisse parvenir jusqu'à lui et que ces mêmes voisins l'amènent dans mon village. Est-ce que le meilleur moyen de l'honorer ne serait pas de ne prendre aucune part aux cérémonies organisées en son honneur dans l'intention de l'exploiter, et de lui faire savoir qu'on l'exploite par tous les moyens à ma disposition? Ne serais-je pas un traître si je n'essayais pas de le mettre en garde contre le piège que lui tendent mes voisins?