Part 21
Il m'est aussi impossible de décrire mes sentiments pour la religion hindoue que mes sentiments pour ma femme. Elle m'émeut plus que toute autre femme. Non qu'elle soit sans défaut; il est même probable qu'elle en a beaucoup plus que je ne lui en vois. Mais je sens qu'il existe entre nous un lien indissoluble. Mes sentiments pour l'Hindouisme malgré ses défauts et ce qui lui manque sont de même. Rien ne me transporte autant que la musique de la Gita ou du Ramayana de Tulcidas, les deux seuls livres de la religion hindoue que je connaisse vraiment. Lorsque je me croyais près de rendre le dernier soupir, la Gita fut ma consolation. Je n'ignore pas les vices qui existent aujourd'hui dans tous les grands sanctuaires Hindous mais je les aime malgré leurs défauts indicibles. J'y trouve un intérêt que je ne trouve pas ailleurs. Je suis jusqu'à la moelle un réformateur, mais mon zèle ne va pas jusqu'à me faire rejeter une seule des choses essentielles à la religion hindoue. J'ai dit que j'admettais le culte des idoles. Une idole n'excite en moi aucun sentiment de vénération; mais je crois que le culte des idoles est naturel à l'homme. Nous aspirons au symbolisme. Pourquoi serait-on plus recueilli à l'église qu'ailleurs? Les images aident au culte. Aucun Hindou ne considère qu'une image soit Dieu. Je ne considère pas que le culte des idoles soit péché.
Il est clair d'après ce qui précède que l'Hindouisme n'est pas une religion exclusive: il y a place dans son sein pour le culte de tous les prophètes du monde. Ce n'est pas une religion qui se propage par des missions, quoique bien entendu elle ait réuni mainte tribu à son troupeau, mais elle l'a fait progressivement et imperceptiblement.
Telle étant ma façon d'entendre l'Hindouisme, je n'ai jamais pu admettre «l'Intouchabilité», que j'ai toujours considérée comme une excroissance maligne. Il est certain qu'elle nous a été transmise depuis des générations, mais c'est le cas de bien des mauvaises pratiques aujourd'hui. J'aurais honte de croire que la consécration des jeunes filles à une prostitution virtuelle fait partie de l'Hindouisme, quoique cette pratique existe encore chez les Hindous dans certaines régions de l'Inde. Je considère que c'est une preuve absolue d'irréligion de sacrifier des chèvres à Kali, et je ne crois pas que cela fasse partie de la religion hindoue. L'Hindouisme s'est développé avec les siècles. Son nom même fut donné à la religion du peuple de l'Hindoustan par des étrangers. Sans aucun doute à une certaine époque, des animaux étaient offerts en sacrifice au nom de la religion. Mais ce n'est pas de la religion; encore moins de la religion hindoue. C'est pourquoi j'imagine que lorsque la protection de la vache devint chez nos ancêtres un article de foi, ceux qui persistèrent à manger du bœuf furent excommuniés. La lutte civile fut probablement féroce. Non seulement les coupables récalcitrants furent boycottés socialement, mais leur faute retomba sur la tête de leurs enfants. Cette mesure fut probablement appliquée au début dans les meilleures intentions, puis elle augmenta de sévérité, et certains versets ajoutés à nos livres saints lui donnèrent un caractère durable que rien ne justifiait et qu'elle ne méritait pas. Que ma théorie soit juste ou non, l'intouchabilité répugne à la raison et à l'instinct de pitié et d'amour. Une religion qui a institué le culte de la vache ne peut vraiment pas admettre cette mise à l'index inhumaine d'êtres humains. J'aimerais mieux être mis en pièces que de renier les classes supprimées. Les Hindous ne mériteront jamais la liberté et ne l'obtiendront jamais s'ils permettent à leur noble religion d'être défigurée par la souillure de l'intouchabilité. Et comme l'Hindouisme m'est plus précieux que l'existence, cette souillure est pour moi un fardeau intolérable. Ne renions pas Dieu en refusant au cinquième de notre race le droit de vivre avec le reste sur un pied d'égalité.
_6 octobre 1921_
SALAIRES ET VALEURS[88]
_Discours prononcé à Ahmedabad devant les ouvriers des filatures à l'occasion du second anniversaire du conflit de 1912 entre le propriétaire des filatures et ses ouvriers._
«Mon intention n'est pas d'examiner en quoi consiste le devoir du capitaliste. Si même l'ouvrier était seul à comprendre ses droits et ses responsabilités et qu'il n'employât que les moyens les plus purs, tous deux y gagneraient. Mais deux choses sont indispensables: les revendications de l'ouvrier et les moyens adoptés pour les obtenir doivent être justes et clairs. Il est illicite de la part de l'ouvrier de chercher uniquement à profiter de la situation du capitaliste. Mais il est parfaitement licite qu'il réclame un gain suffisant pour subvenir à ses besoins et pouvoir élever ses enfants convenablement. Chercher à obtenir ce qui est juste sans recourir à la violence et par l'intermédiaire d'un arbitrage faire appel au bon-sens du capitaliste est un moyen tout à fait licite.
Pour y arriver il faut que vous possédiez des unions ouvrières. On a déjà commencé, et j'espère que dans chacun de vos services les ouvriers des filatures vont se grouper et que chacun observera scrupuleusement les règles établies par l'Union à laquelle il appartient. Vous vous adresserez aux propriétaires des filatures par l'intermédiaire de ces unions et si vous n'êtes pas satisfaits de leur décision vous aurez recours à l'arbitrage. Il est très satisfaisant de voir que de part et d'autre le principe de l'arbitrage a été accepté. J'espère qu'on va lui donner de plus en plus d'importance et que les grèves deviendront impossibles. Je sais que l'ouvrier possède le droit inhérent de faire grève afin d'obtenir justice, mais dès que les capitalistes acceptent le principe de l'arbitrage, les grèves devront être considérées comme un crime. Il y a progrès dans les méthodes employées et tout permet d'espérer que ce progrès continuera. Mais une diminution des heures de travail est également nécessaire. Il paraît que les ouvriers des filatures travaillent douze heures par jour ou davantage.
Les filateurs me disent que les ouvriers sont paresseux, qu'ils ne consacrent pas tout leur temps à leur travail et qu'ils se laissent distraire. Personnellement je ne suis pas surpris que l'attention de gens qui sont au travail douze heures par jour laisse à désirer. Seulement je m'attendrai certainement, lorsque les heures de travail seront réduites à dix, à ce que les ouvriers travaillent mieux et qu'ils fournissent dans cet intervalle à peu près la même somme de travail qu'en douze. En Angleterre, la diminution des heures de travail a donné des résultats très satisfaisants. Lorsque les ouvriers auront appris à prendre à cœur l'intérêt de leurs patrons, ils s'élèveront et l'industrie de notre pays également. Je demande donc instamment aux propriétaires des filatures de réduire de deux heures le nombre d'heures de travail et j'insiste auprès des ouvriers pour que la production dans les dix heures soit la même que dans les douze.
Il faut que nous voyons à présent quelle sera la meilleure façon d'employer l'augmentation de salaire et les heures de liberté. Le remède serait pire que le mal si l'augmentation ne devait servir qu'à aller boire et si les heures de liberté devaient se passer dans quelque tripot. Il faut évidemment que l'argent soit employé pour l'éducation des enfants et les heures de liberté pour nous instruire nous-mêmes. Les directeurs peuvent faire beaucoup pour eux. Ils peuvent organiser des restaurants à bon marché où les ouvriers trouveront du lait frais et bon et d'autres rafraîchissements sains. Ils peuvent installer des salles de lecture et procurer à leurs ouvriers des distractions morales. Si on entoure les ouvriers d'une atmosphère pure le besoin de boire et de jouer disparaîtra. Les Unions devraient également s'occuper de ces questions. Elles feront œuvre plus utile en fournissant à l'ouvrier les moyens de se perfectionner intérieurement qu'en luttant contre le capitaliste.
Lorsque de jeunes enfants sont obligés de quitter l'école pour travailler, c'est un signe d'avilissement national. Aucune nation digne de ce nom ne devrait se permettre d'abuser ainsi de ses enfants. Les enfants devraient fréquenter l'école jusqu'à l'âge de seize ans. Il faut également que peu à peu on arrache les femmes au travail des filatures. Si l'homme et la femme sont dans la vie des associés ils ne peuvent devenir de bons chefs de famille qu'en se divisant le travail. Une mère intelligente trouve dans les soins à donner à son ménage et à ses enfants l'emploi de tout son temps. Mais, lorsque le mari et la femme travaillent tous deux au dehors pour subvenir aux besoins de la famille, la nation s'avilit. Elle ressemble à un failli qui vivrait sur son capital.
S'il est nécessaire de développer l'esprit des ouvriers en les instruisant et en instruisant leurs enfants, il est nécessaire également de développer leur sens moral, et par là le sentiment religieux. Le monde n'en veut pas à ceux qui ont en Dieu une foi sincère et qui comprennent la vraie nature de la religion; et en tout cas leur douceur calmerait la colère de leur adversaire. Avoir de la religion ne signifie pas ici simplement faire sa _namaz_ (prière) ou aller au temple, mais se connaître soi-même et connaître Dieu et, de même que le tisserand ne saurait tisser sans avoir appris, l'homme ne peut se connaître lui-même s'il ne se soumet à certaines règles. Il en est trois principales qui doivent être observées universellement. D'abord la pratique de la vérité. Qui ne sait pas dire la vérité ressemble à une pièce fausse sans valeur.
La seconde est de ne pas faire de mal à autrui. Quiconque fait souffrir les autres, en est jaloux, n'est pas fait pour vivre dans le monde, car le monde se ligue contre lui, et il est contraint de vivre dans une crainte perpétuelle. Nous sommes tous unis par le lien de l'amour, il se trouve en toutes choses une force centripète sans laquelle rien n'existerait. Les hommes de science nous disent que sans la force de cohésion retenant les atomes qui composent le globe, celui-ci se réduirait en miettes et nous cesserions de vivre; et de même que cette force de cohésion existe dans la nature inerte elle existe également dans les choses vivantes et le monde; cette force de cohésion qui réunit les êtres c'est l'amour. Nous la remarquons entre père et fils, entre frères et sœurs, entre amis; seulement il faut que nous arrivions à l'utiliser pour unir tout ce qui vit car c'est en l'employant que nous connaîtrons Dieu. Où est l'amour est la vie; la haine conduit à la destruction.
La troisième règle consiste à dominer ses passions. On lui donne en sanscrit le nom de _Brahmacharya_.[89] Je ne l'emploie pas ici dans le sens restreint qu'il a d'ordinaire. Il n'est pas un Brahmachari même s'il est célibataire ou mène une vie chaste tout en étant marié, celui qui s'abandonne à des jouissances diverses. Celui-là seul qui sait réprimer toutes ses passions peut se connaître lui-même. Celui-là seul qui a de l'empire sur lui-même dans le sens le plus large est également un _Brahmachari_, un homme de foi, un véritable Hindou ou un véritable Mahométan.
On viole le _Brahmacharya_ en écoutant un langage équivoque ou des chansons obscènes. Dire de grossières injures au lieu de répéter le nom de Dieu c'est être licencieux en paroles; et il en est de même pour tous nos autres sens. Celui-là seul peut être considéré comme un homme véritable qui a dominé toutes ses passions et possède un empire sur soi absolu. Nous sommes comme le cavalier qui ne sait pas maîtriser son cheval et qui est rapidement désarçonné; mais celui qui tient les guides d'une main ferme sait se faire obéir et a quelque chance d'arriver à sa destination. De même, l'homme qui sait dominer ses passions se dirige vers le but désiré. Lui seul est digne du _Swarajya_. Lui seul cherche la vérité; lui seul devient capable de connaître Dieu. Mon désir le plus sincère, c'est que vous ne considériez pas ces remarques comme des maximes de cahier d'écriture. Je vous demande de croire que nous ne ferons jamais de progrès tant que nous n'attacherons pas à la pratique de ces vérités leur véritable valeur. Je vous ai communiqué un peu de l'expérience que j'ai acquise. Ce que je fais pour vous je le fais uniquement par amour pour vous, je partage vos peines parce que je crois ainsi me justifier devant mon Créateur.
Quand bien même vos gages seraient quadruplés et vos heures de travail quatre fois moins longues, à quoi cela vous servirait-il, si vous ne savez la valeur de la parole vraie, si Rakshasa qui existe en nous, vous incite à faire souffrir les autres et à lâcher la bride à vos passions! Il nous faut des salaires plus élevés et moins d'heures de travail parce que nous voulons la propreté de nos demeures, de nos corps, de nos esprits et de nos âmes. Et nous luttons pour obtenir cette augmentation de salaires et cette diminution d'heures de travail parce que nous considérons ces deux conditions indispensables pour cette quadruple propreté. Si tel n'était notre but en les demandant nous agirions mal en essayant de les obtenir. Que Dieu vous accorde le pouvoir nécessaire pour y arriver!
_6 octobre 1921._
[88] Dans la _Nava Jivan_ du 8 juin, Gandhi avait écrit un article sur les conditions du travail où il avait abordé la question ouvrière.
Deux voies, disait-il, sont aujourd'hui ouvertes à l'Inde: introduire le principe occidental que la force prime le droit, ou maintenir le principe oriental que, seule la Vérité l'emporte, ne connaît pas d'échec, et que le fort et le faible ont des droits égaux à la justice. Le mieux est de nous occuper d'abord de la classe ouvrière. En admettant que l'ouvrier puisse obtenir par la violence une augmentation de salaire, quelques justes que puissent être ses revendications, il faut qu'il s'en abstienne absolument. Employer la violence pour exiger son droit peut paraître facile, mais c'est en fin de compte un moyen hérissé de difficultés. Ceux qui vivent par les armes, périront par les armes. Il arrive souvent qu'un bon nageur se noie. Voyez l'Europe, personne ne paraît y être heureux, personne n'est satisfait. L'ouvrier se défie du capitaliste et le capitaliste n'a pas confiance dans l'ouvrier. Tous deux possèdent une certaine vigueur et une certaine force, mais ce sont des qualités qui appartiennent même au taureau. Ils luttent tant qu'il y a moyen de lutter. Tout avancement n'est pas progrès. Rien ne nous prouve le progrès des peuples de l'Europe. Qu'ils soient prospères ne prouve nullement qu'ils sont riches en qualités morales et spirituelles.
Que faut-il donc faire? Les ouvriers de Bombay ont vaillamment résisté. Je n'ai pas été à même de connaître tous les faits, mais autant que j'ai pu voir ils auraient dû mieux s'y prendre. Il se peut que le propriétaire de la filature ait été dans son tort. Lorsqu'il s'agit d'un conflit entre le travail et le capitalisme, on peut dire neuf fois sur dix, que ce sont les capitalistes qui sont dans l'erreur. Mais je sais également que, lorsque l'ouvrier commence à se rendre compte de sa force, il peut devenir plus tyrannique que le capitaliste. Si les ouvriers pouvaient les dépasser en intelligence, les propriétaires des filatures se verraient contraints d'organiser le travail d'après les conditions qui leur seraient dictées. Mais il est certain que l'ouvrier n'arrivera jamais à cette intelligence, car alors il cesserait d'être ouvrier et deviendrait patron. Ce n'est pas uniquement l'argent qui fait la force des capitalistes. Ils possèdent véritablement de l'intelligence et du tact.
La question qui se pose est donc celle-ci: Lorsque les ouvriers, tout en demeurant ce qu'ils sont, auront pris conscience d'eux-mêmes jusqu'à un certain point, quelle méthode devront-ils adopter? S'en rapporter à leur nombre ou à la force brutale c'est-à-dire à la violence serait un suicide de leur part. Ils nuiraient à l'industrie de leur pays. D'autre part s'ils se réclament de la justice et que pour l'obtenir ils souffrent dans leur personne, non seulement ils parviendront toujours au but, mais ils réformeront leurs maîtres et développeront l'industrie, les rapports des patrons et des ouvriers seront ceux des membres d'une même famille.
Pour résoudre d'une façon satisfaisante la question du travail il faut que les points suivants soient considérés:
1º Que les heures de travail laissent à l'ouvrier des heures de liberté.
2º Qu'il lui soit donné la possibilité de s'instruire.
3º Que des dispositions soient prises pour que ses enfants aient le lait et les vêtements nécessaires et pour qu'il puisse les instruire.
4º Que des logements salubres soient mis à sa disposition.
5º Que son gain soit suffisant pour lui permettre d'économiser pour ses vieux jours.
A l'heure actuelle, pas une de ces conditions n'est remplie. Et de cet état de choses patrons et ouvriers sont également responsables. Les patrons ne s'intéressent qu'au travail qui leur est fourni. Ils ne s'occupent point de ce que deviennent leurs ouvriers. Tous leurs efforts tendent à obtenir le maximum de travail pour le minimum de salaire. De son côté, l'ouvrier cherche à obtenir le maximum de salaire pour le minimum de travail. D'où il résulte que même lorsque les ouvriers obtiennent une augmentation, la production n'en est pas plus élevée. Les rapports entre les deux intéressés ne sont pas épurés et les ouvriers ne font pas le meilleur usage des augmentations qu'ils ont obtenues.
Entre les patrons et les ouvriers, un troisième parti est venu s'interposer. Il est devenu l'ami de l'ouvrier, mais il ne peut être utile à ce dernier que si son amitié est désintéressée.
Le moment est venu où l'on va se servir de diverses façons de la question du travail comme d'un gage. Elle demande de la réflexion de la part de ceux qui voudraient faire de la politique. Que vont-ils choisir? leur propre intérêt ou celui de l'ouvrier et de la nation? L'ouvrier a grand besoin d'amis. Il faut qu'il soit dirigé pour progresser. La condition du travail dépendra de ceux qui se mettront à sa tête.
Les grèves, l'interruption du travail, les «hartals» sont des choses fort bonnes sans doute, mais dont il est facile d'abuser. Il faut que les ouvriers s'organisent en solides unions ouvrières et qu'en aucune circonstance ils ne fassent grève sans l'autorisation de ces unions. Il ne faut pas courir le risque d'une grève, sans que des tentatives de négociation aient été faites tout d'abord auprès des propriétaires des filatures. Si ces derniers ont recours à l'arbitrage le principe du _Panchayat_ doit être accepté et le _Panch_ nommé. La décision de ce jury doit être approuvée des deux intéressés qu'elle leur plaise ou non.
Lecteurs, si vous souhaitez l'amélioration des conditions du travail, si vous voulez aider l'ouvrier et vous montrer son ami, vous verrez par ce qui précède qu'il n'y a qu'un seul moyen d'y arriver, c'est de l'élever en créant entre son patron et lui des relations familiales. Il n'est pas de meilleure route que celle de la Vérité. Une simple augmentation de salaire ne doit pas vous satisfaire, il faut veiller également à la façon dont les ouvriers obtiendront cette augmentation et à l'usage qu'ils en feront.
[89] Dans son article du 13 octobre 1920, M. Gandhi explique ce mot à propos de la question du Célibat. Nous reproduisons ci-dessous cet article qui a pour titre «_En Confidence_».
Je reçois un si grand nombre de lettres m'interrogeant sur la question du célibat qu'il m'est impossible, ayant à ce sujet des opinions très précises, et surtout à cette époque critique de notre existence nationale, de remettre à un autre moment de dire ce que j'en pense et les conclusions que m'a dictées l'expérience.
Le mot sanscrit qui correspond à célibat est _Brahmacharya_ et il signifie beaucoup plus que célibat. Brahmacharya veut dire contrôle absolu de tous les sens et de tous les organes. Rien n'est impossible à un Brahmachari. Mais c'est un état idéal rarement réalisé. C'est presque la ligne d'Euclide, qui n'existe que dans l'imagination, qu'on ne peut jamais tracer en réalité et qui n'en est pas moins une importante définition de la géométrie donnant de grands résultats. Un Brahmachari parfait peut donc n'exister qu'en imagination, mais si nous ne l'avions constamment devant les yeux nous serions comme un navire sans gouvernail. Plus nous approchons de cet état imaginaire, plus notre perfection est grande.
Pour l'instant j'ai l'intention de me borner à Brahmacharya pris dans le sens de célibat. Je considère qu'une existence absolument chaste en pensée, en parole et en action est tout à fait indispensable pour atteindre à la perfection spirituelle. La nation qui ne possède pas d'hommes capables de mener cette existence en est d'autant plus pauvre. Mais mon but est de démontrer la nécessité temporaire de Brahmacharya à l'époque actuelle de notre existence nationale.
Nous avons plus que notre part de maladies, de famines, et de misère, et même plusieurs millions des nôtres meurent de faim. Nous sommes annihilés par l'esclavage et d'une façon si subtile que beaucoup d'entre nous se refusent à l'admettre et s'imaginent à tort, malgré le triple fléau de l'épuisement économique, mental et spirituel que notre liberté s'accroît progressivement. Les dépenses toujours plus élevées pour l'armée, la politique fiscale préjudiciable aux intérêts du pays et ne cherchant que le bien du Lancashire et autres intérêts britanniques, la prodigalité extravagante avec laquelle sont organisés les divers services de l'administration demandent à l'Inde une si lourde contribution que sa pauvreté s'en trouve accrue et ses forces de résistance à la maladie diminuées. La façon d'administrer, a, pour employer les paroles de Gokhale, «rabougri» la nation à tel point que les plus grands d'entre nous sommes forcés de nous courber...
Est-il juste que nous qui connaissons la situation, mettions des enfants au monde dans une atmosphère aussi dégradante? Si nous continuons à procréer alors que nous sommes impuissants, malades et mourants de faim, nous ne ferons que multiplier des esclaves et des êtres faibles. Tant que l'Inde ne sera pas devenue nation libre, capable de résister à la sous-alimentation et d'y porter remède, capable de se nourrir pendant les famines, capable de guérir la fièvre paludéenne, le choléra, l'influenza et autres épidémies, nous n'avons pas le droit de mettre au monde des enfants. Je ne puis cacher au lecteur quel chagrin j'éprouve lorsque j'entends parler de naissances sur notre terre indienne. Je dois dire que depuis des années je réfléchis avec satisfaction à la possibilité de suspendre la procréation par la continence.--L'Inde est actuellement mal équipée pour prendre soin même de sa population présente, non parce que celle-ci est trop nombreuse mais parce qu'il lui faut subir une domination étrangère qui a pour doctrine d'en exploiter progressivement toutes les ressources.