Part 20
Le sentiment de race est très fort dans l'Inde aujourd'hui. C'est avec la plus grande difficulté que je parviens à contenir les mauvaises passions du peuple. La masse est remplie de rancune, parce qu'elle est faible et extrêmement ignorante de la façon de se débarrasser de cette faiblesse. Je transfère sur les choses la rancune des gens.
L'amour du tissu étranger a été cause de la domination étrangère, de la misère, et, ce qui est pire, de la honte dans mainte famille. Le lecteur ignore peut-être que des centaines de tisserands «intouchables» de Kathiawad ayant perdu leur métier, il y a peu de temps, se firent boueurs de la municipalité de Bombay. Et l'existence de ces hommes est si pénible qu'un grand nombre perdent leurs enfants et deviennent des épaves physiques et morales, d'autres deviennent les impuissants témoins de la déchéance de leurs filles et de leurs femmes. Le lecteur ignore peut-être que bien des femmes de cette classe dans le Gujerat, faute d'occupation domestique, se sont mises à travailler sur les routes où, sous la contrainte, elles sont obligées de vendre leur honneur. Le lecteur ignore peut-être que les fiers tisserands du Pendjab, il y a quelques années, faute d'occupation s'enrôlèrent, et obéissant aux ordres de leurs officiers furent responsables de la mort de fiers Arabes innocents, et ceci non pas dans l'intérêt de leur pays, mais simplement pour ne pas mourir de faim. Il est difficile de persuader ces mercenaires abusés et de les soustraire à leur profession criminelle. Ce que l'on considérait autrefois comme un métier artistique et honorable, ils le considèrent à présent comme un métier honteux. Et pourtant les tisserands du Dekkan ne devaient pas avoir une si mauvaise réputation lorsqu'ils tissèrent leur _subnum_ célèbre dans le monde entier. Faut-il s'étonner à présent si je considère comme un crime de toucher au tissu étranger? Ne serait-il pas criminel pour un homme de digestion délicate de se nourrir de mets trop lourds? Ne doit-il pas les détruire ou les donner? Je sais comment je m'y prendrais pour en faire passer l'envie à un fils malade, je me les ferais apporter; et bien que moi je puisse les digérer, je les détruirais devant lui, afin de bien lui démontrer la faute qu'il eût commise en les mangeant.
Si la destruction du tissu étranger est une saine résolution au point de vue moral le plus élevé, la possibilité d'une augmentation de prix du tissu _Swadeshi_ ne doit pas nous effrayer. Détruire est la meilleure façon de stimuler la production. Il faut par un effort suprême et par une destruction rapide réveiller l'Inde de sa torpeur et de sa paresse forcée. Voici ce qu'en 1905 le rédacteur de la _Gazette d'Assam_ écrivait sur Kamrup. «Depuis quelques années, les vêtements importés deviennent à la mode--innovation qui n'a pas grand chose en sa faveur car le temps que l'on consacrait autrefois au métier n'est employé à aucune autre occupation.»
Les Assamais auxquels j'ai parlé reconnaissent à leurs dépens la vérité de ces paroles. Le tissu étranger est pour l'Inde ce que sont dans le corps les matières étrangères; il faut le détruire sans demi-mesure une fois reconnue la nécessité immédiate du _Swadeshi_. Nous n'avons pas à craindre non plus qu'en développant l'esprit du _Swadeshi_ nous développions un esprit étroit et exclusif. Avant de protéger la sainteté d'autrui il faut nous protéger nous-mêmes des effets de nos passions. L'Inde n'est aujourd'hui qu'une masse inerte que fait agir la volonté d'un tiers. Qu'elle devienne vivante en se purifiant, c'est-à-dire par l'abnégation et par la maîtrise de soi, et elle deviendra une bénédiction pour elle-même et pour l'humanité...
Pour qui croit au _Swadeshi_ il ne saurait y avoir de satisfaction pharisienne à porter du _khadi_. Un pharisien est un protecteur de la vertu. Celui qui porte du _khadi_ est, du point de vue du _Swadeshi_, comme un homme qui respire avec ses poumons. C'est un acte naturel et obligatoire qu'il faut accomplir, même si les autres l'accomplissent pour des raisons mauvaises ou s'en abstiennent totalement parce qu'ils n'en voient pas la nécessité ou l'utilité.
_1er septembre 1921_
[87] Gandhi consacre plusieurs articles à ce sujet. Sous le titre «Pourquoi il faut brûler» il explique dans la _Jeune Inde_ du 28 juillet 1921 les raisons pour lesquelles il est nécessaire que le tissu étranger soit détruit par le feu.--1º Il nous rappelle de pénibles souvenirs, il est un signe de notre déchéance, la Compagnie des Indes nous l'ayant imposé il est un symbole d'esclavage.--2º Il ne faut pas donner les vêtements confectionnés avec ce tissu aux pauvres, car ceux-ci ne doivent pas être insensibles au patriotisme, à la dignité et au respect. Et en somme, c'est faire d'un acte de renonciation un acte profitable qu'envoyer à Smyrne ou même à l'étranger tout tissu mis au rancart. Pourtant il y a moins d'objections au point de vue moral à l'envoyer à l'étranger qu'à l'utiliser dans notre pays.
Le 11 août paraissait dans la _Jeune Inde_ ce qui suit.
Destruction par le feu à Bombay: Ceux qui auraient pu conserver quelques doutes sur la nécessité et sur la valeur pratique de la destruction par le feu des vêtements étrangers, et qui ont assisté à la cérémonie qui eut lieu à Parel dans la cour de Mr. Sobani, ont dû les perdre. Ce spectacle dont furent témoins des milliers de spectateurs fut des plus exaltants. Lorsque la flamme s'élança, enveloppant la pyramide tout entière, une clameur de joie retentit. Il semblait que les chaînes qui nous retenaient prisonniers venaient de se briser. Un souffle de liberté passa sur cette foule. Cet acte noble fut noblement accompli. Je suis persuadé que rien n'aurait pu produire une impression aussi forte sur l'imagination du peuple, au sujet du Swadeshi. Il valait beaucoup mieux que ce ne fussent pas des chiffons, mais les plus beaux _saris_, des chemises, des habits, qu'on eût livrés à la flamme. Je sais que les soies les plus précieuses que des mères conservaient pour le mariage de leurs filles furent jetées au bûcher. La valeur de l'acte consistait à détruire des objets d'aussi grande valeur. Au moins un million et demi d'articles de prix furent brûlés dont certains valaient plusieurs centaines de roupies. Il eût été criminel de donner ces vêtements aux pauvres. Imaginez des indigents portant les plus riches soieries. C'eût été non seulement déplacé, mais anti-artistique. A vrai dire la plupart des objets détruits n'avaient aucun rapport avec l'existence des pauvres gens. Leur donner ces vêtements eût été aussi absurde que de leur offrir un somptueux service de toilette dont on ne se sert plus. J'espère que d'un bout à l'autre de l'Inde cette opération va continuer et qu'elle ne cessera que lorsque tout le tissu étranger aura été réduit en cendres ou expédié hors de l'Inde.
NOS SŒURS TOMBÉES
C'est à Cocanada dans la province d'Andhra que j'eus pour la première fois l'occasion de rencontrer ces femmes qui gagnent leur vie en se prostituant. L'entrevue ne dura que quelques instants, et elles n'étaient guère plus d'une demi-douzaine. La seconde fois je les rencontrai à Barisal où plus de cent s'étaient réunies pour me voir. Elles m'avaient écrit auparavant, me demandant de leur accorder une entrevue et m'informant qu'elles étaient devenues membres du Congrès et avaient souscrit au Fonds _Swaraj_, mais qu'elles ne comprenaient pas pourquoi je leur conseillais de ne pas chercher à faire partie des divers comités du Congrès. Elles terminaient en me disant qu'elles désiraient me consulter, au sujet de leur avenir. Celui qui me remit leur lettre le fit avec quelque hésitation, ne sachant s'il me serait agréable ou désagréable de la recevoir. Je le mis à son aise, en lui affirmant que je considérais comme un devoir d'aider mes sœurs tombées si j'en avais le moyen.
Le souvenir des deux heures que je passai avec elles m'est précieux. Elles m'apprirent qu'elles étaient environ 350 au milieu d'une population de 20.000 personnes, hommes, femmes et enfants. Elles sont l'opprobre des hommes de Barisal; et plus tôt Barisal pourra y remédier, mieux cela vaudra pour sa réputation. Ce qui existe à Barisal existe également, je le crains, dans toutes les autres grandes villes. Je cite par conséquent Barisal uniquement pour me faire mieux comprendre. L'honneur d'avoir songé à servir ces sœurs tombées revient à quelques jeunes gens de cette ville. J'espère qu'à Barisal reviendra également l'honneur d'avoir supprimé le mal.
De tous les maux dont l'homme s'est rendu responsable il n'en est point de plus abject, de plus honteux et de plus brutal que sa façon d'abuser de ce que je considère comme la meilleure moitié de l'humanité: le sexe féminin, non le sexe faible. C'est à mon avis le plus noble des deux, car même aujourd'hui il incarne le sacrifice, la douleur silencieuse, l'humilité, la foi et la connaissance. L'intuition de la femme est souvent plus juste que l'arrogante présomption de l'homme s'attribuant un savoir supérieur. Ce n'est pas sans raison que Sita est placée au-dessus de Rama et Radha au-dessus de Krishna. Ne nous abusons pas en croyant que ce jeu vicieux fasse partie de notre évolution, parce qu'il prédomine, et que parfois même il est reconnu et réglementé par l'Etat dans l'Europe civilisée. Ne perpétuons pas le vice en citant des précédents comme excuse. Dès l'instant où nous copierions servilement le passé que nous ne connaissons pas entièrement, et cesserions de distinguer entre la vertu et le vice, nous cesserions d'exister. Nous sommes les héritiers de tout ce qu'il y eut de plus noble et de meilleur dans l'antiquité. Nous ne devons pas déshonorer notre héritage, en multipliant les erreurs du passé. Dans une Inde qui se respecte, la vertu de toute femme ne doit-elle pas importer à tout homme autant que celle de sa propre sœur? Le _Swaraj_ signifie que nous sommes capables de considérer tous les habitants de l'Inde comme nos frères et nos sœurs.
Aussi, en tant qu'homme, je baissai la tête de honte devant cette centaine de sœurs. Quelques-unes étaient âgées, la plupart avaient de vingt à trente ans, et deux ou trois n'étaient que des fillettes d'une douzaine d'années à peine. Elles me dirent qu'à elles toutes elles avaient six filles et quatre garçons. Les filles étaient élevées pour la même vie, à moins qu'autre chose ne se présentât pour elles. La pensée que ces femmes considéraient leur sort comme irréparable vous donnait un coup de poignard au cœur. Et cependant, elles étaient intelligentes et modestes. Elles parlaient avec dignité, leurs réponses étaient franches et saines; pour l'instant, elles étaient aussi résolues que tout _Satyagrahi_. Onze d'entre elles promirent de se mettre à filer et à tisser dès le lendemain, si on les y aidait. Les autres me dirent qu'elles allaient réfléchir, parce qu'elles ne voulaient pas me tromper.
Voilà une tâche pour les citoyens de Barisal. Voilà une tâche pour tous les serviteurs de l'Inde, hommes et femmes. S'il y a 350 sœurs malheureuses pour une population de 20.000 habitants il y en existe peut-être 5.250.000 dans l'Inde. J'ose espérer pourtant que les 4/5 de la population de l'Inde qui vit dans les villages et s'occupe uniquement d'agriculture ignore ce vice. Le chiffre le plus bas serait donc dans l'Inde de 1.050.000 femmes obligées de se prostituer pour vivre. Avant qu'il nous soit possible de détourner ces femmes de leur avilissement, deux conditions sont essentielles. Il faut que les hommes apprennent à dominer leurs passions, et que l'on trouve pour ces femmes une occupation leur permettant de gagner leur vie honorablement. Le mouvement de Non-Coopération n'a aucun sens, s'il ne nous purifie et ne nous aide à réprimer nos mauvaises passions. Le rouet et le métier sont les deux seules occupations qu'elles puissent toutes entreprendre sans encombrer le marché. La plupart n'ont pas songé au mariage. Elles furent d'accord là-dessus. Il faut donc qu'elles deviennent les véritables _Sannyasinis_ (vestales) de l'Inde. N'ayant d'autre souci que de servir, elles pourront filer tant qu'elles voudront. Si un million cinq cent mille femmes sont occupées chaque jour à filer avec diligence pendant huit heures, ce sera pour l'Inde appauvrie un nombre égal de roupies. Ces sœurs m'ont dit qu'elles gagnaient au moins deux roupies par jour, seulement elles ont admis qu'il leur fallait pour éveiller la passion de l'homme beaucoup de choses, dont elles n'auraient plus besoin lorsqu'elles se seraient mises à tisser et qu'elles auraient repris une existence normale. Lorsque j'eus fini de leur parler individuellement, elles savaient, sans que j'aie eu besoin de le leur dire, pourquoi elles ne pouvaient faire partie des Comités du Congrès tant qu'elles n'auraient pas abandonné leur vie de péché. Nul ne peut officier à l'autel du _Swaraj_, s'il n'a les mains nettes et le cœur pur.
_15 septembre 1921._
L'HINDOUISME
Pendant mon voyage à Madras, alors que je m'occupais du problème de l'Intouchabilité, j'ai revendiqué plus énergiquement que jamais le titre d'_Hindou Sanatani_, et cependant il y a certaines choses qui se font au nom de l'Hindouïsme dont je ne tiens pas compte...
Il est donc nécessaire qu'une fois pour toutes j'explique ce que j'entends par l'_Hindouïsme Sanatana_ dans le sens qu'on lui donne habituellement.
Je me considère un Hindou Sanatani, parce que:
1º Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas et à toute l'Ecriture Sainte Hindoue et par conséquent aux _Avataras_ et à la réincarnation.
2º Je crois au _Varnashrama dharma_, dans un sens que je considère strictement Védique, mais non dans le sens populaire et grossier qu'il a aujourd'hui.
3º Je crois à la protection de la vache dans un sens beaucoup plus large que le sens populaire.
4º J'admets l'adoration des idoles.
Le lecteur remarquera que j'ai évité avec intention d'employer le mot d'origine divine, en parlant des Vedas et autres livres saints. Je ne crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Ma foi dans les livres saints hindous n'exige pas que j'en accepte chaque mot et chaque verset comme inspiré par une divinité. Je n'ai pas la prétention de connaître ces livres merveilleux dans l'original, mais je prétends en avoir compris le sens et saisi l'esprit. Je ne veux pas être forcé d'adopter une interprétation quelconque, si elle répugne à ma raison ou à mon sens moral. Je n'admets certainement pas la prétention des Shankaracharyas et des Shastris actuels (s'ils l'ont vraiment) de donner des livres saints hindous une interprétation correcte. Je crois au contraire que notre connaissance actuelle de ces livres saints est extrêmement confuse. Je crois implicitement à l'aphorisme hindou que nul ne connaît véritablement les Shastras s'il n'a atteint la perfection de l'innocence (_Ahimsa_), de la vérité (_Satya_), et de la maîtrise de soi (_Brahmacharya_) et s'il n'a renoncé à acquérir, ou à posséder des richesses. Je crois aux _gurus_ (sages) mais à notre époque des millions doivent se passer de _Gurus_ parce qu'il est rare de trouver ensemble la pureté parfaite et le savoir parfait. Mais il ne faut jamais désespérer de connaître la vérité de sa religion, car les principes fondamentaux de l'Hindouïsme comme ceux de toute religion élevée ne varient point et sont faciles à comprendre. Tout Hindou croit que Dieu existe et qu'Il est Un, croit à la Réincarnation et au Salut. Mais ce qui distingue l'Hindouïsme de toute autre religion, c'est sa protection de la vache beaucoup plus que son _Varnashrama_.
Selon moi, le _Varnashrama_ est inhérent à la nature humaine, et l'Hindouïsme en a fait tout simplement une science. Il est héréditaire; un homme ne peut changer de _varna_ s'il en a le désir. Ne pas rester fidèle à son _varna_, c'est mépriser les lois de l'hérédité. Toutefois la division en castes innombrables vient de ce que l'on a pris des libertés injustifiables avec la doctrine.
Je ne crois pas que les repas en commun ou les mariages entre castes privent nécessairement un homme du rang qu'il possède par sa naissance. Les quatre divisions définissent les vocations d'un homme et n'ont pas pour but de régler ou de restreindre ses rapports avec la société. Je considère qu'il est contraire au génie de l'Hindouïsme d'attribuer à autrui un rang inférieur ou de s'en arroger un supérieur. Tous les hommes sont nés pour servir la création de Dieu, le Brahmane par son savoir, le Kchattriya par sa force protectrice, le Vaichya par son habileté commerciale, et le Shudra par son travail corporel. Cela ne veut pas dire cependant qu'un Brahmane soit dispensé de tout travail corporel, ni du devoir de veiller sur les autres et sur lui-même, mais que par sa naissance il est d'abord un homme instruit, celui qui par hérédité et par éducation est le plus capable d'instruire les autres. Et de même, il n'y a rien qui empêche le Shudra d'acquérir toutes les connaissances qu'il désire, il servira mieux avec son corps et n'a pas à envier aux autres les qualités particulières de leurs fonctions. Mais un brahmane qui prétend à la supériorité à cause de son droit au savoir est déchu et n'en possède plus. Et il en est de même de tous les autres s'ils se vantent de leurs qualités particulières. Le _Varnashrama_, c'est l'empire sur soi-même, l'économie et la conservation de l'énergie.
Quoique le _Varnashrama_ ne soit donc aucunement affecté par des mariages entre castes ou des repas en commun, il n'en est pas moins vrai que l'Hindouisme les déconseille sérieusement l'un et l'autre. L'Hindouisme a atteint le plus haut degré d'empire de soi. Cette religion est certainement basée sur le renoncement de la chair afin de libérer l'esprit. Ce n'est point le devoir d'un Hindou de prendre ses repas avec son fils. En restreignant son choix d'une épouse à un groupe particulier il fait preuve d'un rare renoncement. La religion Hindoue ne considère aucunement le mariage comme nécessaire au salut; au contraire, le mariage est une _chute_ comme la naissance en est une. Le salut consiste à se libérer de la naissance et par suite de la mort. Pour arriver à une évolution rapide de l'âme, la défense de se marier entre castes et de dîner ensemble est donc essentielle, mais cette contrainte ne met aucunement à l'épreuve le _Varna_. Un Brahmane reste un Brahmane même en dînant avec un frère Shudra, s'il n'a pas cessé de servir par son savoir. D'après ce qui précède, il s'ensuit que les instructions données pour le mariage et pour les repas ne sont pas basées sur un sentiment de supériorité ou d'infériorité. Un Hindou qui refuse de dîner avec un autre Hindou parce qu'il se croit supérieur se méprend sur le sens de son _Dharma_.
Il semble malheureusement aujourd'hui que l'Hindouïsme consiste uniquement à manger ou à ne pas manger avec tel ou tel. Un jour il m'est arrivé de remplir d'horreur un pieux Hindou en acceptant du pain grillé chez un Musulman. Je vis qu'il souffrait de me voir verser du lait dans une tasse qu'un musulman tenait à la main, et son angoisse ne connut plus de bornes lorsqu'il me vit accepter le pain grillé des mains de celui-ci. La religion Hindoue court le risque de perdre ce qu'elle a d'essentiel si elle finit par n'être qu'une question de règles compliquées sur ce qu'on doit manger et avec qui. S'abstenir des liqueurs enivrantes, de stupéfiants, et de toute espèce d'aliments, principalement de viande, est d'un grand secours pour l'évolution de l'âme, mais ce n'est nullement une fin en soi-même. Bien des hommes qui mangent de la viande et avec n'importe qui et qui vivent dans la crainte de Dieu sont plus rapprochés de leur libération que ceux qui s'abstiennent religieusement de viande et de beaucoup d'autres choses et ne cessent de blasphémer le nom de Dieu dans chacune de leurs actions.
Le point le plus important de l'Hindouisme est la protection de la vache. La protection de la vache me paraît le plus admirable phénomène de l'évolution humaine. Elle porte l'être humain au delà de son espèce. Pour moi la vache représente tout le monde sub-humain; l'homme doit voir en elle sa ressemblance avec tout ce qui existe. La raison pour laquelle la vache fut choisie pour cet honneur me semble évidente. La vache était la meilleure compagne dans l'Inde, elle était la dispensatrice de l'abondance. Non seulement elle donnait son lait mais rendait possible les travaux agricoles. La vache est un poème de compassion. Cette bête pacifique respire la compassion. Elle est la nourrice de millions d'êtres humains dans l'Inde. La protection de la vache signifie la protection de toutes les créatures muettes créées par Dieu. L'antique prophète, quel qu'il fut, donna le premier rang à la vache. Les espèces inférieures nous adressent un appel d'autant plus puissant qu'il est muet. La protection de la vache est un don fait par la religion hindoue à l'humanité, et l'Hindouisme durera aussi longtemps qu'il restera des Hindous pour protéger la vache.
La façon de la protéger est de mourir pour elle. C'est renier l'Hindouisme et _Ahimsa_ que tuer un être humain pour sauver une vache. Les Hindous doivent protéger la vache par leur _tapasya_ (pénitence), par leur purification et par le sacrifice. La protection de la vache a dégénéré, elle est devenue de nos jours une cause de querelles continuelles avec les Musulmans, alors que le sens véritable en serait de gagner les Musulmans par notre amour. Un ami musulman m'a envoyé il y a quelque temps un livre décrivant tous les traitements inhumains que nous faisons subir à la vache et à sa progéniture: comment, pour avoir jusqu'à la dernière goutte de son lait nous la trayons jusqu'au sang, comment nous la laissons mourir de faim jusqu'à la rendre étique, comment nous maltraitons ses veaux et les privons du lait dont ils ont besoin et auquel ils ont droit, avec quelle cruauté nous traitons les bœufs, comment nous les châtrons, les assommons de coups de bâton et leur faisons traîner des charges trop lourdes. S'ils pouvaient parler ils témoigneraient contre nous et dévoileraient les crimes abominables que nous avons commis envers eux et qui stupéfieraient le monde. Chaque fois que nous sommes cruels envers eux nous renions Dieu et l'Hindouisme.....
Ce n'est pas par la marque qu'ils se font au front (_tilak_), ni par leur psalmodie exacte des _Mantras_, ni par leur observance des règles de castes que les Hindous seront jugés mais par leur protection de la vache. Alors que nous prétendons appartenir à la religion qui la protège, nous l'avons réduite à l'esclavage et sommes devenus nous-mêmes des esclaves.
On comprendra maintenant pourquoi je me considère un _Hindou Sanatani_: personne n'a plus que moi le respect de la vache. J'ai fait de la cause du Califat une cause personnelle parce que je considère qu'en la sauvant nous assurons la protection de la vache. Je ne demande pas à mes amis Musulmans de la protéger en remercîment de mes services. Mais journellement ma prière monte vers Dieu.... afin qu'il change le cœur des Musulmans et les remplisse de compassion pour les Hindous leur prochain, et qu'ils sauvent l'animal aussi précieux pour l'Hindou que sa vie même...