Part 19
J'ai reçu une lettre anonyme bien étrange. Elle m'admire d'avoir embrassé une des causes les plus chères à Lockamanya[86] et me dit que son esprit vit en moi, et que je dois demeurer le digne disciple de ce maître. Elle m'adjure d'autre part de ne pas me laisser décourager dans la poursuite du programme _Swaraj_, et termine en m'accusant d'imposture, parce que je prétends être en politique un disciple de Gokhale. Je voudrais bien que ceux qui m'écrivent perdent cette vile habitude de ne pas signer leurs lettres. Il faut que nous qui voulons acquérir l'esprit du _Swaraj_ développions en nous le courage d'exprimer sans crainte ce que nous pensons. Le sujet de la lettre ayant une importance générale demande néanmoins qu'on y réponde. Je ne puis prétendre à l'honneur d'être le disciple de Lockamanya. Je l'admire, ainsi que des milliers de ses compatriotes pour son courage indomptable, ses vastes connaissances, son amour pour son pays et par dessus tout pour la pureté de sa vie privée et son grand renoncement. Il fut, parmi tous les hommes de notre époque, celui qui captivait le plus l'imagination de son peuple. C'est lui qui nous a inspiré l'esprit du _Swaraj_. Personne peut-être ne se rendit compte comme M. Tilak du caractère pernicieux de notre système actuel de gouvernement. Et j'ose prétendre, en toute humilité, que je communique au pays son message aussi exactement que le meilleur d'entre ses disciples. Mais je me rends compte que mes méthodes ne sont pas celles de M. Tilak. Et c'est pourquoi il m'arrive encore d'avoir certaines difficultés avec quelques-uns des chefs Maharashtra. Mais je suis sincèrement convaincu que M. Tilak ne se refusait pas à croire à ma méthode. Il m'honorait de sa confiance, et les dernières paroles qu'il m'adressa devant plusieurs amis, quinze jours avant sa mort, furent pour me dire que ma méthode était excellente, à condition de pouvoir persuader au peuple de l'adopter. Mais il en doutait. Je ne connais pas d'autre méthode, et puis seulement espérer que lorsque viendra le moment de l'épreuve définitive, le pays montrera qu'il s'est assimilé la méthode de Non-Coopération non-violente. Je n'ignore pas non plus ce qui me manque; je ne prétends point à l'érudition; je ne possède pas son talent d'organisateur; je ne dirige pas de parti solide et discipliné, et je ne puis, ayant vécu trente trois ans hors de l'Inde, prétendre à la même expérience que Lockamanya. Nous avions deux choses absolument en commun: notre amour pour notre pays et nos efforts infatigables pour obtenir le _Swaraj_. Je puis donc assurer à mon compatriote anonyme que personne n'a plus que moi le respect de la mémoire du défunt et que je marcherai au _Swaraj_ côte à côte avec ses plus fidèles disciples. Je sais que le _Swaraj_ de l'Inde est la seule offrande qui lui soit agréable. Cela seul peut donner la paix à son âme.
C'est néanmoins une question personnelle et sacrée que d'être un disciple. En 1888, je me suis jeté aux pieds de Dadabhai, mais il semblait trop éloigné de moi. Je pouvais avoir pour lui les sentiments d'un fils, mais non pas d'un disciple. Un disciple est plus qu'un fils. Devenir un disciple c'est naître une seconde fois; c'est se livrer volontairement......
En 1896, ma mission dans le Sud-Afrique me mit en rapport avec tous les chefs connus... J'allai voir Gokhale, je le rencontrai dans le logement qu'il occupait à son collège; on eût dit que je retrouvais un vieil ami, ou mieux encore, une mère après une longue séparation. Son doux visage me mit à l'aise sur-le-champ. Ses questions minutieuses sur moi et sur ce que j'avais fait dans l'Afrique du Sud lui gagnèrent une place unique dans mon cœur. En le quittant je me dis: «Voilà l'homme qu'il me faut.» De ce jour, Gokhale ne me perdit jamais de vue. En 1901, lorsque je revins d'Afrique pour la seconde fois, nous devînmes encore plus unis. Il se chargea de moi, tout simplement, et se mit à me former. Il s'intéressait à ma façon de parler, de m'habiller, de marcher, de manger. Ma mère n'avait pas plus de sollicitude pour moi que n'en avait Gokhale. Autant que j'en puis juger, nulle contrainte n'existait entre nous. C'était vraiment un coup de foudre qui résista à la sévère tension de 1913. Comme travailleur politique, il répondait à tout ce que je pouvais souhaiter: pur comme le cristal, doux comme un agneau, brave comme un lion et chevaleresque à l'excès. Peu importait qu'il ne fût peut-être pas tout ce que j'imaginais. Il me suffisait de ne rien trouver à critiquer. Il était et demeure pour moi l'homme le plus parfait qui ait existé. Non que nous n'ayons eu certaines divergences d'opinion. Même en 1901, nous avions déjà des points de vue différents sur certaines coutumes sociales, nous ne jugions pas de la même façon la civilisation occidentale. Il admettait franchement qu'il ne partageait pas mon opinion extrémiste sur la Non-violence. Mais ces divergences ne nous importaient ni à l'un ni à l'autre, rien n'eût pu nous désunir. Il est impie de vouloir faire des suppositions sur ce qui aurait eu lieu s'il eût vécu. Je sais que j'aurais continué à travailler sous sa direction. J'ai fait cette confession parce que la lettre anonyme m'a fait mal en m'accusant d'imposture lorsque je me déclare le disciple de Gokhale. Aurais-je trop tardé à reconnaître ce que je dois à celui qui s'est tu pour jamais? J'ai cru devoir déclarer que je lui reste fidèle, surtout puisque je parais aux yeux du monde indien, vivre dans un camp opposé au sien.
_13 juillet 1921_
[86] Tilak.
LA POSITION DES FEMMES
Shrimati Sarala Devi de Katak m'écrit: «Ne trouvez-vous pas que la façon de traiter les femmes est un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité? L'attitude des jeunes gens «Nationalistes» que j'ai rencontrés est quatre vingt dix-neuf fois sur cent absolument écœurante. Combien en est-il parmi les Non-Coopérateurs qui considèrent la femme comme autre chose qu'un objet de plaisir? La condition essentielle du succès, la purification de soi-même est-elle possible tant que l'attitude envers les femmes n'aura pas changé?» Je ne puis admettre que la manière de traiter les femmes soit «un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité». Shrimat Sarel Devi s'en est beaucoup exagéré la gravité, et l'accusation qu'elle porte contre les Non-Coopérateurs, de ne chercher que la satisfaction des sens, n'est point soutenable. L'exagération peut faire grand tort à une cause. Je reconnais néanmoins sans difficulté que, pour se préparer au _Swaraj_, les hommes doivent acquérir un respect plus grand de la femme et de sa pureté. M. Andrews a frappé bien plus juste lorsqu'il nous dit en termes brûlants de ne point oser nous repaître de la honte de nos sœurs tombées. Il est dégradant de penser qu'un Non-Coopérateur a pu prendre plaisir à raconter comment certaines de ces sœurs égarées se réservaient aux Non-Coopérateurs. Dans une question aussi vitale pour notre bien moral, nulle distinction entre Coopérateur et Non-Coopérateur ne peut se faire. Tous, comme hommes, nous devons baisser la tête de honte tant qu'il restera une seule femme consacrée à nos plaisirs. Je préférerais beaucoup que la race humaine disparût plutôt que de nous voir devenir pires que des animaux en faisant de la plus noble créature de Dieu l'objet de notre concupiscence. Mais cette question ne concerne pas l'Inde uniquement, elle concerne le monde entier. Et si je prêche contre cette vie moderne artificielle de plaisirs sensuels et demande aux hommes et aux femmes de revenir à la vie simple représentée par la _Charka_ (rouet), c'est parce que je sais que sans ce retour intelligent à la simplicité nous tomberons forcément plus bas que la brute. Je souhaite passionnément pour la femme une liberté absolue. J'exècre les mariages d'enfants, je frémis lorsque je vois une fillette veuve, et je tremble de fureur lorsqu'un homme qui vient de perdre sa femme contracte une autre union avec une indifférence brutale. Je déplore l'indifférence criminelle des parents qui tiennent leurs filles dans l'ignorance, ne leur donnent aucune culture littéraire et les élèvent uniquement en vue d'un mariage avec quelque jeune homme riche. Pourtant malgré ma fureur et mon chagrin, je me rends compte de la difficulté du problème. Il faut que la femme vote, que sa position devant la loi soit égale à celle de l'homme. Mais le problème ne s'arrête pas là, il ne commence qu'au moment où les femmes ont quelque influence sur les délibérations politiques de la Nation.
Pour illustrer ce que je veux dire, permettez-moi de vous rapporter la description charmante faite par un ami musulman que j'estime, de sa conversation à Londres avec une célèbre féministe. Il assistait à une réunion de féministes. Une dame amie fut surprise de voir un musulman à une réunion de ce genre. Elle lui demanda à quoi elle devait attribuer sa présence. Mon ami lui répondit qu'il avait deux raisons principales et deux autres secondaires pour y assister. Il avait perdu son père, étant enfant en bas âge; ce qu'il était, il le devait entièrement à sa mère. Puis il s'était marié à une femme qui était vraiment son associée. Enfin, il n'avait pas de fils, mais quatre filles mineures auxquelles il s'intéressait comme père. Etait-ce surprenant qu'il fût féministe? Il poursuivit: on accuse les Musulmans d'indifférence envers les femmes. Il n'y eut jamais de calomnie plus grave. La loi de l'Islam donne à la femme des droits égaux à ceux de l'homme.--Il considérait que l'homme avait avili la femme par sa convoitise. Au lieu d'adorer l'âme qui se trouvait en elle, il s'était mis à adorer son corps et il avait si bien réussi dans son dessein que la femme aujourd'hui, sans s'en rendre compte, s'était mise à chérir ses avantages physiques, ce qui était presque un signe de sa servitude. Il ajouta d'une voix qu'étouffait l'émotion: Autrement, pourquoi nos sœurs tombées trouveraient-elles un si grand plaisir à l'embellissement de leur corps? Est-ce que nous autres hommes, n'avons pas complètement anéanti leur âme? Non, continua-t-il après avoir repris son sang-froid, il ne désirait pas une liberté machinale pour la femme; il voulait briser les entraves qui la rendaient esclave de sa propre volonté. Aussi avait-il l'intention de préparer ses filles à une profession indépendante.
Je n'ai pas besoin de citer la fin de cette ennoblissante conversation. Je désire que mes aimables correspondantes réfléchissent au sujet principal. Il faut que la femme cesse de se considérer comme un objet de plaisir. Le remède est entre ses mains bien plus qu'entre celles de l'homme. Si elle veut que celui-ci la traite en associée, qu'elle refuse de se parer pour plaire aux hommes, même à son mari. Je ne puis me représenter Sita gaspillant un seul moment à vouloir attirer Rama par ses charmes physiques.
_21 juillet 1921._
L'ÉDUCATION NATIONALE
On a dit tant de choses bizarres sur ma façon d'entendre l'éducation nationale qu'il ne serait peut-être pas hors de propos de faire connaître mon opinion au public sur ce sujet.
A mon avis la méthode d'éducation actuelle est mauvaise, pour trois raisons de la plus haute importance en dehors de ses rapports avec un gouvernement injuste:
1º Elle repose sur une culture étrangère à l'exclusion presque totale de la culture indigène.
2º Elle ignore la culture du cœur et la culture manuelle et se consacre exclusivement à celle du cerveau.
3º Il est impossible de donner une véritable éducation en se servant d'une langue étrangère.
Examinons ces trois défauts en détail. Presque dès le début, les manuels d'enseignement traitent, non de choses avec lesquelles les enfants sont journellement en rapport, mais de choses qui leur sont totalement inconnues. Ce n'est pas dans ces manuels qu'un jeune garçon apprendra ce qui est bien ou mal à la maison. On ne lui enseigne jamais à être fier de son foyer. Plus son éducation avance, plus on l'en éloigne, si bien que lorsqu'il a terminé ses études il est devenu complètement étranger à son milieu. Il ne trouve aucune poésie à la vie de famille. Les scènes villageoises sont pour lui un livre fermé. Sa propre civilisation lui a été représentée comme stupide, barbare, superstitieuse et inutile au point de vue pratique. Son éducation est calculée pour l'éloigner de la culture traditionnelle. Et si la masse de la jeunesse instruite n'est pas absolument dénationalisée, c'est uniquement parce que l'ancienne culture est trop profondément implantée en elle pour qu'il soit possible de la déraciner même par une éducation hostile à son développement. Si j'étais le maître, je détruirais certainement tous les manuels et j'en ferais écrire d'autres qui traiteraient de la vie de famille et qui s'y rapporteraient de sorte que l'enfant, en faisant ses études, influerait sur son entourage.
Secondement, et quelles que soient les conditions dans les autres pays, il est criminel, dans l'Inde où 80 p. % de la population est agricole, de donner aux enfants une éducation purement littéraire et de rendre les garçons et les filles impropres aux travaux manuels pour le reste de leur vie. Je prétends que la majeure partie de notre temps étant consacrée à travailler pour gagner notre pain, nos enfants doivent, dès leur jeune âge, apprendre la dignité de ce labeur. Nos enfants devraient recevoir une éducation qui ne leur fît pas mépriser le travail manuel. Il n'y a aucune raison pour que le fils d'un paysan devienne incapable d'être ouvrier agricole parce qu'il a fait des études. Il est fort triste de voir nos écoliers considérer avec dégoût, quand ce n'est pas avec mépris, le travail manuel. D'autre part si nous voulons que dans l'Inde, tout jeune garçon et toute jeune fille fréquente les écoles, ainsi qu'il est de notre devoir, nous n'avons pas les moyens de subvenir à l'éducation telle qu'elle est donnée à présent, les milliers de parents étant dans l'impossibilité d'en payer les frais actuels. Il faut donc, pour que l'éducation devienne générale, qu'elle soit gratuite. Même sous un gouvernement idéal, je n'imagine pas que nous pourrons consacrer plus de 2000 millions de roupies à l'éducation de tous les enfants qui ont l'âge de fréquenter l'école. D'où il résulte qu'il faut que nos enfants payent par leur travail manuel tout ou partie de l'éducation qu'ils reçoivent. Je ne vois qu'un travail universel qui soit profitable, le rouet et le métier à tisser. Peu importe d'ailleurs, pour le but que je me propose, qu'il s'agisse de filer ou de faire une autre forme de travail, pourvu qu'il rapporte, seulement en y réfléchissant on se rendra compte que nulle autre occupation ne peut être introduite dans toutes les écoles de l'Inde.
Cet enseignement manuel servira à deux fins dans un pays pauvre comme le nôtre. Il couvrira les dépenses de l'éducation de nos enfants et leur enseignera un métier auquel ils pourront se remettre plus tard, s'ils le désirent, pour gagner leur vie. Un tel système leur enseignera à se suffire. Rien ne peut démoraliser une nation comme d'apprendre à mépriser le travail manuel.
Je ne dirai qu'un mot de l'éducation du cœur. Je crois qu'il est impossible de la donner par les livres. Seul le maître par ses rapports personnels peut agir. Or, qui avons-nous dans l'enseignement primaire et même dans l'enseignement secondaire? Sont-ce des hommes et des femmes d'une foi et d'un caractère moral supérieurs? Ont-ils reçu eux-mêmes cette éducation du cœur? Peut-on attendre d'eux qu'ils s'occupent de l'élément permanent chez les enfants, garçons et filles dont ils ont la charge? La méthode employée pour se procurer des instituteurs dans les classes élémentaires n'est-elle pas une barrière infranchissable à l'obtention d'une haute moralité? Donne-t-on aux instituteurs des appointements qui leur permettent de vivre? Nous savons qu'on ne les choisit pas pour leur patriotisme. Ceux-là seuls font de l'enseignement qui ne peuvent trouver d'autre emploi.
Parlons enfin de la langue dans laquelle l'instruction est donnée. Mon opinion à ce sujet est trop connue pour que je la répète. L'enseignement dans une langue étrangère a été cause de fatigue cérébrale pour les enfants, a exigé d'eux une tension nerveuse trop grande et, les rendant incapables de pensée, de travail original, les a empêchés de communiquer leurs connaissances à la famille ou aux masses.
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Rien n'est plus éloigné de ma pensée que de vouloir nous rendre exclusifs ou nous faire élever des barrières. Mais je soutiens respectueusement qu'une appréciation d'autres cultures doit suivre et non précéder l'appréciation et l'assimilation de la nôtre. J'ai la ferme opinion que nulle culture ne renferme des trésors aussi précieux. Nous ne la connaissons pas, on nous en fait mépriser l'étude et déprécier la valeur. Nous avons presque cessé de la vivre. Un savoir académique sans pratique est comme un cadavre embaumé, très beau à contempler peut-être, mais sans rien qui puisse inspirer ou ennoblir. Ma religion me défend d'abaisser ou de dédaigner les autres cultures, de même qu'elle insiste pour que je m'imprègne de la mienne et que je la vive sous peine de suicide civil.
_1er septembre 1921._
ETHIQUE DE LA DESTRUCTION
Le lecteur sera, j'en suis persuadé, heureux de prendre connaissance de la lettre si belle et si pathétique que je reçois de M. Andrews.
«Je sais qu'en brûlant les tissus étrangers votre but est de venir en aide aux pauvres, mais j'ai l'impression que vous faites fausse route. Si vous réussissez à boycotter le tissu étranger il me semble évident que le prix du tissu fabriqué dans les filatures augmentera, et que ce seront les pauvres qui en souffriront. De plus, il y a dans ce terme «étranger» un subtil appel au sentiment de race qu'il faudrait plutôt réprimer qu'encourager. J'ai été profondément bouleversé de vous voir mettre le feu à ce monceau d'objets, parmi lesquels se trouvaient les plus beaux tissus. Nous avons l'air d'oublier ce vaste monde dont nous faisons partie pour ne songer égoïstement qu'à l'Inde. Je crains bien que ceci ne nous ramène au nationalisme étroit et égoïste d'autrefois. Dans ce cas, nous allons faire partie du cercle vicieux d'où l'Europe s'efforce désespérément d'échapper. Mais je ne puis le démontrer, je ne puis que répéter que j'en fus bouleversé, que cela me semblait une forme de violence. Et cependant je sais à quel point vous exécrez la violence. Il me déplaît que la question du tissu étranger soit transformée en religion.
J'étais au comble du bonheur lorsque je vous voyais asséner des coups de géant aux vices qui affectent les fondements de la morale: l'alcoolisme, les stupéfiants, l'intouchabilité, l'arrogance de race, etc., et lorsqu'avec une si merveilleuse et si admirable tendresse vous vous êtes occupé de ce mal hideux qu'est la prostitution. Mais allumer des feux de joie avec des étoffes étrangères et dire aux gens que s'en vêtir est un _péché_ contre la religion, jeter au bûcher le noble travail de nos semblables, nos frères et nos sœurs des autres pays, en déclarant que c'est nous souiller que de les porter... Je ne saurais vous dire combien tout ceci me paraît différent! Savez-vous que j'ose à peine à présent porter le _khaddar_ que vous m'avez donné, parce que j'ai peur de paraître juger les autres et de dire comme le pharisien: «Je suis un plus grand saint que vous». Jamais je n'avais eu semblable impression auparavant.
Vous savez que lorsque vous faites quelque chose qui me peine, il faut que je vous crie ma douleur; et ceci m'a fait mal.
J'avais écrit dans la _Modern Review_ les articles que je vous envoie avec une grande joie, parce que j'avais la certitude d'avoir découvert le sens de votre vie. Mais à présent mon esprit vous crie que vous avez entrepris quelque chose de violent, d'anormal, de contre nature. Vous savez que mon affection pour vous demeure aussi grande que jamais, de même que la vôtre ne s'est pas affaiblie lorsque vous jugiez que votre frère se trompait. Je vous en supplie, expliquez-moi vos raisons! Votre article sur la destruction dans la _Jeune Inde_[87] ne m'a nullement convaincu.»
C'est bien lui! Dès qu'il souffre de quelque chose que j'ai fait (et ce n'est pas la première fois), il m'envoie lettre sur lettre sans attendre que je lui réponde. Car c'est l'affection qui parle à l'affection, mais sans discuter. C'est le trop plein d'un cœur angoissé. Ainsi fait-il au sujet de la destruction des vêtements étrangers.
Ce que M. Andrews m'écrit en langage affectueux, d'autres correspondants, qui sont déjà en désaccord avec moi, me l'ont exprimé avec grossièreté, colère et même vulgarité. Les paroles de M. Andrews sont des paroles d'affection et de chagrin, elles m'ont pénétré profondément et demandent que j'y réponde, alors que j'ai dû laisser de côté les paroles de colère pour n'y faire allusion qu'en passant. Les paroles de M. Andrews ont porté, parce qu'elles sont non violentes et qu'elles débordent d'affection, les autres qui sont violentes et pleines de méchanceté n'ont produit aucun effet sur moi et eussent provoqué de ma part des répliques courroucées si j'étais enclin à ce genre de réponses. La lettre de M. Andrews est un exemple de la non-violence dont nous avons besoin pour obtenir le _Swaraj_ le plus rapidement possible.
Ceci toutefois est une remarque faite en passant. Je demeure aussi convaincu de la nécessité de brûler le tissu étranger. Il n'y a rien dans ce procédé qui doive accentuer l'inimitié de race. J'aurais fait exactement de même s'il se fût agi d'un cercle choisi et sacré de parents et d'amis. Dans tout ce que j'entreprends, dans tout ce que je conseille, je me pose cette question infaillible: «Que ferais-je, s'il s'agissait de ce qui m'est le plus proche et le plus cher?» L'enseignement de la religion à laquelle j'appartiens ne laisse aucune équivoque à ce sujet. Il ne faut faire aucune différence entre les ennemis et les amis. C'est à cette conviction que je dois l'assurance dans beaucoup de mes actions qui étonne parfois mes amis. Je me souviens d'avoir jeté dans la mer une superbe lorgnette parce qu'elle était la cause de discussions constantes avec un de mes meilleurs amis. Il a hésité tout d'abord à reconnaître que j'avais raison, mais ensuite il s'est rendu compte qu'il était juste d'avoir détruit un objet de prix, même étant le cadeau d'un ami.
L'expérience nous démontre qu'il faut détruire les dons les plus précieux sans hésitation et sans dédommagement, s'ils entravent notre progrès moral. Ne serait-ce point un devoir sacré de jeter au feu le plus précieux des héritages de famille s'il était infecté par la lèpre? Je me souviens d'avoir brisé les bracelets de ma chère femme, étant jeune et aimé, parce qu'ils étaient entre nous un sujet de discorde. Si je m'en souviens, ils lui avaient été donnés par sa mère. Je ne les détruisis point par haine mais par amour ignorant, je m'en rends compte à présent que j'ai atteint l'âge mûr. Cette destruction servit à nous rapprocher encore.
Si l'on attachait à tous les objets étrangers la même importance, la mesure serait en effet étroite, mesquine et malfaisante; mais il ne s'agit que du tissu étranger et la restriction fait toute la différence. Je ne désire en aucune façon interdire l'entrée dans l'Inde des montres anglaises ou des laques japonaises; mais je dois détruire les vins les plus recherchés de l'Europe, même s'ils ont été fabriqués et conservés avec le plus grand soin. Les pièges de Satan sont disposés avec une grande ruse, et d'autant plus attrayants que la ligne de démarcation entre le bien et le mal est si mince qu'elle est invisible. Mais elle existe cependant, rigide, inflexible: toute tentative pour la traverser amène une mort certaine.