Part 24
Voyons clairement quel sera le sens du _Swaraj_ si nous conservons nos rapports avec la Grande-Bretagne. Assurément, c'est la possibilité pour l'Inde de déclarer son indépendance si elle le désire. Le _Swaraj_ ne sera donc pas un don gratuit du Parlement Britannique. Ce sera la déclaration du droit de l'Inde à être représentée entièrement. Sans doute le _Swaraj_ sera exprimé par un Acte du Parlement; mais cet acte ne sera qu'une ratification courtoise du vœu exprimé par le peuple de l'Inde, comme ce fut le cas pour l'Afrique du Sud. La Chambre des Communes ne put en modifier un seul adverbe. La ratification, en ce qui nous concerne, sera un traité où la Grande-Bretagne sera intéressée.
Il est possible que ce _Swaraj_-là nous ne l'obtenions pas cette année, peut-être pas avant une autre génération; mais je n'ai jamais songé à rien de moins. Lorsque le moment de l'accord sera venu, le Parlement Anglais ratifiera les vœux du peuple de l'Inde, non par la voie de la bureaucratie, mais par l'intermédiaire des représentants que celle-ci se sera choisis librement.
Le _Swaraj_ ne pourra jamais être le don d'une nation à une autre. C'est un trésor qu'il faut acheter au prix du sang le plus pur de la nation. Ce ne sera plus un don lorsque nous l'aurons payé chèrement. Le Vice-Roi s'est trompé en disant qu'il faudrait bien que le _Swaraj_ nous vînt du Parlement Britannique s'il ne nous venait par l'épée. Il n'était guère flatteur pour son pays de laisser entendre à ses auditeurs que l'Angleterre était incapable de prêter l'oreille à la pression morale de la souffrance, il faisait injure à leur intelligence s'il voulait leur faire croire que le Parlement Britannique donnerait le _Swaraj_ à l'Inde quand il le voudrait, sans se soucier de ses désirs et de ses aspirations. En réalité, le _Swaraj_ sera le fruit d'un incessant labeur et d'intenses souffrances...
_5 janvier 1922._
LETTRE DE M. GANDHI AU VICE-ROI
_A Son Excellence le Vice-Roi des Indes, Delhi._
Monsieur,
Bardoli est un petit _Tehsil_ du district de Sura dans la Présidence de Bombay, qui compte environ 87000 habitants, tout compris.
Il a décidé le 29 janvier dernier, sous la présidence de M. Vithalbhai Patel, d'entreprendre la Désobéissance Civile, ayant démontré qu'il remplissait les conditions requises par le Comité du Congrès de toute l'Inde qui s'était réuni le 1er novembre. Mais comme je suis peut-être en grande partie responsable de la résolution prise par Bardoli, je considère que je dois à votre Excellence et au Public d'expliquer les raisons qui ont amené cette décision.
Le Comité du Congrès de toute l'Inde, dans la réunion à laquelle j'ai déjà fait allusion, avait décidé que Bardoli serait le premier bataillon à entreprendre la Désobéissance Civile, afin de marquer la révolte de la nation contre le gouvernement pour son refus criminel et persistant d'apprécier à sa juste valeur la décision de l'Inde au sujet du Califat, du Pendjab et du _Swaraj_.
Puis, le 17 novembre dernier, eut lieu l'émeute regrettable et malheureuse de Bombay qui nous força de remettre l'action projetée par Bardoli.
Entre temps, commença avec l'approbation du Gouvernement de l'Inde, une répression des plus virulentes au Bengale, dans l'Assam, dans les Provinces Unies, au Pendjab, dans la province de Delhi et jusqu'à un certain point dans le Bihav Orissa et ailleurs.
Je sais que le mot _répression_ employé pour décrire l'action des autorités vous déplaît. A mon avis une mesure qui dépasse ce que demande la situation n'est pas autre chose que de la répression. Piller les biens, assaillir les innocents, traiter les prisonniers avec brutalité et les fouetter ne peut être considéré comme une action permise ou nécessaire. On ne peut qualifier cette infraction officielle aux lois que du nom de répression illégale. Il est possible d'admettre, jusqu'à un certain point, que les Non-Coopérateurs et leurs partisans ont procédé par intimidation lors des _hartal_... mais ceci ne saurait justifier l'interdiction en bloc des réunions publiques paisibles et de l'enrôlement paisible des volontaires, en donnant un sens détourné à une loi dirigée contre des activités manifestement violentes d'intention et d'action; et de même on ne peut désigner autrement que par le mot de répression les poursuites contre des gens innocents selon une application illégale, à notre avis, de la loi ordinaire, ou l'atteinte portée à la liberté de la presse en s'appuyant sur une loi qu'on avait promis d'abroger.
La tâche que le pays doit entreprendre immédiatement est de sauver de la paralysie la liberté de parole, la liberté d'association et la liberté de la presse.....
Dans les circonstances actuelles, le pays n'a d'autre parti que d'adopter une méthode non-violente afin obtenir satisfaction.... Si la politique du gouvernement était restée neutre, s'il avait laissé à l'opinion publique la possibilité de se développer et de produire tout son effet, il eût été possible de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que le Congrès ait acquis un contrôle effectif des forces de violence et obtenu des millions d'adhérents une discipline plus grande. Mais cette répression illégale (en quelque sorte sans parallèle dans l'histoire de notre malheureux pays) nous a fait un devoir impératif d'adopter immédiatement la Désobéissance Civile en masse. Le Comité d'Action du Congrès l'a limitée à quelques régions, que je dois fixer de temps à autre, et qui pour l'instant sont restreintes à Bardoli. Cette autorité me permettrait de donner immédiatement mon consentement à un groupe de cent villages de Guntur dans la présidence de Madras, s'ils sont capables de se conformer strictement aux conditions de non-violence, d'union des différentes classes, de manufacture de khadi et de son emploi, et de l'intouchabilité.
Je voudrais, avant que le peuple de Bardoli commençât véritablement la Désobéissance Civile, insister respectueusement auprès de vous pour vous prier comme chef du gouvernement de l'Inde de considérer à nouveau votre politique, de rendre la liberté à tous les Non-Coopérateurs condamnés ou en jugement pour leur activité non violente, et d'exprimer en termes précis une politique de non-intervention dans les activités non-violentes du pays entreprises pour faire rendre justice au Califat ou au Pendjab, ou pour le _Swaraj_, ou pour toute autre question, même au cas où celles-ci sont passibles de répression, d'après certains articles du Code pénal criminel ou de toute autre loi, à condition bien entendu que la Non-violence soit maintenue.
Je voudrais aussi vous demander avec insistance de libérer la Presse de tout contrôle administratif et de rembourser toutes les amendes récemment imposées. En vous adressant ces diverses prières, je demande simplement à votre Excellence de faire ce qui se fait dans tous les pays qui prétendent avoir à leur tête un gouvernement civilisé. S'il vous était possible de faire la déclaration nécessaire dans les huit jours qui suivront la publication de ce manifeste, je pourrais conseiller de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que les Non-coopérateurs sortis de prison aient eu le temps de considérer à nouveau la question. Si le Gouvernement fait la déclaration demandée, j'y verrai une preuve de son désir sincère de céder devant l'opinion publique. Je n'aurai alors aucune hésitation à conseiller au pays de continuer, sans contrainte violente d'un côté ou de l'autre, à former l'opinion publique, m'en rapportant à celle-ci pour obtenir satisfaction aux demandes qui ont été exprimées et qui ne peuvent changer.
La Désobéissance Civile agressive n'aurait lieu dans ce cas que si le gouvernement s'écartait de sa politique de neutralité absolue, ou s'il refusait de plier devant l'opinion nettement exprimée par la grande majorité du peuple de l'Inde.
Croyez-moi Le serviteur et l'ami dévoué de Votre Excellence
M. K. Gandhi.
_9 février 1922_
LA SEULE SOLUTION POSSIBLE
Ce n'est pas sans avoir beaucoup réfléchi et prié que j'ai écrit ma lettre à son Excellence le Vice-Roi. Cette lettre n'est pas une menace, chaque mot dit exactement ce qu'il veut dire. J'ai supplié du fond du cœur le tyran de renoncer au mal. Le tyran, ce n'est pas Lord Reading, mais le système qu'il représente et dont il n'est lui-même que l'impuissante et inconsciente victime. Mais tout système ne fait qu'un avec la personne qui le représente. Aujourd'hui, c'est Lord Reading qui le personnifie, quelque inconscient qu'il soit. Je l'ai prié en toute humilité de considérer la position et de se demander si un mépris officiel des lois peut se justifier d'une façon quelconque. Qu'il jette les yeux sur le compte rendu de la semaine. Tout y est strictement vrai, à moins que les témoins ne soient tous des menteurs. De pareilles choses devraient-elles être possibles?
Mais dira-t-on, que faites-vous du mépris de l'autorité? Eh bien, le mépris de l'autorité (non-violent en tout cas) devrait-il justifier un abus barbare et malfaisant de cette même autorité?
Si le Vice-Roi ne voit pas ou ne veut pas voir la simplicité incroyable de la solution, l'Inde doit-elle ne rien faire? Il faut que la Désobéissance civile défensive continue à tout prix. Et si l'Inde entière déclarait que les réunions même paisibles ne peuvent avoir lieu sans autorisation, que les enrôlements des volontaires ne peuvent avoir lieu sans autorisation, et que les journaux ne peuvent paraître sans autorisation, cette prohibition serait inadmissible. On ne peut obliger un homme à demander à un autre la permission de respirer, de boire et de manger. Les trois choses que j'ai nommées sont l'air, la boisson et l'aliment nécessaires à l'activité publique.
_9 février 1922_
TROP SACRÉ POUR ÊTRE PUBLIÉ
Il est certaines choses que l'on préfère ne pas voir publiées non parce qu'elles sont secrètes mais parce qu'elles ont un caractère trop sacré. Parfois la version imprimée produit une impression absolument différente de la parole, bien que le reportage en soit strictement exact. Quand je dis à un enfant en plaisantant, ou en fronçant les sourcils, qu'il est un démon, il ne serait pas juste de dire que j'ai appelé quelqu'un démon sans fournir de longues explications donnant les causes et les raisons. Un mauvais service de ce genre m'a été rendu par un reporter animé, je crois, des meilleures intentions à mon égard, dans le compte rendu d'une conversation que j'ai eue et d'un discours que j'ai fait à l'Ashram du Satyagraha et qui a été publié dans la _Chronique de Bombay_ du 2 courant. Il m'est désagréable que l'on fasse de la publicité à des choses de ce genre. Une conversation rapide est pleine d'allusions à demi mot; et à moins d'y ajouter d'abondantes notes il est impossible de la rapporter exactement. On me fait dire, par exemple, que Shantiniketan est pour le progrès matériel, et que Satyagraha Ashram existe uniquement pour le progrès spirituel. Lorsque le Poète lira ceci ou bien il en rira en se rappelant que je suis incapable de dire ou de vouloir laisser entendre une chose pareille de Shantiniketan, ou bien il sera irrité et découragé à la pensée que je manque de sens artistique et d'intelligence au point de ne pas voir ce qu'il y a de spirituel à Shantiniketan. Le Poète, j'en suis persuadé, ne me fera pas l'injure de me juger capable de penser ce qui m'est attribué. Je pourrais dire au poète, comme je l'ai fait d'ailleurs, que Shantiniketan manque de discipline. Il en a ri, a même assumé la responsabilité de ce qui faisait l'objet de ma critique et l'a défendu en disant qu'il était poète et que Shantiniketan était sa distraction, qu'il ne savait que chanter et faire chanter les autres; je pourrais, moi, y introduire toute la discipline que je voudrais; mais lui n'était pas autre chose qu'un poète. Le lecteur doit savoir que j'ai fait plusieurs séjours au Shantiniketan. J'ai la permission de le considérer comme une retraite et comme une demeure. Mes fils y ont vécu lorsque j'étais en Europe, ainsi qu'à Gurukula. Ma conversation avec le professeur hindou venait de notre commune affection pour Shantiniketan. Comment Shantiniketan pourrait-il être autrement que spirituel lorsque l'auteur de la poésie purement spirituelle y est l'esprit qui domine. Je ne suis pas assez stupide pour supposer qu'un endroit où vit Debendranath Tagore puisse manquer de spiritualité. Les lecteurs de la _Jeune Inde_ savent que de temps en temps j'ai reçu de Shantiniketan un breuvage spirituel que m'envoyait Barodada[91] qui veille incessamment sur moi et prie pour le succès de ma mission. Je m'empresse de dire au lecteur que je considère un grand nombre de professeurs et de maîtres de Shantiniketan comme des hommes d'une haute spiritualité et d'une grande noblesse et que c'est pour moi un privilège de les connaître. Je dois ajouter pour plus ample information que je considère la province du Bengale comme la plus spirituelle de toutes. La conversation si malencontreusement reproduite avait eu lieu sur un ton de plaisanterie. J'ai souvent déclaré à ceux qui aiment Shantiniketan que la spiritualité était plus grande à l'Ashram qu'à Shantiniketan; mais dans cette rivalité il ne faut pas voir une prétention de supériorité. Je désire ardemment que l'Ashram reste caché aux yeux du public. Nous y sommes un groupe de travailleurs pour la cause, humbles et peu savants, qui connaissons nos faiblesses et essayons de les comprendre encore davantage. Nous cherchons avec ardeur à découvrir la vérité et désirons vivre et mourir pour elle. On ne devrait jamais essayer de comparer deux institutions analogues, mais non identiques. S'il fallait comparer cependant, je dirais que, malgré la discipline de l'Ashram et son lever matinal, je voterais avec sincérité pour Shantiniketan, parce qu'il est le frère aîné, bien plus avancé en âge et, je le sais, en sagesse également. Il y a un «mais» cependant; il faut que les habitants de Shantiniketan prennent garde à l'avance de la petite retraite du Gujerat ailleurs.....
_9 janvier 1922._
[91] Durjendranath Tagore, le philosophe, frère aîné de Rabindranath.
LE CRIME DE CHAURI-CHAURA
Dieu a été d'une bonté excessive pour moi. Il vient de m'avertir pour la troisième fois que dans l'Inde ne règne pas encore cette atmosphère de Vérité et de Non-Violence qui peut seule justifier la Désobéissance civile en masse, celle qui peut être vraiment nommée civile, c'est-à-dire douce, humble, sage, volontaire et cependant aimante, jamais criminelle ou haïssable.
Il m'avertit en 1919, lorsque commença l'agitation soulevée par la loi Rowlatt. Ahmedabad, Virangham et Kheda ont erré. Amritsar et Kasur ont erré. Je suis revenu sur mes pas, j'avais fait une erreur de calcul aussi énorme que l'Himalaya. Je me suis humilié devant Dieu et devant les hommes, et non seulement j'ai suspendu la Désobéissance civile en masse, mais j'ai suspendu la mienne qui devait être, je le sais, civile et non-violente.
Dieu m'avertit ensuite d'une façon terrible. Il me rendit le témoin oculaire des actes accomplis par la populace le 17 novembre à Bombay. Elle agissait dans l'intérêt de la Non-coopération. J'annonçai mon intention de suspendre la désobéissance civile en masse qui devait commencer immédiatement à Bardoli. L'humiliation que j'éprouvai fut plus grande encore qu'en 1919, mais elle me fit du bien. Je suis persuadé que la Nation y gagna. Par cette suspension, l'Inde montra qu'elle était pour la Vérité et la Non-Violence.
Mais l'humiliation la plus amère que je dusse ressentir était encore à venir. Madras m'avait prévenu, mais je n'en avais pas tenu compte. Dieu me parla clairement par Chauri-Chaura. Il y eut, si je ne me trompe, ample provocation de la part des agents de la police qui furent si brutalement mis en pièces. Ils n'avaient pas tenu compte de l'assurance donnée par l'inspecteur que le peuple ne serait pas molesté, et lorsque la procession fut passée insultèrent et inquiétèrent les retardataires isolés. Ceux-ci appelèrent à l'aide. La foule revint. La police fit feu, puis ayant épuisé le peu de munitions qu'elle possédait se réfugia dans le _Thana_ (commissariat). La foule, me dit alors mon informateur, mit le feu au _thana_ où les agents s'étaient emprisonnés eux-mêmes. Ils voulurent s'enfuir pour échapper à la mort, furent massacrés, et leurs restes déchiquetés furent lancés dans la flamme dévorante.
Aucun volontaire non-coopérateur n'a pris part à la brutalité commise. Non seulement la foule avait été provoquée, mais elle connaissait par expérience la tyrannie arbitraire de la police de ce district. Aucune provocation ne saurait pourtant justifier le meurtre brutal d'hommes qui étaient devenus sans défense et s'étaient remis virtuellement à la merci de la foule. Et alors que l'Inde prétend être non-violente et espère monter par ses méthodes non-violentes sur le trône de la liberté, la violence de la foule, même occasionnée par une sérieuse provocation, est d'un bien triste augure. Supposez que Dieu ait permis à la Désobéissance Civile de Bardoli de réussir, le Gouvernement eût abdiqué en faveur des vainqueurs de Bardoli, et qui donc eût maîtrisé cet élément déréglé capable de commettre des actions inhumaines lorsqu'on le provoque? Pour arriver par la Non-violence à un gouvernement indépendant, il faut la maîtrise non-violente des éléments violents du pays. Les Non-Coopérateurs non-violents ne peuvent réussir que s'ils parviennent à maîtriser les hommes sans aveu de l'Inde, ou en d'autres termes lorsque ces derniers auront appris, soit par religion, soit par patriotisme, à s'abstenir de leurs violences, pendant la campagne de Non-Coopération, tout au moins. La tragédie de Chauri-Chaura fut donc pour nous un réveil absolu.
Mais, me murmurait la voix de Satan, ton manifeste au Vice-Roi, ta réponse à sa lettre? Ce fut la coupe d'humiliation la plus amère. «C'est assurément une lâcheté de s'abstenir au lendemain de menaces pompeuses adressées au Gouvernement et de promesses faites au peuple de Bardoli». Satan m'invitait ainsi à renier la Vérité et par conséquent la religion, à renier Dieu lui-même. J'exposai au Comité d'Action et à d'autres de mes camarades qui se trouvaient près de moi mes doutes et mes difficultés. Tous ne furent pas d'accord avec moi au début; il est plus que probable qu'à l'heure actuelle il en est encore qui ne le sont pas. Mais il est rare qu'un homme ait le bonheur de rencontrer autour de lui des collègues et des camarades si pleins d'égards et d'indulgence. Ils comprirent mes difficultés et écoutèrent patiemment mes raisons. Le public connaît les décisions prises par le Comité d'Action. Au point de vue politique, renverser brusquement tout le programme agressif peut paraître absurde et déraisonnable, mais il n'est point douteux qu'au point de vue religieux c'est un acte logique et je me permets d'assurer à ceux qui n'en sont pas certains que le pays a gagné à mon humiliation et à la confession que j'ai faite de mon erreur.
La seule vertu à laquelle je prétende, c'est la Vérité et la Non-Violence. Je ne prétends à aucun pouvoir surhumain. Je possède la même chair corruptible que le plus faible de mes semblables et suis par conséquent aussi porté qu'eux à me tromper. Mes services ont bien des limitations, mais Dieu les a bénis malgré leurs imperfections. La confession des fautes, c'est le coup de balai qui enlève la saleté et laisse la surface plus nette qu'auparavant. Je me sens plus fort de m'être confessé. La cause doit gagner par son recul même. Un homme ne parvient jamais à son but s'il persiste à s'écarter de la bonne route.
On a déclaré que Chauri-Chaura ne pouvait avoir d'influence sur Bardoli. Il n'y aurait de danger, assure-t-on, que si Bardoli se laissait influencer par Chauri-Chaura et se trouvait lui-même entraîné à la violence. Et de cela je n'ai pas la moindre crainte. Le peuple de Bardoli est à mon avis le plus pacifique de l'Inde; seulement, Bardoli n'est qu'un point minuscule sur la carte de l'Inde. Ses efforts ne peuvent réussir que s'il a la coopération parfaite des autres parties du territoire. La Désobéissance de Bardoli ne sera civile que si les autres régions de l'Inde demeurent non-violentes. De même qu'il suffit d'un grain d'arsenic pour empoisonner une jarre de lait et le rendre impropre à la consommation, le poison mortel de Chauri-Chaura suffit à rendre inacceptable l'attitude civile même de Bardoli.
Cette tragédie est, après tout, le symptôme d'un mal qui s'aggrave. Je n'ai jamais supposé que là où il y avait répression il y eût absence totale de violence mentale ou physique. Seulement j'avais cru, comme je le crois toujours et les pages de la _Jeune Inde_ le prouvent abondamment, que dans les endroits où elle a lieu, la répression n'est pas proportionnée au peu d'importance de la violence populaire... La Désobéissance civile ne doit comporter aucune excitation. Elle est une préparation à la souffrance muette. Son effet est merveilleux, quoique imperceptible et doux... La tragédie de Chauri-Chaura est réellement le poteau indicateur sur notre route qui nous montre le chemin dangereux dans lequel l'Inde pourrait s'engager, si de sérieuses précautions n'étaient pas prises. Si nous ne voulons pas que la violence naisse de la non-violence, il est évident qu'il nous faut revenir rapidement sur nos pas, rétablir une atmosphère de calme, réorganiser notre programme et ne pas songer à commencer la Désobéissance Civile en masse, avant d'être certains que la paix sera maintenue en dépit de toutes les provocations du gouvernement. Il faut que nous soyons assurés qu'aucune partie du pays ne commencera sans autorisation la Désobéissance Civile en masse.
L'organisation du Congrès est loin d'être parfaite et ses instructions sont exécutées avec négligence. Nous n'avons pas organisé de Comités dans chaque village; et là où nous l'avons fait, ils ne se conforment pas toujours à nos instructions. Nous n'avons guère plus de dix millions d'adhérents sur nos listes, nous sommes au 15 février, et beaucoup n'ont pas encore payé leurs quatre annas de souscription pour l'année courante. L'enrôlement des _volontaires_ se fait avec indifférence. Ils ne remplissent pas toutes les conditions de leur engagement. Ils ne portent même pas de _khaddar_ tissé et filé à la main. Tous les volontaires hindous ne se sont pas débarrassés du péché d'intouchabilité, tous ne sont pas exempts de violence. Ce n'est pas leur emprisonnement qui nous donnera le _Swaraj_, ou qui servira la cause sacrée du Califat, ou qui nous autorisera à refuser de payer des serviteurs infidèles. Certains d'entre nous commettent des fautes sans le faire exprès, mais il en est qui pèchent volontairement. Ils s'enrôlent comme volontaires, sachant parfaitement qu'ils n'ont pas l'intention de demeurer non-violents et qu'ils ne le demeureront pas. Nous manquons donc de franchise, tout autant que le gouvernement que nous accusons de mensonge. Comment oserions-nous pénétrer dans le royaume de la liberté, en ayant sur les lèvres seulement un hommage à la vérité et à la non-violence?
Si nous ne voulons pas reculer davantage, il est indispensable à notre progrès même d'apaiser l'excitation et de suspendre la Désobéissance Civile en masse. J'espère que cette suspension ne désappointera pas ceux et celles qui font partie du Congrès, mais qu'au contraire ils se sentiront allégés du fardeau de la fausseté et du péché national.
Que l'adversaire se fasse gloire de notre humiliation et de notre soi-disant défaite! Il vaut mieux qu'on nous accuse de lâcheté et de faiblesse que de renier notre serment et de trahir Dieu. Mieux vaut mille fois paraître manquer de sincérité envers le monde que de manquer de sincérité envers nous-mêmes. En ce qui me concerne personnellement, suspendre la Désobéissance Civile n'est pas une pénitence suffisante pour me punir d'avoir été l'instrument même involontaire de la violence brutale du peuple, à Chauri-Chaura.