Part 14
La situation est tout autre pour moi, à présent. J'imagine que mes yeux se sont ouverts. L'expérience m'a rendu plus sage. Je considère que le système de gouvernement que nous avons actuellement est absolument mauvais et que pour l'abolir ou le transformer la nation doit faire tous les efforts possibles; il n'a pas en lui ce qu'il faut pour se perfectionner lui-même. Je suis toujours persuadé que beaucoup d'administrateurs anglais sont sincères, mais cela ne m'avance guère car je considère qu'ils s'abusent autant que je le faisais moi-même et sont aussi aveugles que je l'étais. De sorte que je n'éprouve aucune fierté à appartenir à l'Empire ou à m'en déclarer citoyen. Je me rends parfaitement compte au contraire que je ne suis qu'un paria «intouchable» de l'Empire. Je dois donc prier sans cesse pour obtenir sa destruction ou sa reconstruction, de même qu'un paria aurait le droit de demander la destruction ou la reconstruction de l'Hindouisme ou de la société hindoue.
Le point suivant de _Ahimsa_ est le plus difficile à expliquer. Ma façon de concevoir _Ahimsa_ me pousse toujours à me détacher de presque toutes les sphères d'action dont je m'occupe. Mon âme refuse d'être satisfaite tant qu'elle reste le témoin impuissant d'un seul tort ou d'une seule misère. Mais il m'est impossible à moi, pauvre être fragile et faible, de réparer toutes les injustices et de me considérer exempt de blâme dans le mal que je vois. L'esprit chez moi m'entraîne d'un côté, le corps de l'autre. On peut se libérer de l'influence de ces deux forces mais on n'y arrive que par étapes lentes et pénibles. Ce n'est point par le refus machinal d'agir que j'obtiendrai la liberté mais par une action indépendante et intelligente. Cette lutte entre le corps et l'âme pour que l'âme devienne absolument libre entraîne une crucifixion incessante de la chair.
J'étais un citoyen comme les autres, mon intelligence n'était nullement supérieure; je croyais, moi, en _Ahimsa_ et eux n'y croyaient pas. Poussés par la colère et par la rancune, ils refusaient de faire leur devoir et d'aider le gouvernement; ils refusaient parce qu'ils étaient faibles et ignorants. Travaillant avec eux j'avais le devoir de les guider. Je leur montrai donc quel était leur devoir précis, je leur expliquai la doctrine d'_Ahimsa_ et les laissai choisir. C'est ce qu'ils ont fait. Je ne me repens pas de mon action, car sous le _Swaraj_ également je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient le désir de prendre les armes de se battre pour leur pays.
_23 février 1921_
INSTRUCTIONS AUX PAYSANS DES PROVINCES UNIES
_Aperçu des instructions en hindi adressées par M. Gandhi aux paysans des Provinces Unies pendant sa visite à Oudh._
Il est absolument impossible d'obtenir le _Swaraj_ et la réparation des injustices commises si les règles suivantes ne sont pas strictement observées.
1º Nous ne devons faire de mal à personne. Nous ne devons frapper personne de notre bâton; nous ne devons pas employer de langage insultant ou exercer de pression indue sur personne.
2º Nous ne devons pas piller les boutiques.
3º Nous devons agir sur notre adversaire par notre bonté, non le contraindre par la force brutale ou lui supprimer sa provision d'eau le priver des services du barbier ou du blanchisseur.
4º Nous ne devons pas refuser de payer nos impôts au Gouvernement ni notre loyer à notre propriétaire.
5º S'il arrivait qu'on eût quelque chose à reprocher aux _zamindars_ il faudrait en informer Pundit Motilal Nehru et suivre ses conseils.
6º Il faut se rappeler que nous voulons que les Zamindars deviennent nos amis.
7º Nous ne cherchons pas en ce moment à désobéir civilement et devons par conséquent obéir à tous les ordres du gouvernement.
8º Nous ne devons pas arrêter les trains et y monter sans billet.
9º Au cas où l'un de nos chefs serait arrêté nous ne devons pas nous opposer à son arrestation, ni occasionner de désordre. Notre cause ne sera pas ruinée parce que le Gouvernement aura arrêté nos chefs, mais elle le sera certainement si nous perdons la tête et commettons des actes violents.
10º Il faut supprimer les boissons alcooliques, les stupéfiants et autres vices.
11º Il faut traiter toutes les femmes comme si elles étaient nos mères, nos sœurs, les respecter et les protéger.
12º Il faut encourager l'union des Hindous et des Musulmans.
13º Nous ne devons pas faire de distinction entre les Hindous ni considérer que certains sont inférieurs ou intouchables. L'esprit d'égalité et de fraternité doit régner parmi tous. Nous devons considérer tous les habitants de l'Inde comme des frères et des sœurs.
14º Nous ne devons pas jouer.
15º Nous ne devons pas voler.
16º Nous ne devons pas mentir quelle qu'en soit la raison. Nous devons être loyaux dans toutes nos transactions.
17º Nous devons introduire le rouet dans chaque intérieur et tous, hommes et femmes, consacrer une partie de notre temps à filer, apprendre aux enfants et les encourager à filer quatre heures par jour.
18º Nous devons éviter d'employer du tissu étranger et porter des étoffes tissées par nos tisseurs et dont nous aurons filé le fil.
19º Nous devons faire juger nos querelles par arbitrage et ne pas nous adresser aux tribunaux.
La chose la plus importante dont il faut nous souvenir c'est de maîtriser notre colère, de ne jamais avoir recours à la violence et même de supporter que l'on soit violent à notre égard.
_9 mars 1921_
HUMANITÉ CONTRE PATRIOTISME
Un ami qui m'est cher attire mon attention sur ce qu'il considère comme un appel malencontreux au patriotisme des Sikhs plutôt qu'à leur humanité, dans la lettre que je leur ai adressée. Voici le paragraphe qui lui déplaît: «Le moyen le plus pur de chercher à obtenir justice pour les meurtres commis est de ne pas le chercher. Ceux qui les ont perpétrés, qu'ils soient Sikhs, Pathans ou Hindous sont des compatriotes. Leur châtiment ne rendra pas la vie aux morts. Je voudrais prier ceux dont le cœur est déchiré de leur pardonner, non parce qu'ils se sentent faibles (ils ont entre les mains tous les moyens de punir) mais parce qu'il n'y a pas de borne à leur force. Ceux-là seuls qui ont conscience d'être forts peuvent pardonner.»
J'ai lu et relu ce qui précède, et je sais que si je devais écrire à nouveau cette même lettre, je n'en changerais pas un seul mot. Mon appel s'adresse aux Sikhs en tant qu'Indiens. Il me suffisait de restreindre sa portée à un point qu'ils pouvaient facilement comprendre. Le principal argument serait le même pour tous et à toutes les époques. La lettre que j'ai adressée aux Sikhs eût perdu de son poids si mon appel s'était étendu à l'humanité. Il faut démontrer à un Sikh cherchant à punir un criminel indien qui n'est pas Sikh, mais prêt à pardonner la même offense à un Sikh, qu'un Sikh et un Indien ne font qu'un dans les questions de ce genre. Mais on s'adresserait à l'humanité plutôt qu'au patriotisme s'il s'agissait d'un Indien et d'un Anglais.
Je dois avouer cependant que vu l'état d'esprit actuel un Anglais pouvait facilement se méprendre sur le sens de cette lettre. Pour moi Patriotisme et Humanité ne font qu'un. Je suis patriote parce que je suis homme et humain. L'un n'exclut pas l'autre. Je ne ferais de mal ni à l'Angleterre ni à l'Allemagne pour servir l'Inde. L'Impérialisme n'existe pas dans ma façon d'envisager la vie. La morale d'un patriote ne diffère pas de celle d'un patriarche. Un patriote l'est d'autant moins qu'il est tiède humanitaire. Il n'y a pas de conflit entre la morale politique et la morale privée. Un non-coopérateur agira exactement de la même façon envers son père et son fils qu'envers le gouvernement.
_16 mars 1921_
LE SATYAGRAHA. LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE. LA RÉSISTANCE PASSIVE.
La tâche m'incombe souvent de répondre à des questions embarrassantes sur toutes sortes de sujets surgissant du grand mouvement de Non-Coopération. Un groupe d'étudiants non coopérateurs m'a prié de définir les termes que j'ai mis en tête de ces notes. Il arrive que même à cette heure tardive on me demande encore sérieusement si parfois le _Satyagraha_ n'approuve pas la résistance par la force: dans le cas par exemple où la vertu d'une sœur se trouverait à la merci d'un homme affolé par sa passion. Je me suis permis de suggérer que la meilleure forme de défense serait de venir sans irritation se placer entre la victime et son agresseur et d'affronter la mort. J'ai ajouté que cette méthode nouvelle (pour l'assaillant,) éteindrait probablement le désir chez celui-ci de telle sorte qu'il ne chercherait plus à enlever une femme innocente mais dans sa honte aurait hâte de disparaître à sa vue, et que s'il en était autrement, l'acte de bravoure accompli par le frère cuirasserait le cœur de la jeune femme et lui communiquerait une bravoure égale pour résister à la convoitise de l'homme transformé momentanément en brute. Je croyais avoir fourni l'argument décisif en ajoutant que, s'il arrivait que la force physique l'emportât, la honte n'en retomberait pas sur la femme mais sur l'homme et que son frère et elle étant morts pour défendre sa vertu tous deux seraient en bonne posture devant le Tribunal Suprême. Je ne garantis point que mon argument ait convaincu celui qui m'avait posé la question, ni qu'il convaincra le lecteur. Le monde, je le sais bien, n'en continuera pas moins d'exister comme auparavant. Mais il est bien, en ce moment d'examen de conscience et de purification, de comprendre les conséquences du puissant mouvement de Non-Violence. Toutes les religions ont insisté sur l'idéal le plus haut, mais toutes ont fait des concessions aux faiblesses humaines.
Je vais maintenant résumer les explications que j'ai données des différents termes. Je suis incapable de donner des définitions à la fois exactes et concises.
_Satyagraha_ veut dire littéralement: «se retenir» à la vérité et par conséquent signifie Force de Vérité. La Vérité c'est l'âme, l'esprit, donc c'est la force de l'âme. Elle exclut tout emploi de violence parce que l'homme ne saurait connaître la vérité absolue et par conséquent n'a pas qualité pour punir. Le mot fut créé par moi dans l'Afrique du Sud pour distinguer la Résistance Non-Violente des Indiens de l'Afrique du Sud de la résistance passive des Suffragettes et autres à la même époque. Elle n'est point conçue pour être l'arme des faibles.
La _Résistance Passive_ dans le sens orthodoxe, comprend aussi bien le mouvement pour le Suffrage des femmes que la résistance des Non-Conformistes. Tout en évitant la violence, qui est impossible aux faibles, elle ne l'exclut pas si, de l'avis de celui qui fait acte de Résistance Passive, la circonstance le demande. Néanmoins la Résistance Passive est toujours distinguée de la résistance armée, et à une certaine époque seuls les martyrs chrétiens l'appliquaient.
La _Désobéissance Civile_ est une infraction civile à des décrets sans morale que la loi a établis. Cette expression, si je ne me trompe, fut créée par Thoreau pour représenter sa propre résistance aux lois d'un état esclavagiste. Il a laissé un traité parfait sur le devoir de Désobéissance Civile. Mais Thoreau n'était peut-être pas un champion absolu de la Non-Violence. Il est probable également que l'infraction de Thoreau aux lois établies se limitait à celles qui se rapportaient aux finances c'est à dire au payement des impôts; alors que l'expression Désobéissance Civile ainsi qu'elle fut appliquée en 1919 signifiait infraction à toute loi établie et immorale. De la part de celui qui résistait, elle signifiait qu'il se mettait hors la loi d'une façon civile, c'est à dire non-violente. Ayant appelé les sanctions de la loi il subissait gaîment l'emprisonnement. C'est une des branches du _Satyagraha_.
La Non-Coopération signifie avant tout le refus de coopérer avec l'Etat qui, dans l'opinion du Non-Coopérateur, est devenu corrompu. Elle exclut la Désobéissance Civile du genre de celle qui est décrite plus haut. Par sa nature même, la Non-Coopération est à la portée d'enfants intelligents et peut sans danger être appliquée par les masses. La Désobéissance Civile suppose une habitude d'obéissance volontaire aux lois, sans crainte de leurs sanctions. Elle ne peut donc être mise en pratique qu'en dernier ressort et par quelques uns, au début tout au moins. La Non-Coopération et la désobéissance civile font, l'une et l'autre, partie du _Satyagraha_ qui comprend toutes les formes de résistance non-violente employées pour la défense de la Liberté.
_21 mars 1921._
AUX PARSIS
Chers amis,
Je sais que vous suivez avec beaucoup d'intérêt le mouvement de Non-Coopération. Vous n'ignorez probablement pas que tous les Non-Coopérateurs réfléchis attendent anxieusement de savoir le rôle que vous allez jouer dans le mouvement de purification qui s'étend sur le pays tout entier. Personnellement, je suis persuadé que vous ferez ce que vous devez faire lorsque le moment sera venu de prendre une décision et si je vous écris ces quelques lignes, c'est que je crois le moment arrivé.
Des liens sacrés outre celui de compatriote, m'unissent à vous. Dadabhai fut le premier patriote qui m'inspira. A une époque où je ne connaissais pas d'autres chefs il fut mon guide et mon soutien. Encore enfant, j'eus pour lui une lettre d'introduction. Ce fut l'ancien «roi sans couronne» de Bombay qui en 1896 me servit de maître et me montra la façon de travailler. Déjà en 1892, alors que je voulais livrer bataille à un agent politique ce fut lui qui réprima mon ardeur juvénile et me donna ma première leçon d'_Ahimsa_ dans la vie publique. Il m'apprit à ne pas m'irriter des injustices qui m'étaient faites si je voulais servir l'Inde. Un commerçant Parsi de Durban, Rustamjee Ghorkhodoo, fut dans l'Afrique du Sud un de mes meilleurs clients et un de mes amis. Il donna largement pour le bien public, lui et son courageux fils, et furent parmi mes premiers compagnons de prison.
Il m'offrit asile lorsqu'on me lyncha, et à l'heure actuelle, suit avec un profond intérêt la cause du _Swaraj_ et vient de me donner pour elle 40000 roupies. La plus noble femme de l'Inde est à mon avis une Parsie; elle a la douceur d'un agneau et son cœur embrasse toute l'humanité. Son amitié est le plus précieux des privilèges. Je voudrais continuer à citer indéfiniment ces souvenirs sacrés mais je vous en ai assez dit pour que vous me compreniez et appréciiez les raisons qui ont dicté cette lettre.
Votre communauté est très prudente, vous êtes étroitement unis et vous demandez avec juste raison d'abondantes preuves de la moralité et de la sécurité d'un mouvement avant de vous y intéresser. Mais vous risquez maintenant de pécher par excès de prudence et vos succès commerciaux peuvent vous porter à oublier les besoins et les aspirations de la masse de vos compatriotes.
J'appréhende pour vous l'esprit de Rockfeller qui semble gagner l'importante maison des Tatas. Je n'ose penser aux conséquences de s'approprier comme ils le font les biens des pauvres gens pour transformer l'Inde en pays industriel, bénéfice douteux pour elle, mais je suis persuadé que ce n'est qu'une phase passagère. Votre pénétration vous permettra de voir qu'une telle entreprise est un suicide. Votre intelligence alerte vous démontrera que ce n'est pas de la concentration du capital entre les mains d'un petit nombre que l'Inde a besoin, mais de la distribution de ce capital afin qu'il soit à la portée des 750.000 villages composant ce continent d'environ 2700 kilomètres sur 2200 de superficie. Je sais par conséquent que c'est uniquement une question de temps et que vous joindrez votre sort comme communauté à celui des réformateurs souhaitant libérer l'Inde du fléau de l'Impérialisme qui la saigne à mort.
Il y a cependant une chose pour laquelle il serait criminel de ne pas agir immédiatement. Une vague de tempérance s'étend sur l'Inde. Le peuple désire volontairement s'abstenir de boissons alcoolisées. Or un grand nombre de Parsis gagnent leur vie comme tenanciers de débits de boisson. Votre coopération sincère peut anéantir complètement un grand nombre de ces lieux infects qui se trouvent dans la Présidence de Bombay. Les gouvernements locaux cherchent partout dans l'Inde à entraver honteusement cette tentative qui risque de supprimer tous les revenus publics d'Abkari. Désirez-vous aider le gouvernement ou désirez-vous aider le peuple? Le gouvernement de Bombay n'a pas encore été pris de panique, mais je ne puis m'imaginer qu'il ait la sagesse ou le courage de sacrifier ce que la boisson rapporte au fisc. Il vous faut choisir immédiatement. J'ignore ce que disent les livres saints à ce sujet. Je puis m'imaginer ce qu'a dit le Prophète qui, séparant le bien du mal, chantait la victoire du Bien. Mais, en dehors de votre croyance religieuse, il faut que vous décidiez si vous allez aider la cause de la tempérance ou attendre apathiquement et philosophiquement ce qu'il adviendra. Je veux espérer qu'étant une communauté pratique de l'Inde vous allez vous associer activement et sérieusement au grand mouvement de tempérance qui promet de dépasser en éclat tous les mouvements analogues du monde entier.
Croyez moi, votre fidèle ami,
M. K. GANDHI.
_23 mars 1921._
SEMAINE DU SATYAGRAHA
Le 6 et le 13 Avril approchent. Le 6 vit le réveil de l'Inde, le 13 fut un dimanche de deuil où une tentative diabolique eut lieu pour écraser l'esprit d'une nation qui venait de prendre conscience d'elle-même. L'Inde observa dignement l'an dernier l'anniversaire de ces deux jours et la semaine entière qui suivit le 6 avril fut une semaine de commémoration. Il faut espérer qu'Avril prochain nous trouvera prêts à une commémoration plus grande encore... A maintes reprises la nation a affirmé sa résolution de faire réparer les injustices commises au Pendjab et au Califat et d'établir le _Swaraj_. Le Congrès de décembre est allé plus loin encore et a déclaré qu'il avait l'intention d'obtenir le _Swaraj_ dans le courant de l'année.
Nous ne saurions donc mieux faire que de chercher à y parvenir en dirigeant tous nos efforts vers ce but. Le boycottage des tribunaux et des écoles se poursuit. Six points nécessitent un effort plus grand.
Il nous faut d'abord acquérir plus d'empire sur nous-mêmes afin d'arriver à une atmosphère de calme absolu, de paix et de bienveillance. Nous devons demander pardon de toute parole cruelle et irréfléchie que nous avons pu prononcer ou de toute action malveillante que nous avons pu faire.
Secondement, il nous faut encore davantage purifier notre cœur, et Hindous et Musulmans doivent cesser de soupçonner les raisons qui les font agir. Nous devons arriver à nous considérer comme incapables de nous faire tort les uns aux autres.
Troisièmement, il faut que nous autres Hindous ne considérions personne comme notre inférieur, comme digne de mépris, comme souillé et que par conséquent nous cessions de traiter les _Parias_ d'«intouchables.»
Ces trois questions dépendent d'une formation intérieure et le résultat obtenu se montrera dans nos rapports journaliers.
Le quatrième point est le fléau de la boisson. L'Inde semble heureusement avoir pris spontanément et volontairement la résolution de s'en délivrer. Il faut cette semaine concentrer nos efforts pour obtenir que les vendeurs renoncent à leurs licences, et les habitués des débits à leur habitude de boire. Chaque caste connaît ses coupables et mieux que personne peut exercer une influence sur eux. J'ai suggéré cependant aux femmes d'Ahmedabad d'organiser des ligues de tempérance et d'aller trouver les marchands et les buveurs. En tout cas aucune force physique ne doit être employée pour atteindre ce but; une campagne résolue et pacifique de persuasion doit réussir.
Le cinquième point est l'introduction du rouet dans chaque intérieur; qu'une quantité supérieure de _khadi_ soit fabriquée et employée et que l'on cesse complètement d'utiliser les tissus étrangers.
Le sixième et dernier point est d'organiser des souscriptions régulières d'une façon systématique, afin de recueillir des ressources pour le «Fonds Tilak pour le _Swaraj_». Un effort soutenu dans cette direction devrait nous permettre de réunir 10 millions de roupies pendant cette semaine du _Satyagraha_. Mes voyages continuels m'ont convaincu que l'Inde est prête à donner beaucoup plus; seulement nous manquons de quêteurs. Chaque province de l'Inde devrait s'organiser pour remplir cette tâche pendant la semaine du _Satyagraha_. Les six points furent adoptés par le Congrès.
Les _Hartal_ sont devenus trop fréquents, ils s'organisent facilement et par conséquent ont perdu de leur valeur première. Un _hartal_ aurait néanmoins une valeur particulière le 6 et le 13 et je le conseillerais certainement pendant ces deux jours mais sans en faire une obligation. Les employés des filatures ou d'ailleurs ne devraient cesser le travail que s'ils en ont obtenu la permission et aucune pression ne devrait être exercée sur l'administration des tramways. Nous devons compter sur le peuple pour qu'il ne se serve pas des voitures publiques pendant ces deux jours sans raison majeure. Ces deux jours devraient être employés à des prières et à des dévotions particulières.
Je voudrais dissuader le public de prendre des résolutions au sujet de nos demandes. La semaine de consécration doit être une semaine d'examen de conscience et de purification. De notre action dépend le but désiré. Lorsque nous nous en serons rendus dignes personne ne pourra nous empêcher d'établir le _Swaraj_ et d'obtenir la réparation des deux grandes injustices.
_23 mars 1921._
LA CONSTITUTION DU CONGRÈS
Le dernier Congrès a établi une Constitution, qui semble destinée à aboutir au _Swaraj_. Elle a pour but de s'assurer dans chaque partie de l'Inde un Comité représentatif agissant d'accord avec une organisation centrale à laquelle il se soumet volontairement: le Comité du Congrès de toute l'Inde. Elle établit le suffrage des adultes des deux sexes. Deux conditions seulement sont indispensables pour être électeur: avoir adhéré à la doctrine et payer une somme nominale de quatre annas. Elle veut s'assurer une représentation effective de tous les partis et de toutes les associations. Par conséquent cette constitution devrait être capable, si elle est organisée loyalement et si elle impose la confiance et le respect, de renverser le gouvernement. Celui-ci n'a aucun pouvoir en dehors de la coopération volontaire ou forcée du peuple. La force qu'il exerce c'est notre peuple qui la lui donne presque entièrement. Sans notre appui, 100.000 Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos villages, et il serait difficile à un seul homme, même s'il était présent, d'imposer sa volonté à, disons, quatre cents hommes et femmes, population moyenne d'un village indien.
La question que nous avons devant nous est par conséquent d'opposer notre volonté à celle du gouvernement ou en d'autres termes de lui retirer notre coopération. Si nous nous montrons fermes et unis dans notre intention le gouvernement sera forcé de plier devant notre volonté ou de disparaître. Pour consolider son pouvoir le gouvernement profite de ce qui cause les troubles. Lorsque nous sommes violents il a recours au terrorisme, lorsque nous sommes désunis il essaye de nous corrompre, lorsque nous sommes unis il cherche à nous attirer par des cajoleries et se montre conciliant, lorsque nous réclamons il met des tentations sur la route de celui qui crie le plus fort. Nous n'avons donc qu'à rester non-violents, unis et ne pas céder à la corruption ou aux cajoleries.