Part 13
--«Auriez-vous également la bonté de me dire quels livres ou quelles personnes ont exercé sur vous le plus d'influence?» Je m'attendais à ce qu'il me parlât des Vedas et autres livres indiens que devraient connaître les Chrétiens mais je ne m'attendais pas à l'entendre citer trois livres anglais[77] qui avaient dirigé sa vie et formé sa pensée. Il admit franchement qu'il n'était pas lecteur omnivore, qu'il choisissait avec soin ce qu'il y avait de meilleur. Et voici l'ordre dans lequel il me nomma ces livres: La Bible, Ruskin et Tolstoï. Puis parlant de la Bible il me dit: «Il m'est arrivé maintes fois de ne savoir de quel côté me diriger. Je suis allé à la Bible et particulièrement au Nouveau Testament et dans son message j'ai puisé des forces.»
Je tenais beaucoup à savoir ce que notre association de diplômés de l'Université de Meerut qui était composée de l'élite des hommes instruits de cette ville pouvait faire pour en augmenter la prospérité. Il répondit: «Qu'ils soient boueurs». Il ajouta: «j'emploie cette expression dans toute sa force. Si les membres de votre association pouvaient prêter une main charitable pour nettoyer la cité moralement et matériellement ils accompliraient une tâche importante.»
[77] C'est-à-dire lus _en_ anglais. (N. d. T.)
HIND SWARAJ, le Home Rule de l'Inde.
C'est assurément un bonheur pour moi que la brochure portant ce titre attire l'attention générale. L'original est en Gujerati. Elle a eu une carrière variée. Elle parut d'abord en Afrique du Sud dans les colonnes de l'_Indian Opinion_. Je l'avais écrite en 1908 après avoir quitté Londres, pendant le voyage, lorsque je retournais dans l'Afrique du Sud. J'avais eu l'occasion d'être en rapports avec tous les Indiens anarchistes de Londres. Leur bravoure m'avait frappé mais j'avais l'impression que leur zèle s'égarait. J'avais le sentiment que la violence n'était pas un remède aux maux de l'Inde et que sa civilisation demandait une arme différente et plus élevée pour la défendre. Le _Satyâgraha_ de l'Afrique du Sud était encore dans l'enfance, il avait à peine deux ans, mais il était assez vigoureux cependant pour qu'il me fût possible d'en parler avec quelque assurance. _Hind Swaraj_ reçut un tel accueil qu'il fut publié sous forme de brochure et attira quelque attention dans l'Inde. Le Gouvernement de Bombay en défendit la circulation. Je répondis à cette attaque en en faisant paraître la traduction. Je considérais que je devais à mes amis Anglais de leur faire connaître ce qu'il renfermait. Selon moi c'est un livre que l'on peut mettre entre les mains d'un enfant. Il enseigne l'Evangile de l'amour à la place de celui de la haine. Il remplace la violence par l'abnégation et oppose la force de l'âme à la force brutale. Il en a paru plusieurs éditions et je le recommande à ceux qui voudraient le lire. Je n'en retire qu'un seul mot et cela par déférence, pour une dame de mes amies. J'en ai donné la raison dans la préface de l'édition indienne. La brochure condamne sévèrement «la civilisation moderne». Je l'écrivis en 1908 et ma conviction est plus profonde que jamais aujourd'hui. Je suis persuadé que si l'Inde se débarrassait de la civilisation moderne, elle ne ferait qu'y gagner.
Mais je tiens à en prévenir le lecteur, il ne doit pas s'imaginer que je cherche aujourd'hui le _Swaraj_[78] tel qu'il y est décrit. Je sais que l'Inde n'est pas mûre pour cela. Le dire peut sembler impertinent mais c'est ma conviction. Je travaille pour arriver à la maîtrise personnelle qui y est décrite mais aujourd'hui je consacre mon activité publique au _Swaraj_ parlementaire tel que le désire le peuple de l'Inde. Mon but n'est pas de détruire les chemins de fer et les hôpitaux; j'en accueillerais pourtant avec plaisir la destruction naturelle. Les chemins de fer et les hôpitaux ne sont pas une preuve de civilisation pure et élevée. Ils sont tout au plus un mal nécessaire. Ni les uns ni les autres n'ajoutent un pouce à la stature morale d'une nation. Je ne cherche pas davantage la destruction complète des tribunaux, bien que je considère que ce soit une fin ardemment souhaitable. Je désire encore moins détruire les machines et les filatures. Il faudrait pour cela une simplicité et un renoncement plus grands que le peuple n'en serait capable à présent.
La seule partie du programme qui soit appliquée complètement est celle de la Non-Violence. Mais je regrette d'être forcé de l'avouer: même celle-ci n'est pas appliquée selon l'esprit du livre. Si elle l'était l'Inde pourrait obtenir son _Swaraj_ en une journée. Si l'Inde adoptait la doctrine de l'amour comme faisant partie de sa religion et l'introduisait dans sa politique le _Swaraj_ descendrait des Cieux. Mais j'ai tristement conscience que cet événement est encore bien éloigné de nous.
Je fais part de ces réflexions parce que je remarque que bien des citations du livre sont données dans l'intention de jeter un discrédit sur le mouvement actuel. J'ai même lu des articles où il est suggéré que je joue un jeu habile et que je profite de l'agitation actuelle pour imposer mes manies à l'Inde et que je fais des expériences religieuses à ses dépens. Tout ce que je puis répondre c'est que le _Satyâgraha_ est d'une étoffe plus résistante. Il n'y a en lui rien de réticent et rien de caché. Il est certain qu'une partie de la théorie de l'existence décrite dans _Hind Swaraj_ est mise en pratique. Il n'y aurait pas le moindre danger à ce que la totalité le fût. Mais il n'est pas juste d'effrayer les gens en reproduisant certains passages qui n'ont rien à voir avec la question actuelle intéressant le pays.
_26 janvier 1921_
[78] Qu'est-ce que le _Swaraj_? le _Times_ demande si j'ai des notions précises sur le _Swaraj_. Si l'auteur veut se reporter aux anciens numéros de _la Jeune Inde_ il trouvera une réponse complète à sa question mais je puis mentionner ici que le _Swaraj_ signifie au moins un accord avec le Gouvernement tel que le désirent les représentants que le peuple s'est choisi. Par conséquent si les représentants du Congrès peuvent appuyer leur demande par un fonds inépuisable de prisonniers ils auront une future importante part à tout accord. _Swaraj_ signifie que l'Inde est capable d'obtenir par son insistance ce qu'elle désire. Je ne partage pas l'opinion du Vice-Roi que le _Swaraj_ à moins qu'il ne vienne par l'épée viendra du Parlement anglais. Le Parlement ne répondra à la demande du peuple que lorsque l'épée l'y aura forcé. Les Non-Coopérateurs cherchent à employer l'épée du sacrifice de soi de préférence à l'épée d'acier. L'âme de l'Inde lutte contre l'acier britannique. Nous n'aurons pas longtemps à attendre avant de voir ce qu'est le _Swaraj_ populaire.
_15 décembre 1921._
En quoi consiste le _Swaraj_? Personne ne peut établir à lui seul un plan de _Swaraj_ parce que ce n'est pas le _Swaraj_ d'un seul qu'il nous faut. Nous ne saurions pas davantage en établir le plan d'avance. Ce qui satisfera la nation aujourd'hui peut et doit le demeurer. La volonté nationale peut changer du jour au lendemain, mais il est possible certainement d'indiquer d'avance les grandes lignes du _Swaraj_: il faut que les représentants de la nation aient un contrôle absolu sur l'éducation, sur la police, sur l'armée. Il faut que notre contrôle sur les finances soit absolu. Et si nous voulons gouverner nous-mêmes il ne faut pas qu'un seul soldat quitte l'Inde sans notre assentiment.
Qu'adviendra-t-il des Intérêts Européens? les intérêts européens seront en aussi grande sécurité dans une Inde autonome qu'actuellement, mais il n'y aura pas de privilège de supériorité de race, ni de concessions, ni d'exploitation. Les Anglais vivront dans l'Inde comme des amis dans le sens absolu de ce mot mais non pas comme des maîtres. Quant à notre association avec la Grande-Bretagne personne à ma connaissance ne désire y mettre fin pour le plaisir de le faire. Mais si la politique anglaise reste en conflit avec les sentiments musulmans à propos du Califat ou avec ceux de l'Inde pour le Pendjab il faudra que nous obtenions notre indépendance absolue. De toute façon cette association doit avoir lieu de notre plein gré et s'appuyer sur l'affection et sur l'estime.
L'Inde est-elle prête? C'est ce que l'avenir démontrera; pour ma part j'en suis convaincu. Le _Swaraj_, que réclame le Congrès n'est pas un _Swaraj_ offert par l'Angleterre, c'est le _Swaraj_ tel que le réclame la nation et qu'elle est capable de faire respecter, pareil à celui qu'a obtenu l'Afrique du Sud.
A SON ALTESSE ROYALE LE DUC DE CONNAUGHT
Monsieur,--Votre Altesse a sans doute beaucoup entendu parler de la Non-Coopération et des Non-Coopérateurs et de leurs méthodes, et incidemment de moi, qui en suis l'humble auteur. Je crains que les renseignements communiqués à votre Altesse ne lui aient montré qu'un côté de la question. Je lui dois, je dois à mes amis et je me dois à moi-même de lui mettre sous les yeux ce qui constitue pour moi la portée de la Non-Coopération telle qu'elle est appliquée non seulement par moi mais par mes plus intimes collaborateurs tels que MM. Shaukat Ali et Mahomed Ali.
Ce n'est pour moi ni une joie ni un plaisir de m'occuper activement de boycotter la visite de Votre Altesse. Pendant une période ininterrompue de trente années j'ai loyalement et volontairement servi le gouvernement parce que j'avais la conviction absolue que c'était le moyen d'obtenir la liberté de mon pays. Ce ne fut pas une chose de peu d'importance pour moi lorsque je dus suggérer à mes compatriotes de ne prendre aucune part à la réception de votre Altesse. Nul parmi nous ne lui reproche rien en tant que gentleman anglais. Sa personne nous est aussi sacrée que celle de notre plus cher ami. Je ne connais pas un seul de mes amis qui ne risquerait sa vie pour sauver celle de votre Altesse si elle était en danger.
Nous ne sommes pas en guerre contre les Anglais individuellement. Nous ne cherchons pas à détruire la vie Anglaise mais nous voulons détruire le système qui a émasculé le corps, l'esprit, et l'âme de notre pays. Nous sommes résolus à lutter de toute notre puissance contre ce qui dans la nature anglaise a permis au Pendjab le Dyerisme et le O' Dwyerisme et abouti à un affront gratuit envers l'Islam, religion pratiquée par 70 millions des habitants de l'Inde. Nous considérons comme incompatible avec notre respect de nous-mêmes de supporter plus longtemps qu'on nous écrase d'une supériorité et d'une domination qui ignorent et méprisent systématiquement les sentiments de 300 millions d'innocents Indiens sur mainte importante question. C'est chose humiliante pour nous. Et ce ne peut-être pour vous un sujet de fierté de savoir que 300 millions d'Indiens vivent dans la crainte continuelle de 100 000 Anglais et que par suite ils leur soient asservis.
Votre Altesse vient non pour mettre fin au système que je viens de décrire mais pour le faire subsister et en augmenter le prestige. Ses premières paroles ont été à la louange de Lord Willingdon. J'ai l'honneur de le connaître, je le crois homme aimable et honnête, incapable de faire volontairement du mal à une mouche mais ayant échoué absolument dans ses fonctions de gouverneur. Il s'est laissé influencer par ceux qui avaient intérêt à soutenir le pouvoir. Il ne devine pas ce qui se passe dans l'esprit de la province Dravidian. Ici, au Bengale vous donnez un certificat de mérite à un gouverneur qui est également, si j'en juge par ce que j'ai entendu dire de lui, homme estimable mais qui ne connaît rien de l'âme du Bengale et de ses aspirations. Le Bengale n'est pas Calcutta. Fort William et les palais de Calcutta représentent une insolente exploitation des paysans extrêmement cultivés et résignés de cette province.
Les Non-Coopérateurs en sont arrivés à la conclusion qu'ils ne doivent pas se laisser duper par des Réformes faisant semblant de toucher au problème de la détresse et de l'humiliation de l'Inde. Il ne faut pas que dans notre colère impatiente nous ayons recours à la violence stupide. Nous admettons couramment que nous méritons notre part du blâme pour l'état de choses actuel. Notre coopération volontaire est tout aussi responsable de notre asservissement que les canons anglais.
Le fait de ne point participer à un chaleureux accueil de votre Altesse n'est donc pas de notre part une démonstration contre sa haute personnalité mais contre le système qu'elle est venue encourager. Je sais qu'il est impossible aux Anglais individuellement, même s'ils le désiraient, de changer la nature anglaise tout d'un coup. Si nous voulons être les égaux des Anglais, il faut que nous cessions d'avoir peur, il faut que nous apprenions à nous suffire, à être indépendants des écoles, des tribunaux, de la protection et du patronage d'un Gouvernement que nous désirons renverser s'il ne sait pas s'amender.
Voilà les raisons de la Non-Coopération non-violente. Je sais que nous ne sommes pas encore tous non-violents en parole et en actions mais les résultats obtenus jusqu'ici ont été absolument surprenants. Le peuple a compris comme il ne l'avait jamais fait encore le secret de la Non-Violence et sa valeur. Qui veut voir peut se rendre compte que ce mouvement est religieux et purifiant. Nous abandonnons la boisson, nous cherchons à débarrasser l'Inde du fléau de l'_intouchabilité_; nous essayons de renoncer au faux luxe étranger et de faire revivre, en nous mettant au rouet l'antique et poétique simplicité de l'existence. Nous espérons ainsi rendre stériles les institutions malfaisantes qui existent.
Je demande à Son Altesse Royale en tant qu'Anglais d'étudier ce mouvement et ce qu'il peut faire pour l'Empire et pour le monde. Nous ne luttons contre rien de ce qui est bon. En protégeant l'Islam ainsi que nous le faisons, nous protégeons toutes les religions; en protégeant l'honneur de l'Inde, nous protégeons l'honneur de l'humanité. Les moyens que nous employons ne peuvent nuire à personne. Nous devons vivre amicalement avec les Anglais, mais notre amitié doit être celle de deux égaux en théorie et en pratique et nous devons continuer de non-coopérer c'est à dire de nous purifier jusqu'au jour où le but sera atteint. Je prie votre Altesse Royale, et par son intermédiaire tous les Anglais de prendre en considération le point de vue de la Non-Coopération.
Je suis le serviteur fidèle de Votre Altesse.
M. K. GANDHI.
_9 février 1921_
BOYCOTTAGE SOCIAL
La Non-Coopération étant un mouvement de purification fait non seulement remonter à la surface toutes nos faiblesses mais il dévoile également ce qu'il y a d'excessif dans nos qualités mêmes. Le boycottage social est une antique institution, elle date de la même époque que les castes. C'est la seule sanction terrible qui produise un effet sérieux. Elle s'appuie sur l'idée qu'une communauté n'est pas tenue de donner l'hospitalité à un excommunié ni de le servir. Boycotter avait sa raison d'être lorsque chaque village formait un tout compact et qu'il n'y avait guère possibilité de se montrer récalcitrant. Mais lorsque l'opinion n'est pas d'accord, comme c'est le cas actuellement sur les mérites de la Non-Coopération; lorsqu'on fait l'essai d'une nouvelle méthode, le boycottage social qui cherche à faire plier la minorité devant la volonté de la majorité est une forme de violence impardonnable. Si l'on persiste, ce boycottage deviendra la ruine du mouvement. Le boycottage social est applicable et produit son effet lorsqu'il n'est pas considéré comme une punition et qu'il est accepté par celui qui en souffre comme une forme de discipline. En outre pour qu'on le tolère dans une campagne non-violente il ne doit jamais être inhumain. Il faut qu'il soit civilisé. S'il est une source de désagréments pour celui qui en est l'objet, il faut qu'il soit une source de chagrin pour celui qui l'applique. Priver un malade des soins du docteur par exemple comme ce fut, paraît-il, le cas à Jhansi est un acte inhumain comparable selon le code moral à une tentative de meurtre. Je ne vois aucune différence entre assassiner quelqu'un et priver un mourant du secours d'un docteur. Même les lois de la guerre ordonnent, je le sais, de donner des soins médicaux à l'ennemi lorsqu'il en a besoin. Empêcher quelqu'un de se servir du seul puits qui existe dans un village c'est lui intimer l'ordre de partir. Les Non-Coopérateurs n'ont sûrement pas le droit d'employer une pression de ce genre envers ceux qui ne voient pas les choses tout à fait de la même façon qu'eux. L'impatience et l'intolérance tueraient certainement ce grand mouvement religieux. Nous n'avons pas le droit de contraindre les gens à être purs, nous avons encore moins le droit de les forcer par la violence à respecter notre opinion. Ceci est absolument contraire à l'esprit démocratique que nous voulons développer.
Il est certain qu'il y a de sérieuses difficultés à surmonter. Recourir au boycottage social est une tentation irrésistible lorsque celui qui a accepté l'arbitrage privé refuse de se soumettre à sa sentence. Il est facile néanmoins de se rendre compte que le boycottage social a neuf chances sur dix d'entraver le splendide mouvement vers l'arbitrage pour régler les litiges, arme puissante de la Non-Coopération qui tend en outre à faire beaucoup de bien. Il faudra un certain temps avant de s'habituer à l'arbitrage privé. Par sa simplicité et son économie, il répugne à certains, comme les mets simples à ceux dont le palais est blasé par les mets trop épicés. Il va sans dire que toutes les sentences arbitrales ne seront pas parfaites; mais nous devons compter pour qu'il prospère sur le mérite intrinsèque du mouvement, et la justesse des décisions...
J'espère que ceux qui travaillent à la Non-Coopération se méfieront des embûches du boycottage social. Mais le boycottage n'a certainement pas comme alternative des rapports sociaux. Un homme qui défie une opinion publique nette et vigoureuse sur des questions vitales n'a droit ni à des politesses ni à des privilèges sociaux. Nous ne devons pas prendre part chez lui à des réunions telles que repas de noce, et recevoir de lui des cadeaux, mais nous ne nous permettrions pas de lui refuser un service social. Ce service serait un devoir pour nous. Assister à de grands dîners et autres choses du même genre c'est un privilège qu'on est libre d'accorder ou de refuser. Il serait sage de notre part de prêcher plutôt par excès de zèle et de nous servir de notre arme dans certaines occasions rares et bien déterminées sous la forme restreinte dont je viens de parler. En chaque circonstance celui qui emploie cette arme le fait à ses propres risques. S'en servir n'est en aucune façon un devoir pour l'instant. Personne n'a le droit d'en faire usage s'il y a quelque danger de nuire par là au mouvement.
_16 février 1921_
MON INCONSÉQUENCE
Un correspondant me pose quelques questions pleines d'à-propos sur un ton mordant:
«Lorsque les Zoulous, m'écrit-il, se sont soulevés contre les usurpateurs britanniques afin d'obtenir leur liberté, vous avez aidé les Anglais à apaiser la soi-disant révolte. Est-ce se révolter que de chercher à se libérer du joug de l'étranger? Jeanne d'Arc était-elle une rebelle? De Valera en est-il un? Vous répondrez sans doute que les Zoulous avaient recours à la violence. Je vous demanderai alors: Qu'est-ce qui était mauvais, la fin ou des moyens? Si les moyens étaient mauvais, la fin ne l'était certes pas. Auriez-vous la bonté de m'expliquer cette énigme. Pendant la récente guerre vous avez enrôlé des recrues pour que les Anglais se battent contre des nations qui n'avaient fait à l'Inde aucun mal. Dans une guerre entre deux races, avant de prendre parti pour l'une ou pour l'autre, il faudrait savoir les raisons de chacune. Nous n'avons eu qu'une seule version et celle d'une nation qui n'a certes pas la réputation d'être sincère ni franche. Vous vous êtes toujours montré l'avocat de la Résistance passive et de la Non-Violence. Pourquoi donc avez-vous alors engagé les gens à prendre part à une guerre dont ils ignoraient les mérites et pour l'accroissement d'une race qui se vautre dans le bourbier de l'Impérialisme? Vous direz peut-être que vous aviez confiance dans la bureaucratie britannique. Comment quelqu'un peut-il avoir la moindre confiance en un peuple étranger dont chaque action dément les promesses qu'il a faites? Avec vos connaissances étendues ce ne peut être votre cas. Voulez-vous me donner la réponse à cette seconde énigme?
«Il est un autre point dont je voudrais parler. Vous êtes un avocat de la Non-Violence. Dans les circonstances actuelles, nous devions être absolument non-violents. Mais lorsque l'Inde sera libre, faudra-t-il complètement renoncer à employer les armes, même si une nation étrangère venait nous envahir? Continuerez-vous à boycotter les chemins de fer, les télégraphes, les navires même lorsque ceux-ci auront cessé de servir à l'exportation des produits de notre sol?»
Je lis et j'entends beaucoup d'accusations sur mon inconséquence mais je n'y réponds pas, car elles n'affectent que moi. Les questions soulevées par mon correspondant actuel sont d'importance générale et méritent qu'on s'y arrête. Elle sont loin d'être nouvelles mais je ne me souviens pas d'y avoir répondu dans _la Jeune Inde_.
Non seulement j'ai offert mes services pendant la guerre des Zoulous, mais auparavant pendant la guerre des Boers, et pendant la récente guerre, non seulement j'ai fait une campagne de recrutement mais en 1914 j'ai formé un corps d'ambulanciers. Par conséquent, si j'ai péché, la coupe de mes péchés est pleine jusqu'au bord. Je n'ai jamais négligé l'occasion à n'importe quelle époque de servir le gouvernement. Pendant ces heures de crises deux questions se posaient à moi: Quel était mon devoir de citoyen de l'Empire ainsi que je croyais l'être alors et quel était mon devoir de croyant profondément sincère en _Ahimsa_ (Non-Violence)?
Je sais à présent que je me trompais en me considérant comme un citoyen de l'Empire, mais, dans chacune des quatre circonstances, je croyais que malgré les nombreuses incapacités dont souffrait mon pays, celui-ci marchait vers la liberté, que, tout bien considéré, le gouvernement, d'après l'opinion courante, n'était pas absolument mauvais et que si les administrateurs anglais se montraient insulaires et stupides ils n'en étaient pas moins sincères.
Telle étant ma manière de voir, je fis ce que tout Anglais eût fait à ma place dans les mêmes circonstances. Je n'avais ni l'intelligence ni l'importance nécessaires pour agir seul. Je n'avais pas à juger ou à étudier de près les décisions ministérielles avec la solennité d'un tribunal. Je n'imputai aucune mauvaise intention aux ministres à l'époque de la guerre des Boers, de la révolte des Zoulous ou de la guerre récente. Je ne considérais pas que les Anglais fussent meilleurs ou pires que le reste des humains pas plus que je ne les considère meilleurs ou pires actuellement. Je les considérais et je les considère encore, capables comme n'importe quel groupe d'hommes de mobiles et d'actes élevés et capables également de se tromper. Je jugeais donc qu'en offrant mes humbles services à l'Empire à l'heure où celui-ci en avait besoin, que ce fût d'une façon générale ou locale, je remplissais mon devoir d'homme et de citoyen. Et je compte que tout citoyen devra agir ainsi envers son pays sous le _Swaraj_. Je serais infiniment malheureux si chacun de nous érigeait sa loi individuelle en toute circonstance imaginable et allait peser sur des balances de précision et étudier au microscope chaque action de notre Assemblée Nationale. J'abandonnerai mon opinion sur la plupart des questions entre les mains des représentants de la Nation en choisissant ceux-ci avec le plus grand soin. Un gouvernement démocratique s'il en était autrement ne durerait pas une journée.