Part 12
Comme toutes les autres organisations le système des castes a souffert d'excroissances malignes. Je ne considère fondamentales, naturelles et essentielles que les quatre divisions[73]. Les innombrables subdivisions peuvent parfois être commodes mais elles sont souvent gênantes. Plus tôt la fusion aura lieu, mieux cela vaudra. La suppression et la reconstitution silencieuses des subdivisions ont toujours eu lieu et continueront forcément. On peut être certain que l'influence sociale et l'opinion publique se mêleront de ce problème. Mais je suis tout à fait opposé à ce qu'on essaye de détruire les divisions fondamentales. Le système des castes n'est pas basé sur l'inégalité, il n'y est pas question d'infériorité et si pareille question se posait, comme à Madras et Maharastra et ailleurs, il faudrait certainement refréner cette tendance. Mais il ne semble pas qu'il y ait une raison sérieuse de mettre fin à ce système à cause de ses abus. Il se prête facilement à la réforme. Il n'est point douteux que l'esprit démocratique, qui s'étend rapidement dans l'Inde, débarrassera cette institution de toute idée de prédominance et de subordination.
L'esprit démocratique n'est pas une chose mécanique qui peut s'ajuster en abolissant les formes extérieures. Il demande une transformation du cœur. Si les castes sont un obstacle au développement de l'âme, l'existence de cinq religions dans l'Inde: l'Hindouisme, l'Islamisme, le Christianisme, le Zorastrianisme et le Judaïsme en sont une également. L'esprit démocratique exige l'inculcation de l'esprit de fraternité et je n'éprouve aucune difficulté à considérer un Mahométan ou un Chrétien comme mon frère, absolument comme s'il était frère par le sang, et si l'on doit à l'Hindouisme la doctrine des castes on lui doit aussi d'avoir inculqué la fraternité essentielle non seulement des hommes mais de tout ce qui vit.
Un de mes correspondants suggère que nous abolissions les castes pour adopter le système Européen des classes, voulant dire sans doute qu'il faut supprimer l'hérédité des castes. Je suis porté à croire que la loi de l'hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la transformer doit forcément conduire ainsi qu'il est déjà arrivé, au désordre absolu. Je vois une grande utilité à considérer un brahmane comme restant brahmane pendant toute son existence. S'il cesse de se conduire en brahmane il cesse naturellement d'inspirer le respect qui est dû à un véritable brahmane. Il est facile de se rendre compte des difficultés innombrables qui surgiraient s'il fallait organiser des tribunaux pour punir et récompenser, pour dégrader ou pour donner de l'avancement. Si les Hindous croient, ainsi qu'ils doivent le faire, à la réincarnation et à la transmigration des âmes, ils savent que la nature sans se tromper rétablira l'équilibre en dégradant le brahmane s'il se conduit mal et en le réincarnant dans une caste inférieure alors qu'elle maintiendra au rang de brahmane celui qui a vécu en brahmane dans sa présente incarnation.
Je ne considère pas qu'il soit indispensable à l'esprit démocratique de boire, manger en commun et de s'unir par mariage. Je n'envisage pas une universalité de manières et de coutumes sous le plus démocratique des gouvernements. Nous devons chercher l'union dans la diversité... Dans la religion Hindoue il est défendu aux enfants de deux frères de s'épouser. Cette défense n'affecte en rien la cordialité des rapports; il est même probable qu'elle crée des relations plus saines. Dans les intérieurs Vaishnava j'ai vu des mères qui ne mangeaient pas dans la cuisine commune ni ne buvaient au bol commun, sans en devenir pour cela dédaigneuses, arrogantes et moins affectueuses. Ces contraintes disciplinaires ne sont pas mauvaises en soi. Poussées ridiculement à l'extrême elles peuvent être nuisibles et si elles ont pour but d'attribuer une supériorité elles deviennent des faiblesses et par conséquent un mal. Mais avec le temps et à mesure que surgiront des nécessités et des circonstances nouvelles, ces coutumes devront être avec circonspection modifiées et transformées.
Ainsi, tout en étant disposé à défendre comme je l'ai déjà fait la division en quatre castes, je considère l'_intouchabilité_[74] comme un crime monstrueux, envers l'humanité ainsi que je l'ai souvent répété. Ce n'est pas une marque d'empire de soi, mais une prétention arrogante à la supériorité. Elle n'a jamais servi à rien d'utile et a abaissé un nombre incalculable d'êtres humains, qui non seulement nous valent bien, mais rendent au pays de bien des façons, des services essentiels. C'est un péché dont l'Hindouisme doit se délivrer au plus tôt, s'il veut être considéré comme une religion honorable et ennoblissante. Je ne vois pas une seule raison en sa faveur et je n'ai aucune hésitation à rejeter, dans les Ecritures, les passages, d'un caractère douteux, à l'appui de cette criminelle institution. A dire vrai je rejetterais toute autorité qui serait en contradiction avec la raison pondérée ou les commandements du cœur. L'autorité soutient et ennoblit les faibles lorsqu'elle est l'œuvre de la raison mais elle avilit lorsqu'elle supplante la raison sanctifiée par la «petite voix silencieuse qui est en nous.»
_8 décembre 1920._
[73] Brahmane, Kshattriya, Vaiçya et Çoûdra: (philosophe et éducateur; administrateur et soldat; commerçant et pasteur; artisan et tâcheron.)
[74] Le 27 octobre 1920 sous le titre «Classes _déprimées_» M. Gandhi avait écrit un article sur la question des _intouchables_.
Vivekananda appelait les Panchamas «classes supprimées.» Sans nul doute son épithète est plus exacte que la mienne. Nous les avons supprimés et nous nous sommes déprimés nous-mêmes. C'est à la justice vengeresse mesurée par un Dieu juste que nous devons, selon Gokhale, d'être devenus les parias de l'Empire. Un correspondant me demande avec indignation ce que je fais pour eux. Nous autres Hindous ne devrions-nous pas laver nos mains sanglantes avant de demander aux Anglais de laver les leurs? La question est juste et opportune. Et s'il était possible à un membre d'une nation esclave de délivrer de leur esclavage les classes supprimées sans s'affranchir du sien je le ferais immédiatement. Mais c'est une tâche impossible. Un esclave n'a même pas la liberté nécessaire pour faire ce qu'il doit... Si j'avais une législature vraiment nationale je répondrais à l'insolence hindoue en faisant construire des puits spéciaux pour les classes supprimées, je créerais des écoles plus nombreuses et meilleures pour qu'il ne reste pas un seul intouchable ne sachant où envoyer ses enfants, mais je dois attendre encore ce jour meilleur.
Faut-il entre temps laisser les classes déprimées s'arranger comme elles peuvent? Certes non.--Personnellement j'ai fait et fais encore à mon humble façon ce que je peux pour mes frères Panchamas.
Ces membres de la nation foulés aux pieds ont trois ressources. S'ils sont impatients ils peuvent demander l'appui du Gouvernement qui est le maître des esclaves. Ils l'obtiendront mais le remède sera pire que le mal. Aujourd'hui ils sont les esclaves d'esclaves. S'ils cherchent l'appui du Gouvernement celui-ci se servira d'eux pour anéantir leurs propres frères. Au lieu que l'on continue à pécher envers eux ce sont eux qui pécheront envers les autres. Les Musulmans ont essayé sans succès, ils se sont aperçus qu'ils perdaient au lieu d'y gagner. Les Sikhs le firent imprudemment et échouèrent; nulle communauté de l'Inde n'est plus mécontente que la leur. L'aide du Gouvernement n'est donc pas une solution.
La seconde serait pour eux de renoncer à l'Hindouisme ou de se convertir en bloc à l'Islamisme ou au Christianisme. Si une amélioration matérielle pouvait excuser que l'on renie sa religion je n'hésiterais pas à le conseiller. Mais la religion est une question de cœur. Il n'est pas d'incommodité physique qui puisse vous autoriser à renier votre religion. Si la façon inhumaine de traiter les Panchamas faisait partie de l'Hindouisme, le renier deviendrait un devoir pour eux et pour ceux qui comme moi ne faisons pas un fétiche de la religion et n'excusons pas tous les maux en son nom. Mais je suis persuadé que l'_Intouchabilité_ ne fait pas partie de l'Hindouisme. C'en est plutôt une excroissance qu'il faut détruire à tout prix. Et il existe une véritable armée de réformateurs hindous qui ont à cœur de débarrasser l'Hindouisme de cette souillure. Je considère par conséquent que la conversion ne serait point un remède.
Il leur reste enfin la ressource d'agir par eux-mêmes et de se défendre avec l'aide que les Hindous non-Panchamas leur donneront, non par protection mais par devoir. Voilà où la Non-Coopération pourrait servir. Je serais, en effet partisan d'une Non-Coopération méthodique pour remédier à ce mal reconnu. Mais la Non-Coopération signifie indépendance absolue de toute aide extérieure, c'est un effort intérieur. Vouloir absolument pénétrer dans les enceintes défendues ne serait pas de la Non-Coopération. Ce pourrait être considéré comme de la Désobéissance Civile si c'était accompli pacifiquement. Mais j'ai découvert à mes dépens que la Désobéissance Civile demande une préparation préliminaire bien plus grande et beaucoup plus d'empire sur soi-même. Tout le monde peut non-coopérer, mais il en est peu qui soient capables de Désobéissance Civile. Pour protester contre l'Hindouisme les Panchamas peuvent donc cesser tout contact et tous rapports avec les autres hindous tant que les causes de leur grief persisteront. Mais si je ne me trompe les Panchamas n'ont pas de chef capable de les conduire à la victoire par la Non-Coopération.
Le meilleur moyen serait donc que les Panchamas se joignissent au grand mouvement national pour libérer l'Inde de l'esclavage auquel la soumet le Gouvernement actuel. Il est facile à nos amis Panchamas de voir que la Non-Coopération contre ce gouvernement malfaisant suppose une coopération entre les différentes sections qui composent la nation indienne. Les Hindous doivent comprendre que s'ils veulent non-coopérer avec succès il leur faut faire cause commune avec les Panchamas comme ils ont fait cause commune avec les Musulmans. La Non-Coopération sans violence est essentiellement un mouvement de purification personnelle intensive. Cette opération a déjà commencé, et que les Panchamas y prennent part volontairement ou non, les autres Hindous n'oseront pas les laisser de côté sans nuire à leur propre progrès. Par conséquent, bien que la question des Panchamas me soit aussi chère que l'existence même, je me borne à consacrer toute mon attention à la Non-Coopération nationale. Je suis convaincu que le plus renferme le moins...
LE CONGRÈS NATIONAL
Le plus vaste et le plus important des Congrès[75] vient de se terminer. Ce fut la plus grande démonstration contre le système de gouvernement actuel qui ait jamais eu lieu. Le Président a exprimé la vérité absolue lorsqu'il a dit qu'à ce Congrès ce n'était pas le Président et les chefs qui entraînaient le peuple, mais le peuple qui l'entraînait lui et les chefs. Il était évident pour ceux qui se trouvaient sur l'estrade que le peuple avait pris les rênes en main. Ils eussent préféré aller moins vite.
Le Congrès consacra une journée à une discussion détaillée de la doctrine qui fut adoptée après deux nuits de réflexion par tous à l'exception de deux voix. Il consacra une journée à discuter une résolution de Non-Coopération qui fut adoptée avec un enthousiasme sans précédent. Il consacra le dernier jour à la lecture des trente-deux articles de la Constitution...
Après de sérieuses délibérations, le Congrès a pris trois décisions importantes. Il a exprimé en termes extrêmement clairs sa résolution d'obtenir son autonomie absolue, conservant si possible son association avec le peuple britannique mais s'en séparant s'il le fallait. Il se propose d'y arriver uniquement par des moyens honorables et non-violents. Il a introduit dans la Constitution qui réglemente son action des changements fondamentaux et a fait acte de désintéressement en réduisant le nombre de ses délégués à un membre par cinquante mille habitants de l'Inde, et en insistant pour que ces délégués fussent véritablement les représentants de ceux qui veulent prendre une part active dans les affaires politiques du pays. Afin de s'assurer que tous les partis seraient représentés il a accepté le principe du «vote unique transférable». Il a appuyé la résolution de Non-Coopération adoptée à la session spéciale et l'a amplifiée à tous points de vue. Il a insisté sur la Non-Violence et déclaré que l'obtention de _Swaraj_ dépend de l'harmonie complète entre les partis constituants de l'Inde; il a fait ressortir par conséquent l'importance de l'union Hindoue-Musulmane. Les délégués hindous ont demandé à leurs chefs de juger les différends entre Brahmanes et non-Brahmanes et ont insisté auprès de leurs supérieurs religieux sur la nécessité de se débarrasser du poison de l'_intouchabilité_. Le Congrès a dit aux parents dont les enfants sont à l'école et aux avocats qu'ils n'ont pas répondu à l'appel de la Nation en aussi grand nombre qu'ils auraient dû et qu'un effort plus grand devait être fait. Il s'ensuit nécessairement que ceux qui ne répondront pas rapidement à cette demande réitérée se verront peu à peu exclus des affaires publiques du pays. Le pays demande aux hommes et aux femmes de l'Inde de faire tout leur devoir.
_5 janvier 1921._
[75] Congrès de Nagpur tenu en décembre 1920.
NÉCESSITÉ D'ÊTRE HUMBLES
L'esprit de Non-Violence conduit nécessairement à l'humilité. La Non-Violence signifie confiance en Dieu, le Roc des Ages. Si nous voulons qu'il nous aide, il faut nous approcher de lui avec un cœur humble et contrit. Les Non-Coopérateurs ne doivent pas exploiter le succès surprenant qu'ils ont remporté au Congrès. Il nous faut être comme le manguier qui courbe la tête lorsqu'il porte des fruits. Sa grandeur réside dans son humilité majestueuse. Mais il paraît que les non-coopérateurs se sont montrés insolents et intolérants envers ceux qui ne partagent pas leurs idées. Ils perdront, j'en suis sûr, s'ils s'enflent d'orgueil, leur importance et leur gloire. Nous n'avons certainement pas lieu d'être mécontents du progrès accompli jusqu'à présent, mais nous n'avons pas grand chose à notre actif dont nous puissions être fiers. Il nous faudra faire bien d'autres sacrifices avant de pouvoir nous permettre de montrer de la fierté, encore moins de l'orgueil. Les milliers d'Indiens qui sont venus en foule au Congrès approuvent sans aucun doute la doctrine intellectuellement, mais peu d'entre eux l'ont mise en pratique. Sans parler de ceux qui plaident, combien de parents ont retiré leurs enfants des écoles? Combien de ceux qui ont voté pour la Non-Coopération ont cessé d'employer du tissu étranger et se sont mis à filer?
La Non-Coopération n'est pas un mouvement de vantardise, de fanfaronnade et de bluff. Elle sert à mettre notre sincérité à l'épreuve. Elle nous demande un sacrifice silencieux et ferme de nous-mêmes. Elle exige la preuve de notre loyauté et de notre capacité pour le travail national. C'est un mouvement qui cherche à mettre ses idées en action, et plus nous agissons plus nous nous apercevons qu'il y a bien plus à accomplir que nous ne pensions. Et ce sentiment de notre imperfection doit nous rendre humbles.
Un Non-Coopérateur s'efforce d'attirer l'attention et de donner l'exemple non par la violence mais par une humilité discrète. Il laisse à la solidité de ses actions le soin de faire apprécier sa foi. Sa force provient de ce qu'il compte sur la correction de son attitude, et il en convaincra d'autant plus son adversaire qu'il interposera moins de paroles entre ses actions et celui-ci. La parole, surtout lorsqu'elle est arrogante, trahit un manque d'assurance et rend l'adversaire sceptique sur la réalité de l'acte. L'humilité est donc la clé qui ouvre rapidement la porte au succès. J'espère que tout Non Coopérateur reconnaîtra la nécessité d'être humble et de savoir se contenir. C'est parce qu'il y a si peu à faire et que ce peu tout entier dépend de nous-mêmes que j'ai osé émettre l'opinion que nous aurons le _Swaraj_ avant un an.
_12 janvier 1921._
LE PÉCHÉ D'INTOUCHABILITÉ
Il est intéressant de remarquer que le Comité qui se réunit avant le Congrès pour discuter les propositions du Congrès et le Comité du Congrès de Nagpur en 1920 ont accepté sans opposition la clause se rapportant au _péché d'intouchabilité_. L'Assemblée Nationale a bien agi en approuvant la résolution et en déclarant que pour obtenir le _Swaraj_ il était nécessaire de faire disparaître cette souillure de l'Hindouisme. Le diable n'arrive à ses fins que parce qu'il est aidé par ses pareils. Il tire profit des faiblesses de notre nature pour avoir de l'empire sur nous. Le Gouvernement fait de même. C'est par nos vices et nos faiblesses qu'il conserve son autorité sur nous, et si nous voulons devenir insensibles à ses machinations il faut nous débarrasser de nos faiblesses. C'est pour cette raison que j'ai appelé la Non-Coopération une méthode de purification. Dès que la méthode aura fait son œuvre ce gouvernement s'effondrera faute d'être entouré de l'atmosphère qui lui est nécessaire, comme les moustiques qui cessent de fréquenter l'endroit où les fossés ont été asséchés et comblés. Une juste Némésis ne nous a-t-elle pas châtié pour le crime d'intouchabilité? N'avons-nous pas récolté ce que nous avons semé?... Nous avons tenu les parias à l'écart et maintenant nous le sommes devenus nous-mêmes dans les colonies anglaises. Nous leur refusons de se servir de nos puits, nous leur jetons nos restes; leur ombre même semble nous polluer. En vérité il n'est pas d'accusation que nous ne lancions à la figure des Anglais que les parias ne pourraient nous lancer également.
Comment peut-on faire disparaître cette souillure de l'Hindouisme? «Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît». J'ai souvent dit à des fonctionnaires anglais que s'ils étaient des amis et des serviteurs de l'Inde, ils devraient descendre de leur piédestal, abandonner leur attitude protectrice, montrer par leurs actes pleins d'amour qu'ils sont en toutes choses nos amis, et nous croire leurs égaux absolument comme leurs camarades anglais. Après les événements du Pendjab et du Califat, j'ai été un peu plus loin. Je leur ai demandé de se repentir et de changer de sentiments. Et c'est justement pour cela qu'il faut que nous autres Hindous nous nous repentions du mal que nous avons fait, que nous changions notre façon d'agir envers ceux que nous avons «supprimés» par un système tout aussi diabolique que celui du Gouvernement de l'Inde réprouvé par nous. Nous ne devons pas leur jeter comme une aumône quelques misérables écoles, nous ne devons pas adopter envers eux un air de supériorité. Il faut que nous les traitions comme nos propres frères et leur rendions l'héritage que nous leur avons enlevé. Et ceci ne doit pas être l'action de quelques réformateurs qui connaissent les Anglais, mais un effort volontaire et conscient de la part des masses. Nous ne devons pas attendre des siècles pour accomplir cette réforme attardée. Il faut que nous nous efforcions d'y parvenir en cette année de grâce, d'épreuve, de préparation et de pénitence. C'est une réforme qui ne doit pas suivre le _Swaraj_ mais le précéder.
L'«intouchabilité» n'est pas une sanction de la religion mais une invention de Satan. Le diable a toujours cité l'Ecriture Sainte. Mais l'Ecriture Sainte ne saurait être au-dessus de la Raison et de la Vérité. Elle a pour but de purifier la Raison et de rendre la Vérité plus éclatante. Je n'irais pas brûler un cheval sans tache parce qu'il paraît que les Vedas ont conseillé, toléré et autorisé ce sacrifice. Pour moi les Vedas sont divins, ils ne sont pas écrits. «La lettre tue»; c'est l'esprit qui communique la lumière, et l'esprit des Vedas est pureté, vérité, innocence, chasteté, simplicité, pardon et piété et tout ce qui rend l'homme et la femme braves et nobles. Il n'y a ni noblesse, ni bravoure à traiter les nobles boueurs résignés de la nation comme s'ils étaient moins que des chiens qu'il faut mépriser et couvrir de crachats. Plût à Dieu qu'il nous accordât à tous la force et la sagesse nécessaires pour devenir les boueurs de la nation comme les classes supprimées sont obligées de l'être. Il ne manque pas d'écuries d'Augias à nettoyer.[76]
_19 janvier 1921_
[76] L'interview suivante parue d'abord dans l'_Indian Witness_ de Lucknow et reproduite ensuite dans la _Jeune Inde_ du 25 février 1920 sous le titre «Nettoyez» nous rend encore plus claires les idées de M. Gandhi à ce sujet et donne en même temps son portrait physique et moral.
«Tout en causant avec M. Gandhi je remarquai non sans étonnement la simplicité de son costume. Il était vêtu d'étoffe blanche grossière, un _kambal_ jeté sur ses épaules le protégeait du froid, un bonnet blanc lui couvrait la tête. Il était assis sur le sol en face de moi et je me demandais comment ce petit individu au visage maigre, aux grandes oreilles écartées, aux tranquilles yeux bruns pouvait bien être le célèbre Gandhi dont j'avais tant entendu parler. Mais tous mes doutes disparurent lorsque nous commençâmes à causer. Je n'approuve pas toutes les méthodes de M. Gandhi pour atteindre le but souhaité, mais je tiens à rendre à l'homme ce témoignage: M. Gandhi est un spiritualiste, c'est un penseur. Pendant ma courte entrevue avec lui j'éprouvais ce même sentiment de communion que j'ai éprouvée maintes fois avec les Saints. Je compris que cet homme était allé à la source même de la foi chrétienne et qu'il avait puisé ses connaissances auprès du Christ.
--«M. Gandhi, que peuvent faire les Nations occidentales pour aider au développement de l'Orient et de l'Inde en particulier? M. Gandhi répondit à ma question d'une façon détournée:
--«Pour l'instant, dit-il, l'Inde désapprend. L'Inde a appris une foule de choses inutiles qui ne lui servent à rien. En observant l'Occident et votre pays en particulier j'ai appris deux choses de la première importance, d'abord la propreté, ensuite l'énergie. Je suis absolument convaincu que mes compatriotes ne peuvent progresser spirituellement avant d'avoir fait un nettoyage complet. Votre peuple possède une énergie surprenante; cette énergie est en grande partie dirigée vers un but matériel. Si cette même somme d'énergie pouvait être dirigée convenablement chez le peuple indien, ce serait pour lui un précieux bienfait.
--«Auriez-vous la bonté de me dire ce que le Christianisme peut faire pour aider l'Inde, étant donné l'esprit de nationalisme qui règne à l'étranger?» Il me répondit: «Ce dont nous avons besoin avant tout c'est de sympathie. Lorsque j'étais dans l'Afrique du Sud j'ai découvert cette comparaison. Il me fallait creuser des puits artésiens. Pour atteindre aux sources courantes et pures je devais creuser à une très grande profondeur. Un grand nombre de ceux qui viennent ici afin d'étudier mes compatriotes se contentent de gratter à la surface. Si par leur sympathie ils creusaient profondément ils découvriraient une source de vie pure et claire».