La jeune Inde

Part 11

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On alléguera que les écoles ne sont pas pires qu'elles ne l'étaient avant le tort fait au Pendjab ou avant la trahison du Califat et que nous les tolérions alors. Je l'admets. Cependant en ce qui me concerne personnellement, les événements du Pendjab et du Califat, ont complètement changé mon opinion sur le système actuel de gouvernement. L'ignorance où j'étais de sa perversité inhérente me le rendait suffisamment tolérable pour ne pas m'opposer à ses écoles. Aussi je crains... que les adversaires du projet de boycottage ne donnent pas aux injustices commises la même importance que moi...

Le jour où garçons et filles videront les écoles du gouvernement marquera une révolution dans la pensée nationale. Il indiquera que nous ne nous laisserons plus halluciner par ses écoles et par ses collèges. La nation n'est-elle pas capable de se charger de sa propre éducation sans l'intervention du gouvernement, sans sa protection, ses conseils ou ses subventions? Abandonner les écoles actuelles c'est avoir conscience que nous sommes capables d'organiser notre propre enseignement malgré des difficultés himalayennes.

_29 septembre 1920._

LA HANTISE DES TRIBUNAUX

Si les magistrats et les tribunaux n'exerçaient pas sur nous une sorte d'attrait magique et s'ils n'avaient pas de racoleurs pour nous attirer dans le bourbier des cours de justice et pour faire appel à nos passions les plus basses, notre existence serait bien plus heureuse. Que ceux qui fréquentent les Tribunaux--les meilleurs d'entre eux--avouent que l'atmosphère en est fétide, de chaque côté s'alignent les faux témoins qui, soit par amitié, soit pour de l'argent sont prêts à vendre leur âme. Mais le pire c'est qu'ils soutiennent l'autorité d'un gouvernement. Ils sont censés administrer la justice et sont par conséquent appelés les gardiens de la liberté d'une nation. Mais lorsqu'ils soutiennent un gouvernement malfaisant ils ne sont plus les gardiens de la liberté, ils font crouler les maisons afin d'étouffer l'âme d'une nation. Voilà comment agissent les tribunaux de la Loi Martiale et les «tribunaux exceptionnels» du Pendjab. Nous les avons vus dans leur nudité. Ils sont ainsi en temps normal lorsqu'il s'agit de juger un différend entre une race supérieure et ses ilotes. Il en est de même dans le monde entier. Voyez le procès de l'officier anglais qui avait torturé de sang-froid des nègres inoffensifs à Nairobi, et la peine ridiculement légère à laquelle il fut condamné. Un seul Anglais a-t-il jamais subi le dernier châtiment ou quelque chose de ce genre pour avoir commis dans l'Inde des meurtres barbares? Qu'on ne s'imagine pas que les choses seraient changées lorsque juges et procureurs anglais auraient été remplacés par des juges et procureurs indiens. Les Anglais ne sont pas naturellement corrompus, les Indiens ne sont pas nécessairement des anges. Tous deux subissent l'influence de leur entourage. Pendant l'état de siège, les juges et les procureurs indiens se montrèrent coupables d'actions aussi noires que les juges et les procureurs anglais. Si à Mabianwala ce fut un Bosworth Smith qui insulta les femmes, ce furent des Indiens qui les torturèrent à Amritsar.

Ce que j'attaque c'est le système. Je n'en veux pas aux Anglais parce qu'ils sont anglais. Je respecte un certain nombre d'entre eux comme je les respectais avant de m'être aperçu de l'impossibilité de perfectionner le système actuel. M. Andrews et quelques autres me sont peut-être plus chers encore que jadis. Mais je ne pourrais pas rendre hommage à celui que je considère comme plus qu'un frère s'il devenait Vice-Roi des Indes. Je ne croirais pas qu'en acceptant ce poste il lui fut possible de rester pur. Il se verrait contraint d'administrer selon un système qui est corrompu en soi. Satan emploie généralement des instruments moraux et le langage de l'éthique pour donner à son but un air respectable.

Je me suis écarté un peu du sujet pour démontrer que ce Gouvernement, fût-il entièrement composé d'Indiens, s'il conservait l'organisation actuelle nous serait tout aussi intolérable qu'à présent. Et c'est pourquoi la nomination de lord Sinha à un poste élevé ne me remplit pas d'une joie débordante. Il nous faut l'égalité absolue en théorie et en pratique et le pouvoir de nous passer des rapports avec les Anglais si cela nous plaît.

Mais pour en revenir aux tribunaux et aux magistrats nous ne pouvons atteindre cette position désirable tant que nous considérons avec un respect superstitieux les soi-disant palais de justice. Que ceux dont la soif de vengeance ou l'avidité ou les justes réclamations sont satisfaites ne s'aveuglent pas sur le but véritable des tribunaux: la permanence de l'autorité du gouvernement qu'ils représentent. Sans les tribunaux le gouvernement ne durerait pas une journée. J'admets que, même avec mon plan, les tribunaux conserveront leur pouvoir sur les gens lorsque tous les avocats indiens les auront abandonnés et qu'il n'y aura plus de causes civiles à plaider. Mais alors ils auront cessé de nous tromper. Ils auront perdu leur prestige moral et par conséquent leur air d'honorabilité.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au point de vue économique, on n'a jamais considéré ce que font perdre les tribunaux à la nation et pourtant ce n'est pas une bagatelle. Chaque institution organisée d'après le système actuel l'est avec une prodigalité extravagante et les tribunaux plus que tout autre. J'ai quelque notion de ce qu'ils coûtent en Angleterre, je suis renseigné sur ce qu'ils coûtent aux Indes et très documenté sur ce qu'ils coûtent dans le Sud-Afrique. Je n'hésite point à dire que ceux de l'Inde sont relativement les plus exagérés et n'ont aucun rapport avec les ressources économiques du peuple. Les meilleurs avocats de l'Afrique du Sud, et il y en a d'extrêmement compétents, n'oseraient jamais demander les honoraires des avocats de l'Inde. Quinze guinées sont à peu près le maximum pour une consultation juridique. On a vu dans l'Inde demander jusqu'à 7000 roupies. Il y a quelque chose de criminel dans un système qui permet à un magistrat de gagner cinquante à cent mille roupies par mois. La profession n'est pas--ne devrait pas--être une affaire de spéculation. Le meilleur avocat devrait être accessible au plus pauvre à un prix raisonnable. Mais nous avons imité les magistrats anglais et ajouté à leurs méthodes. Les Anglais trouvent le climat de l'Inde pénible, ils conservent les habitudes des climats froids et durs, il leur faut calculer les séjours fréquents dans les montagnes et dans leur île natale, et mettre de côté une forte somme pour l'éducation aristocratique de leurs enfants. Leurs honoraires sont pour ces raisons naturellement très élevés et l'Inde ne peut pas supporter cette lourde charge. Nous nous imaginons que pour nous sentir les égaux des magistrats anglais il nous faut demander les mêmes honoraires écrasants. Ce serait bien triste pour l'Inde s'il lui fallait hériter des appointements anglais et des goûts anglais qui conviennent si peu à l'atmosphère indienne. Tout magistrat considérant les tribunaux et sa profession du point de vue que je viens d'indiquer arrivera forcément à conclure que le meilleur moyen de servir la nation est de cesser d'exercer. Pour arriver à une autre conclusion il faudrait qu'il pût démentir l'exposé des faits que je viens d'avancer.

_6 octobre 1920_

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher ami,

Je souhaite que tout Anglais lise cet appel et le médite sérieusement. Permettez-moi de me présenter à vous. A mon humble avis nul Indien n'a coopéré plus que moi avec le Gouvernement Britannique pendant mes vingt-neuf années consécutives d'activité publique et dans des circonstances qui eussent fait de tout autre un rebelle. Je vous prie de me croire si je vous dis que ma coopération n'était point fondée sur la crainte des châtiments prévus par vos lois ni sur d'autres raisons égoïstes. Ma coopération était libre, volontaire, elle s'appuyait sur la conviction que la somme totale de l'activité du gouvernement Britannique avait pour but le bien de l'Inde. J'ai mis quatre fois ma vie en péril pour l'Empire: à l'époque de la guerre Sud-Africaine lorsque j'avais la responsabilité du corps d'ambulanciers volontaires qui fut cité à l'ordre du jour par le Général Buller; à l'époque de la guerre des Zoulous au Natal lorsque je dirigeais un autre corps sanitaire; au commencement de la dernière guerre lorsque je formais un corps d'infirmiers et que par suite de la fatigue j'eus une pleurésie grave, enfin lorsque fidèle à la promesse que j'avais faite à lord Chelmsford lors de la Conférence de Delhi, j'entrepris une active campagne de recrutement dans le Kaira nécessitant de longues marches fatigantes et qu'une crise de dyssenterie faillit m'emporter. Tout ceci je l'ai fait parce que j'étais persuadé que des actes comme les miens devaient placer mon pays sur le même rang que les autres parties de l'Empire. Encore en décembre dernier je demandais avec insistance une coopération loyale. Je croyais sincèrement que M. Lloyd George tiendrait la promesse qu'il avait faite aux Musulmans et que les atrocités commises au Pendjab une fois connues, les habitants du Pendjab obtiendraient une réparation complète. Mais la duplicité de M. Lloyd George et votre façon de la considérer et d'excuser les atrocités commises ont absolument détruit la foi que j'avais dans les bonnes intentions du Gouvernement et dans la nation dont il dépend.

Néanmoins, si je ne crois plus à vos bonnes intentions je me plais à reconnaître votre bravoure et je sais que là où vous ne céderiez pas devant la justice et la raison, vous céderiez volontiers devant la bravoure.

_Jugez de ce que l'Empire coûte à l'Inde_:

Exploitation des ressources de l'Inde pour le bénéfice de la Grande-Bretagne;

Dépenses toujours croissantes pour l'armée, et le plus coûteux des fonctionnarismes;

Tous les services de l'Administration organisés avec une prodigalité extravagante sans aucune considération pour la pauvreté de l'Inde;

Désarmement et émasculation complète d'une nation par crainte qu'elle ne devienne un danger pour une poignée d'entre vous qui vous trouvez parmi nous;

Commerce de boissons alcoolisées et de stupéfiants afin de subvenir aux frais d'une administration trop lourde par le haut;

Législation de plus en plus sévère afin d'étouffer une agitation grandissante qui cherche à faire connaître la torture d'une nation;

Traitement dégradant infligé aux Indiens habitant vos «Dominions».

Et vous avez montré un mépris absolu de ce que nous éprouvons en glorifiant l'administration du Pendjab et en insultant aux sentiments des Musulmans.

Je sais que vous ne nous en voudriez pas, si nous pouvions nous battre et que nous vous arrachions le sceptre des mains. Mais vous savez bien que nous ne le pouvons pas. Vous avez fait en sorte que nous soyons incapables de nous battre franchement, honorablement. La bravoure sur le champ de bataille nous est donc impossible. La bravoure de l'âme nous reste. Je sais qu'à elle aussi vous serez sensible. Mon but est de faire naître cette bravoure. La Non-Coopération n'est pas autre chose qu'un entraînement au sacrifice de soi. Pourquoi donc coopérerions-nous avec vous lorsque nous savons que votre administration de ce pays nous réduit à un esclavage qui devient chaque jour plus grand? Si le peuple répond à mon appel, ce n'est pas dû à ma personnalité. J'aimerais que vous cessiez de croire que j'y suis pour quelque chose--les frères Ali également. Ma personnalité ne ferait naître aucune réponse à un cri Anti-Musulman si j'étais assez stupide pour en pousser un et le nom magique des frères Ali n'inspirerait aucun enthousiasme aux Musulmans s'ils poussaient follement un cri anti-Hindou. Le peuple accourt par milliers pour nous écouter parce qu'aujourd'hui nous représentons la voix d'une nation qui gémit écrasée sous un talon de fer. Les frères Ali étaient vos amis comme je l'étais, comme je le suis encore. Ma religion me défend toute animosité à votre égard. Je ne lèverais pas la main contre vous, même si j'en avais la puissance. Je veux vous vaincre uniquement par ma souffrance. Les frères Ali tireraient certainement l'épée du fourreau s'ils le pouvaient pour défendre leur religion et leur pays. Mais eux et moi faisons cause commune avec le peuple de l'Inde pour tâcher d'exprimer ce qu'il ressent et trouver un remède à sa détresse.

Vous êtes en quête d'un remède pour supprimer cette effervescence croissante du sentiment national. Je me permets de vous suggérer que la seule façon d'y mettre fin est d'en supprimer les causes. Cela vous est encore possible, vous pouvez contraindre M. Lloyd George à tenir parole. Je vous assure qu'il s'est réservé plusieurs portes de sortie. Vous pouvez contraindre le Vice-Roi à donner sa démission en faveur d'un meilleur et revenir sur votre opinion au sujet du Général Dyer et de Sir Michael O'Dwyer. Vous pouvez contraindre le Gouvernement à réunir en conférence les chefs reconnus du peuple, élus par eux et représentant toutes les opinions afin de chercher le moyen de donner le _Swaraj_ à l'Inde conformément aux désirs de son peuple.

Mais vous ne pouvez le faire que si vous considérez tout Indien véritablement comme votre égal et comme votre frère. Je ne vous demande pas votre protection. Je vous montre uniquement, en ami, une solution honorable à un grave problème. L'autre solution, la répression, vous est ouverte. Je vous prédis qu'elle ne réussira pas. Elle a déjà emprisonné deux braves de Panipat parce qu'ils ont exprimé librement leurs opinions; un autre est en jugement à Lahore pour avoir exprimé les mêmes opinions. Un autre dans le district d'Oudh est déjà incarcéré; un quatrième attend son tour d'être jugé. Vous devez savoir ce qui se passe autour de vous. Notre propagande est faite contre cette répression attendue. Je vous demande respectueusement de choisir la meilleure méthode, de faire cause commune avec le peuple de l'Inde dont vous mangez le pain. Vouloir contrarier ses aspirations c'est être déloyal envers le pays.

Votre fidèle ami,

M. K. GANDHI.

_27 octobre 1920._

SI JE SUIS ARRÊTÉ

Article paru dans le _Navjivan_.

Je ne cesse de me demander quelle serait l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait. Mes collaborateurs m'ont également posé la question. Quelle serait la position de l'Inde si le peuple affolé par son amour faisait fausse route? Quelle serait ma position à moi?

Des ruisseaux de sang répandus par le gouvernement ne sont pas pour m'effrayer mais je serais profondément affecté si le peuple, par amour de moi ou en mon nom allait seulement jusqu'à insulter le gouvernement. Il me couvrirait de honte s'il perdait son empire sur soi lors de mon arrestation. La nation n'arrivera à aucun progrès si elle ne compte que sur moi. Le progrès n'est possible que si le peuple comprend et suit le chemin que je lui ai tracé. Je désire pour cette raison qu'il conserve un sang-froid absolu et considère le jour où je serais arrêté comme un jour de réjouissance. Je désire que même nos faiblesses actuelles disparaissent ce jour là.

Quel serait le mobile du Gouvernement en m'arrêtant? Le Gouvernement n'est pas mon ennemi; je n'ai pas un atome d'inimitié contre lui. Mais il croit que je suis l'âme de l'agitation et que, si l'on m'éloignait, les administrateurs et les administrés auraient la paix, que le peuple m'obéit aveuglément. Le gouvernement n'est pas seul à le croire; certains de nos chefs partagent son opinion. Comment le gouvernement peut-il s'assurer des sentiments du peuple? Comment peut-il se rendre compte si le peuple comprend mes conseils ou s'il est simplement ébloui par mes paroles? Il n'a qu'un moyen de s'en assurer: m'arrêter. Il reste bien entendu l'alternative de supprimer les causes qui m'ont amené à offrir ces conseils. Mais, enivré par son pouvoir, le Gouvernement ne voit pas ses propres erreurs et les verrait-il qu'il ne les admettrait pas. Il n'a donc qu'un seul moyen: se rendre compte de la force du peuple en m'arrêtant. Si par cet acte le peuple est terrifié au point de se soumettre, il aura mérité les injustices dont ont souffert le Califat et le Pendjab.

Si d'autre part le peuple a recours à la violence il fera simplement le jeu du gouvernement, les aéroplanes jetteront alors des bombes sur la population, ses Dyers tireront sur lui et ses Smiths soulèveront les voiles de nos femmes. D'autres officiers seront là qui l'obligeront à se frotter le visage contre terre et à ramper sur le ventre, et le châtieront à coups de fouet. Chacun de ces résultats est également mauvais et ne nous donnera pas le «_Swaraj_». Dans d'autres pays les gouvernements ont été renversés par la force brutale seule, mais j'ai souvent démontré que l'Inde ne saurait obtenir son _Home Rule_ en employant cette force. Quelle devrait donc être l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait? La réponse est simple. Il faut que le peuple,

1º Reste calme et paisible.

2º Mais qu'il n'observe pas de «hartal».

3º Qu'il ne tienne pas de meetings.

4º Qu'il ait l'œil ouvert.

Je m'attendrais, bien entendu, à voir:

5º Toutes les écoles du gouvernement se vider et se fermer.

6º Les magistrats suspendre leurs fonctions en plus grand nombre.

7º Tous les litiges jugés par arbitrage privé.

8º Des écoles et collèges universitaires nationaux s'ouvrir très nombreux.

9º Des milliers d'hommes et de femmes renoncer à tout tissu étranger et porter uniquement des vêtements tissés et filés à la main, et le tissu étranger actuellement en magasin vendu ou brûlé par eux.

10º Tous refuser de s'engager dans l'armée ou de servir le Gouvernement.

11º Ceux qui peuvent gagner leur vie autrement abandonner les emplois du gouvernement et même l'armée.

12º Chacun souscrire au fonds national autant qu'il est nécessaire.

13º Les possesseurs de titres y renoncer en plus grand nombre.

14º Les électeurs, encore incertains, considérer que c'est un péché d'envoyer des représentants aux Conseils.

15º Les candidats aux élections retirer leur candidature et ceux qui auraient été élus démissionner.

Si le peuple prend ces résolutions et les met en pratique il aura certainement le _Swaraj_ avant un an. Nous l'aurons atteint, quand il se montrera capable de cette force. La nation signera alors ma mise en liberté et j'en serai heureux. La liberté dont je jouis à présent est pour moi une prison. Si le peuple employait la violence pour me délivrer et s'il attendait ensuite mon aide pour obtenir le _Swaraj_ son incompétence serait démontrée. Ni moi, ni personne ne pouvons donner le _Swaraj_ à la nation. Elle l'aura dès qu'elle aura prouvé qu'elle est prête.

Je dirai pour terminer qu'il est parfaitement inutile d'incriminer le gouvernement. Nous avons le gouvernement que nous méritons. Lorsque nous serons meilleurs, le gouvernement le sera également. Ce n'est qu'à ce moment-là que nous aurons notre _Swaraj_. La Non-Coopération montre que la nation a pris la résolution de devenir meilleure. Va-t-elle abandonner sa résolution si l'on m'arrête et coopérer avec le gouvernement? Si le peuple devient fou, s'il adopte la violence et qu'il en soit amené à ramper sur le ventre, à frotter son visage sur le sol, à saluer l'_Union Jack_ et à faire pour cela quarante kilomètres à pied, qu'est-ce sinon coopérer? Mieux vaut mourir que de s'abaisser ainsi. En un mot de quelque façon que vous considériez la question vous verrez que la seule ligne de conduite pour le peuple est celle que j'ai indiquée.

_10 novembre 1920._

L'UNIVERSITÉ NATIONALE DE GUJERAT

En créant une Université et en organisant un Collège à Ahmedabad le Gujerat a démontré que la Non-Coopération avait également son côté constructif. Seulement, comme la Non-Coopération est d'abord un acte de purification, il lui faut détruire avant de construire. L'Université Nationale se dresse aujourd'hui pour protester contre l'injustice britannique et défendre notre honneur national. Mais elle demeurera. Elle s'inspire des idéaux nationaux d'une Inde unie. Elle représente une religion qui est le Dharma des Hindous et l'Islam des Mahométans. Elle veut sauver les langues indigènes de l'oubli immérité et en faire la source de la régénération nationale et de la culture indienne. Elle considère que l'étude systématique des cultures asiatiques n'est pas moins essentielle pour acquérir une éducation parfaite que celle des sciences occidentales. Elle devra fouiller dans les immenses trésors du sanscrit, de l'arabe, du persan, du pali et du magahdi afin d'y découvrir où se trouve la source de la force pour la nation. Elle ne se propose pas seulement de se nourrir des anciennes cultures ou de les copier: elle espère plutôt créer une culture nouvelle basée sur les traditions et enrichie par l'expérience des temps plus rapprochés. Elle représente la synthèse des différentes cultures qui se sont implantées aux Indes, qui ont agi sur l'existence de l'Inde et qui ont à leur tour subi l'influence de l'esprit du sol. Cette synthèse sera, bien entendu, selon le _Swadeshi_ où toute culture est assurée d'avoir sa place légitime, non sur le modèle américain où une culture prédomine et absorbe toutes les autres, où le but n'est pas l'harmonie mais une unité artificielle et forcée. Pour cette raison l'Université a voulu que ses étudiants apprissent à connaître toutes les religions de l'Inde. Les Hindous ont ainsi l'occasion d'étudier le _Koran_ et les Musulmans de savoir ce que contiennent les _Shastras_ hindous. L'Université n'a exclu qu'une seule chose de son programme, c'est l'esprit d'exclusion qui considère comme «intouchable»[72] une section quelconque de l'humanité. L'étude de l'hindoustani qui est un mélange national de sanscrit, d'hindi et d'urdu persanisé est obligatoire. L'esprit d'indépendance sera développé non seulement par l'étude de la religion, de la politique et de l'histoire mais aussi par la préparation professionnelle qui seule peut donner à la jeunesse du pays l'indépendance économique et le soutien que procure le respect de soi-même. L'Université espère organiser de meilleures écoles dans toutes les villes de province afin que l'instruction se répande au loin et pénètre le peuple le plus tôt possible.

Le _Gujerati_ employé comme langue éducative facilitera ce progrès et il n'y aura plus, entre les gens cultivés et les ignorants, cette séparation qui est une sorte de suicide. L'un des effets d'une éducation industrielle pour les classes distinguées et d'une éducation littéraire pour les classes industrielles sera en grande partie d'empêcher la distribution inégale de la fortune et en même temps de mettre fin au mécontentement social qui en résulte. Les plus graves défauts des Universités du Gouvernement c'est d'être sous le contrôle d'étrangers et d'attribuer une valeur fausse aux diverses carrières. L'Université du Gujerat en ne coopérant pas avec le Gouvernement y remédie automatiquement. Si les fondateurs et les promoteurs sont fidèles à cette résolution jusqu'à ce que le Gouvernement soit devenu national, ils acquerront une perception nette des idéaux et des besoins de la Nation. Demandons à Dieu que les Travailleurs pour la cause aient la foi et la force nécessaires pour défendre la bannière qu'ils ont déployée.

_17 novembre 1920._

[72] Voir les articles suivants page 160.

LE SYSTÈME DES CASTES

J'ai reçu plusieurs lettres irritées à propos de mes remarques sur le système des Castes... Le point soulevé par mes correspondants mérite qu'on le considère et qu'on y réponde. Ils déclarent que la conservation du système des castes serait la ruine de l'Inde et que l'esprit de caste a réduit l'Inde à l'esclavage. A mon avis ce n'est pas l'esprit de caste qui a fait de nous des esclaves, c'est notre avidité et notre mépris des vertus essentielles. Si l'Hindouisme ne s'est pas désagrégé c'est à l'esprit de caste que nous le devons.