Part 10
Je suis convaincu qu'aujourd'hui l'Europe ne représente pas l'esprit de Dieu ni le Christianisme, mais l'esprit de Satan. Et les succès de celui-ci sont d'autant plus grands qu'il se montre avec le nom de Dieu sur les lèvres. L'Europe d'aujourd'hui n'est chrétienne que de nom. En réalité elle a le culte de Mammon. «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un homme riche d'entrer dans le royaume de Dieu» disait Jésus-Christ. Ses soi-disant disciples évaluent leur progrès moral d'après leurs possessions terrestres. L'hymne national de l'Angleterre même est anti-Chrétien. Jésus qui demandait à ses disciples d'aimer leurs ennemis comme eux-mêmes n'aurait pu chanter: «Confondez mes ennemis, déjouez leur fourberie». Dans son dernier livre le Dr Wallace a exposé sa certitude absolue que le progrès tant vanté de la science n'a pas ajouté un pouce de grandeur morale à l'Europe. La guerre a démontré, comme rien ne l'avait fait jusqu'alors, le caractère satanique de la civilisation qui domine l'Europe de nos jours. Toutes les règles de la morale publique ont été violées par les vainqueurs au nom de la vertu. Aucun mensonge n'a été considéré comme trop abject pour être prononcé. Le motif qui se cache derrière chaque crime n'est ni religieux ni spirituel mais grossièrement matériel. Les Musulmans et les Hindous qui luttent contre le gouvernement sont guidés par la religion et par l'honneur. Même l'assassinat cruel qui vient de révolter le pays, avait paraît-il, un motif religieux[69]. Il est certainement nécessaire de débarrasser la religion de ses excroissances malignes mais il est nécessaire également d'exposer le vide des prétentions morales de ceux qui préfèrent la fortune matérielle au gain moral. Il est plus facile de tirer de son erreur un fanatique ignorant qu'un scélérat fieffé de sa scélératesse.
Toutefois cette accusation n'est pas formulée contre les individus ou même contre des nations. Des milliers d'Européens sont individuellement supérieurs à leur entourage. Je parle des tendances de l'Europe telles qu'elles se reflètent chez les chefs actuels. L'Angleterre par l'intermédiaire de ses gouvernants écrase insolemment sous son talon le sentiment religieux et national de l'Inde. L'Angleterre, sous le faux prétexte de laisser les peuples disposer d'eux-mêmes, cherche à exploiter les mines de pétrole de la Mésopotamie qu'elle est sur le point de quitter, probablement parce qu'elle ne peut faire autrement. La France, par l'intermédiaire de ses chefs, prête son nom à l'instruction militaire des cannibales et manque honteusement à son devoir de puissance mandataire en cherchant à briser les Syriens. Le président Wilson a jeté au panier ses fameux quatorze points.
C'est la coalition de ces forces mauvaises que l'Inde combat par sa Non-Coopération non-violente et ceux-là... qui sentent la nécessité de détrôner cette erreur, même s'ils sont Chrétiens ou Européens, peuvent avoir le privilège de le faire en prenant part au mouvement. A l'honneur de l'Islam est liée la sécurité de la religion même et à l'honneur de l'Inde l'honneur de toute nation faible.
_8 septembre 1920._
[69] M. Willoughby «Deputy Commissioner» venait d'être assassiné par un monomane musulman.
DÉMOCRATIE CONTRE «MOBOCRATIE»[70]
A regarder superficiellement, la ligne de démarcation entre la loi du peuple et la loi de la populace est bien mince; et pourtant la division est complète et subsistera toujours. L'Inde passe rapidement par une phase où la populace fait la loi. J'emploie l'adverbe pour exprimer mon espérance. Nous aurons peut-être et pour notre malheur à procéder par lentes étapes mais nous ferons preuve de sagesse en adoptant tous les moyens à notre disposition pour traverser cette période le plus rapidement possible. Nous sommes trop portés à céder à la populace. C'était elle qui régnait à Amritsar le 10 avril 1919. Elle régnait aussi le même jour néfaste à Ahmedabad. Elle représenta la destruction sans discipline et par conséquent elle fut irréfléchie, inutile, nuisible et malfaisante. La guerre, destruction disciplinée, est beaucoup plus sanglante qu'aucune destruction commise par la foule... Par conséquent si l'Inde doit obtenir sa liberté par la violence il faudra que ce soit par la violence disciplinée et honorable (en tant qu'il est possible d'associer l'idée d'honneur et de violence) à laquelle on donne le nom de guerre. Ce sera alors non l'action de la populace déchaînée mais de la démocratie.
Mais je n'ai pas l'intention de parler aujourd'hui du règne d'une populace comme celle d'Ahmedabad. J'ai l'intention de parler de celle qui m'est plus familière. Le Congrès est une manifestation de la populace et dans ce sens-là seulement. Bien qu'organisé par des hommes et des femmes réfléchis, on peut néanmoins lui donner ce nom. Nos démonstrations populaires sont certainement celles de la populace. Pendant mon voyage mémorable à travers le Pendjab, le Sindh et Madras j'ai eu une véritable indigestion de ces manifestations[71]. J'ai été honteux de voir détruire d'une façon inconsidérée bien qu'inconsciente les bagages de voyageurs par des manifestants qui dans leur adoration pour leurs héros ignoraient l'existence de tout le reste: choses et gens. Ils ont fait des bruits discordants qui n'ont point contribué au confort de leurs chefs. Ils se sont bousculés, ils se sont écrasés, ils ont poussé tous à la fois des clameurs au saint nom de la paix et de l'ordre. On a entendu dix volontaires donner en même temps le même ordre. Les volontaires deviennent souvent des manifestants au lieu de faire la police et de retenir les gens. C'est pour les chefs une tâche dangereuse et toujours désagréable de passer du quai de la gare à la voiture qui les attend entre deux haies interrompues de volontaires. Il faut parfois une heure pour ce qui devrait durer cinq minutes. La voiture est prise d'assaut par quiconque ose le faire, et les volontaires sont souvent les plus grands coupables. Les chefs et autres occupants se voient obligés de parlementer pour qu'ils ne grimpent pas sur les marchepieds avec ce sans gêne. La capote de l'auto est malmenée, j'en ai rarement vu qui ne soit pas endommagée par la foule. Sur la route, au lieu de s'aligner, celle-ci suit la voiture; c'est le comble de la confusion. A tous moments on court le risque d'un accident. S'il en arrive rarement aux manifestations de ce genre, ce n'est point grâce à l'habileté de ceux qui les ont organisées mais à la bonne humeur de la foule décidée à supporter toutes les bousculades; et si chacun bouscule son voisin personne ne cherche à lui faire du mal. Pour terminer ce tableau, il y a le meeting, qui est une cause d'anxiété toujours croissante. En face de soi rien que du désordre, un bruit assourdissant, des hurlements et des cris. Mais un bon orateur retient l'attention de son auditoire et l'ordre est tel que l'on entendrait tomber une épingle.
Néanmoins c'est la populace qui est toute puissante. Vous êtes à sa merci. Tant qu'il existe entre elle et vous un courant de sympathie tout va bien. Que celui-ci s'interrompe et c'est la catastrophe. Un incident comme celui d'Ahmedabad laisse deviner de temps à autre la psychologie de la foule.
Notre pierre d'achoppement est d'avoir négligé la musique: la musique c'est le rythme, c'est l'ordre; l'effet en est électrique. Elle calme sur-le-champ. J'ai vu, en Europe, un inspecteur de police ingénieux, pour réprimer les tendances malfaisantes d'une foule, faire entonner un chant populaire. Malheureusement, comme nos Shastras, la musique est restée le privilège de quelques-uns... la musique n'a jamais été nationalisée au sens où on l'entend à présent. Si j'avais quelque influence sur les volontaires, les Scouts et les membres des associations _Seva Samiti_ j'obligerais à chanter correctement en chœur des hymnes nationaux. Et dans ce but je prierais les plus grands musiciens de venir à chaque Congrès et à chaque Conférence enseigner la musique aux masses.
Il faut exiger des volontaires une discipline beaucoup plus grande, plus de méthode, plus de savoir et ne pas accepter le premier venu qui se présente. Il gêne plus qu'il n'aide. Imaginez les conséquences qu'aurait sur une armée en guerre l'arrivée d'un soldat qui n'a pas été exercé; il pourrait la désorganiser en une seconde. Ma plus grande anxiété au sujet de la Non-Coopération n'est pas la lenteur avec laquelle y viennent les chefs, ni certainement les critiques bien ou mal intentionnées, ni en aucune façon la franche répression. Le mouvement triomphera de ces obstacles... La plus grande difficulté consiste en ce que nous ne sommes pas encore sortis de la période _Mobocratique_. Ma consolation c'est que rien n'est plus facile que de discipliner la foule pour la bonne raison qu'elle ne réfléchit pas, ne prémédite rien. Elle agit comme dans un délire.
Elle se repent vite. Notre gouvernement organisé ne se repent pas, lui, de ses crimes diaboliques comme ceux du Jallianwalla, de Lahore, de Kassur, d'Akalgar, de Ramnagar, etc. Mais j'ai fait verser des larmes à la foule repentante à Gujararanwalla et obtenu un sincère aveu de repentir de la part de ceux qui en faisaient partie pendant ce mois d'avril si plein d'événements. Je me sers donc maintenant de la Non-Coopération pour développer la démocratie et j'invite respectueusement tous les chefs hésitants à donner leur aide, en ne condamnant point d'avance une méthode de purification nationale, de discipline et de sacrifice.
... Ma foi dans le peuple est illimitée, sa nature est remarquablement compréhensive. Que les chefs ne manquent pas de confiance...
Je termine en donnant quelques règles qui peuvent servir de guide.
1º Aucun nouveau volontaire ne doit être admis à des manifestations importantes. Seuls par conséquent, ceux qui ont le plus d'expérience doivent diriger.
2º Les volontaires doivent avoir sur eux un manuel d'instructions.
3º A l'époque des manifestations une revue des volontaires aura lieu où seront données les instructions spéciales.
4º Dans les gares, les volontaires ne doivent pas se grouper en un seul point, à l'endroit où doit se trouver le comité de réception, par exemple, mais se disséminer parmi la foule.
5º De grandes foules ne doivent jamais pénétrer dans les gares. Elles ne peuvent manquer de gêner la circulation. Il y a autant d'honneur à attendre à l'extérieur.
6º Le premier devoir des volontaires est de s'assurer que les bagages des autres voyageurs ne sont pas piétinés.
7º Les manifestants ne doivent pénétrer dans la gare que quelques instants avant l'heure de l'arrivée.
8º Un passage libre doit être ménagé en face du train pour donner accès aux autres voyageurs.
9º Un autre passage devrait, si possible, être ménagé à mi-chemin au milieu des manifestants pour permettre aux chefs de sortir.
10º Ne pas faire de haie. C'est humiliant.
11º Les manifestants doivent rester à leur place jusqu'à ce que le chef ait pris place dans sa voiture ou jusqu'à ce qu'un volontaire autorisé ait donné le signal convenu.
12º Les cris nationaux ne doivent pas être poussés n'importe comment, n'importe quand, ni tout le temps, et doivent être convenus d'avance. Ils doivent être poussés seulement à l'arrivée du train et lorsque les chefs ont pris place dans leurs voitures, et de temps à autre pendant le trajet. Il serait absurde d'élever des objections sous prétexte que la manifestation perd de sa spontanéité et devient machinale. La spontanéité dépend du nombre, de l'enthousiasme créé par les cris et par-dessus tout de la physionomie générale des manifestants, non pas de la force ni de la variété des bruits. La nature des manifestations d'une nation est caractéristique du genre d'éducation qu'elle a reçu. Un Mahométan qui prie silencieusement dans sa mosquée exprime tout aussi bien ses sentiments qu'un Hindou dans son temple en faisant retentir sa voix ou son gong ou l'un et l'autre.
13º Il faut que la foule s'aligne sur le parcours et ne suive pas les voitures. Si des piétons font partie du cortège, ils doivent prendre leur place sans bruit et avec ordre et ne pas s'y joindre selon leur fantaisie.
14º La foule ne doit pas entourer le chef, mais au contraire s'écarter de lui.
15º Ceux qui se trouvent au dernier rang ou à la circonférence ne doivent jamais pousser devant eux mais suivre le mouvement lorsque la poussée a lieu de leur côté.
16º Il faut protéger particulièrement les femmes qui se trouvent dans la foule.
17º Il ne faut jamais amener de jeunes enfants dans la foule.
18º Il faut qu'aux réunions les volontaires soient dispersés dans la foule, qu'ils sachent faire des signaux avec un drapeau ou avec un sifflet afin de se communiquer leurs instructions lorsqu'ils ne sont pas à portée de la voix.
19º Ce n'est pas à l'auditoire de maintenir l'ordre. Il le fait en restant immobile et en gardant le silence.
20º Il faut avant toute chose une obéissance absolue aux ordres des volontaires.
Cette liste n'a pas la prétention d'être complète. Elle ne fait qu'indiquer quelques exemples et a pour but de stimuler la pensée et de faire naître la discussion. J'espère que tous les journaux de langues indigènes traduiront cet article.
_8 septembre 1920._
[70] Mob: anglais pour _populace_.
[71] M. Gandhi écrit dans la _Jeune Inde_ du 27 octobre 1920 sous le titre «Notre dernier voyage».--Mon expérience s'enrichit tellement à chacun de mes voyages qu'il m'est difficile d'en donner au lecteur un compte rendu régulier. Il faut donc que je me contente d'ajouter à notre fonds en parlant de la nécessité de la discipline et de l'organisation. J'ai déjà raconté nos expériences jusqu'au voyage à Cawnpore. J'appréhendais notre arrivée... Les dispositions prises à la gare ne laissaient rien à désirer. Une foule énorme était venue à notre rencontre, mais la discipline était si parfaite que nous pûmes passer entre deux rangées serrées d'hommes sans qu'un seul bougeât avant que nous ayons pris place dans les automobiles. Ce qui aurait pu nous faire perdre une demi-heure prit cinq minutes. Le cortège avait été heureusement supprimé. Le programme de la journée était organisé avec autant de méthode que la réception à la gare. Nous étions arrivés à huit heures et n'avions qu'une journée à notre disposition, mais dans cet intervalle, il nous fut possible d'assister à une réunion des travailleurs, d'avoir une entrevue personnelle avec M. Frazier Hunt du _Chicago Tribune_, de nous rendre au Home pour les Veuves, d'inaugurer l'Ecole nationale de Gujerati, d'assister à une réunion des dames du Gujerat, d'inaugurer un tribunal national d'arbitrage, d'assister à une réunion en plein air et enfin de causer avec les visiteurs. Tout cela eut lieu sans précipitation et sans fatigue inutile. Il y eut un peu de confusion tout d'abord à la réunion en plein air. Nous apprîmes qu'aucun ordre n'avait été donné aux volontaires, mais après quelque difficulté un silence parfait régna, et l'auditoire écouta dans le silence le plus absolu trois solides discours. Je suis convaincu que dès que nous serons organisés le «Swaraj» sera établi. Dans un pays comme le nôtre il suffit du refus organisé de nous laisser gouverner par une puissance étrangère... Le voyage de nuit jusqu'à Bhiwani ne nous laissa pas une seconde de repos. La foule insista pour que nous nous montrions. Quelqu'un fit entendre que les «Mahatmas» n'avaient pas besoin de repos et que c'était leur devoir de se montrer. Certains devinrent positivement furieux parce que nous refusâmes énergiquement de nous lever. Un autre fit la remarque qu'il était très imprudent de notre part de ne pas respecter le désir du peuple en nous levant pour nous laisser voir. Enfin, n'ayant pas dormi nous atteignîmes Bhiwani. Environ 40.000 personnes étaient venues des villages d'alentour. Je craignais que nous ne fussions complètement écrasés mais à mon agréable surprise l'ordre fut parfait. Ni bousculade ni allées et venues inutiles et bruyantes à la gare, chacun resta à sa place. La procession s'organisa sans difficulté malgré une foule compacte. L'ordre au _Pandal_ fut encore plus remarquable. C'était une immense construction sans aucune prétention artistique. Il n'y avait pas de chaises même pour le Président. Les visiteurs de marque étaient assis sur une estrade massive et pratique construite au centre du _Pandal_. Bien qu'il y eût plus de douze mille personnes, le _Pandal_ semblait spacieux. On y accédait par de larges voies. Le sol était creusé de façon à s'incliner vers le centre. Il était possible à tous de voir sans difficulté. Ma seule remarque c'est que le demi-cercle est préférable, aucune place ne devant se trouver derrière l'estrade...
M'étant renseigné j'appris que cette fois la foule était venue des alentours uniquement pour nous voir. L'obligation de se montrer est devenue des plus embarrassantes et prend beaucoup de temps. Elle m'oblige à une tension nerveuse excessive et me prive de la tranquillité dont j'aurais besoin pour écrire pendant les rares instants dont je dispose pendant mes voyages. Un manque de réflexion en est largement responsable. Il faut que les travailleurs pour la cause organisent ces manifestations avec méthode ou qu'elles soient tout à fait supprimées. Heureusement qu'elles sont amicales et n'occasionnent jamais de troubles. Mais imaginez la confusion si nous entreprenions des manifestations hostiles. Qu'arriverait-il s'il nous fallait diriger de telles foules sous le feu ou si elles étaient excitées par la colère? Je me rendis compte à Tundla que la Désobéissance Civile en masse était impossible avec une foule comme celle qui s'y trouvait. Nous ne pouvons rien accomplir d'efficace si nous n'avons la certitude lorsque nous communiquons nos instructions d'être obéis implicitement. Il faut donc que les «volontaires» apprennent à diriger la foule. Une foule indienne devient aisément des plus dociles et des plus maniables, seulement il faut l'y préparer. Et quand elle ne l'est pas il est plus sage de ne pas organiser de rassemblements.
TROIS CRIS NATIONAUX
Pendant mon voyage de Madras, j'eus l'occasion à Bedzwada de faire quelques remarques au sujet des cris nationaux et de suggérer qu'il vaudrait mieux en avoir pour des idéaux que pour des hommes. Je demandai à l'auditoire de remplacer _Mahatma Gandhiki Jai_ et _Mahomed Ali-Shaukat Aliki Jai_ par _Hindu Mussalmanki Jai_. Notre frère Shaukat Ali, qui parla ensuite, l'établit comme règle. Il avait remarqué qu'en dépit de l'Union Hindoue-Musulmane, si les Hindous criaient _Bande Mataram_, les musulmans faisaient immédiatement retentir _Allaho Akbar_ et vice versa. Ceci, dit-il fort justement, était discordant pour l'oreille et montrait que le peuple n'agissait pas en communion d'esprit. Trois cris seulement devraient être admis: _Allaho Akbar_ chanté joyeusement par les Hindous et les Musulmans pour exprimer que Dieu seul est grand et nul autre. Le second cri devrait être _Bande Mataram_ (Salut Patrie) ou _Bharat Mataki Jai_ (Victoire à Notre Mère Hind). Le troisième, _Hindu Mussulmanki Jai_, sans lequel il ne saurait y avoir de victoire pour l'Inde ni de vraie démonstration de la grandeur de Dieu. Je désirerais vivement que les journaux et les hommes politiques adoptent l'idée du Maulana et décident le peuple à ne pousser que ces trois cris. Ils expriment beaucoup de choses. Le premier est une prière, une confession de notre insignifiance et par conséquent un signe d'humilité. C'est un cri pour lequel tous les Musulmans et tous les Hindous devraient s'unir dans un sentiment de respect et de prière. Il ne faut pas que les Hindous hésitent à employer des mots arabes lorsque le sens en est non seulement inoffensif mais ennoblissant. Dieu n'attache pas d'importance à une langue plus qu'à une autre. _Bande Mataram_ en dehors des souvenirs merveilleux qu'il évoque, exprime l'unique souhait national, à savoir que l'Inde s'élève et atteigne toute sa grandeur. Et je préférerais _Bande Mataram_ à _Bharat Mataki Jai_ parce que ce serait reconnaître courtoisement la supériorité du Bengale par le cœur et l'intelligence; et comme l'Inde ne peut rien devenir sans l'union de l'âme hindoue et de l'âme musulmane, _Hindu-Mussulmanki Jai_ est un cri que nous n'oublierons sans doute jamais.
Ces cris ne doivent pas être poussés d'une façon discordante. Dès que quelqu'un lance un des trois, tout le monde doit immédiatement le reprendre et chacun ne pas hurler celui qu'il préfère. Qui ne veut pas s'y joindre peut s'abstenir et doit considérer comme un manquement aux bonnes manières d'intercaler le sien lorsqu'un autre a été poussé. Il serait également préférable que les trois cris fussent dans l'ordre cité plus haut. Il ne faut pas non plus qu'ils soient répétés trop fréquemment. Lorsqu'un chef populaire traverse une gare on entend parfois le même hurlement poussé sans interruption. Je ne crois pas que ce bruit incessant fasse le moindre bien à la nation si ce n'est de lui fournir un médiocre exercice pour les poumons. Il faudrait songer en outre aux nerfs de notre chef. C'est un gaspillage national de le tenir occupé à regarder la foule ou de l'obliger à écouter pendant une demi-heure de suite un cri poussé en son honneur ou en l'honneur d'un autre. Il nous faut cultiver le sens des proportions.
_8 septembre 1920._
LA HANTISE DES ÉCOLES ET DES COLLÈGES UNIVERSITAIRES
On a beaucoup parlé et beaucoup écrit contre notre intention de boycotter les écoles et les collèges universitaires placés sous le contrôle du Gouvernement. On dit que notre proposition est «malfaisante», «nuisible» et «contraire aux intérêts les plus importants du pays»...
J'ai fait tout mon possible pour découvrir mon erreur, mais ces efforts n'ont abouti qu'à fortifier ma conviction; ce serait une faute aussi grave de recevoir du gouvernement une éducation quelconque, toute supérieure qu'elle puisse être, que de boire le lait le plus crémeux s'il renfermait du poison. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Les adversaires de ma suggestion ne se rendent pas suffisamment compte des injustices commises envers le Califat et au Pendjab. Ils ne sentent pas que ces injustices démontrent d'une façon concluante comment l'activité du gouvernement actuel dans son ensemble est nuisible au progrès national... Je suis absolument certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école où ils risqueraient de recevoir une éducation qui les avilisse au lieu de les ennoblir. Je suis également certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école gouvernée, dirigée ou même influencée par un voleur qui leur aurait pris ce qu'ils possédaient. Je considère que les enfants de la nation sont avilis dans les écoles et collèges du gouvernement. Je considère que ces écoles et ces collèges sont sous l'influence d'un gouvernement qui a volontairement dépouillé la nation de son honneur et par conséquent qu'il est du devoir de la nation d'en retirer ses enfants. Il est possible que même dans ces écoles certains résistent à cet avilissement; mais il serait mal d'encourager l'humiliation nationale qui s'y poursuit parce que quelques-uns se sont élevés au-dessus de leur entourage. A mon avis il est trop évident à l'heure actuelle que les chefs révérés de la nation ne se rendent pas compte de cette corruption des écoles placées sous le contrôle du gouvernement.