La jeune Inde

Part 15

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Une longue préparation n'est pas nécessaire pour qu'un peuple cultivé et intelligent l'accomplisse. Il n'est pas difficile de lui mettre entre les mains un but et un programme communs. Seulement il ne s'agit pas de parler mais d'agir et d'organiser. Je proposerais donc qu'on s'efforçât de réunir avant le 30 juin le nom d'au moins dix millions de membres dans le Congrès. Aucune inscription ne serait valable sans le payement des 4 annas et l'adhésion à la doctrine. Nous devons essayer d'obtenir l'adhésion de tous les adultes d'une même famille et mettre notre fierté à avoir sur nos listes autant de noms de femmes que de noms d'hommes. Nous devons nous efforcer de persuader à tous les Musulmans, à toutes les castes, à tous les artisans et à tous les parias de signer. Alors ce registre électoral sera le plus démocratique du monde entier.

Si les propositions que j'ai faites obtiennent l'assentiment général il faut concentrer nos efforts jusqu'au 30 Juin pour obtenir:

1º Dix millions de roupies pour le «fonds Tilak pour le _Swaraj_».

2º Dix millions de membres pour le registre électoral du Congrès.

3º L'introduction du rouet dans deux millions de familles.

Pour recueillir les noms de dix millions de membres, j'estime qu'il faudra que nous nous adressions au moins à deux millions de familles comptant au moins cinq personnes. Les travailleurs pour la cause peuvent certainement persuader aux familles des membres du Congrès de posséder un rouet chacune. Deux millions cinq cent mille rouets pour 21 provinces n'est pas une ambition tellement démesurée.

Ne gaspillons pas nos forces à réfléchir à trop de problèmes nationaux et à leurs solutions. Le malade qui essaye trop de remèdes à la fois meurt; un médecin qui expérimente sur son malade une combinaison de remèdes risque de perdre sa réputation et de passer pour un charlatan. Il est aussi nécessaire d'être chaste dans son travail que de l'être dans la vie; toute dissipation est mauvaise. Nous avons jusqu'à présent tiré chacun de notre côté et gaspillé de la façon la plus extravagante l'énergie nationale. Il est possible de boycotter le tissu étranger en une année. Il est aisé pour des travailleurs sincères de mettre en mouvement une organisation qui fonctionne. Si nous parvenons à recueillir, en nous y prenant avec méthode, dix millions de roupies nous ferons naître immédiatement la confiance; ce sera un témoignage tangible de notre détermination et de notre bonne foi.

Ce programme ne signifie point qu'il nous faille abandonner les autres activités de la Non-Coopération. Celles-ci se poursuivent. L'alcoolisme et l'intouchabilité doivent disparaître. Le mouvement pour l'éducation croît d'une façon régulière. Les institutions nationales qui ont pris naissance, si elles sont bien dirigées, continueront à s'étendre et attireront ceux des étudiants qui hésitent encore. Les avocats, classe toujours prudente et intéressée par éducation, suivront le mouvement dès qu'ils le verront progresser. Le boycottage des tribunaux par le public avance d'une façon satisfaisante. A l'heure actuelle ces divers points ne demandent plus qu'une concentration d'effort général. Ils se rapportent à des classes particulières. Mais les trois choses dont j'ai parlé sont les plus importantes. Il faut qu'on s'en occupe maintenant; sinon le mouvement en tant que mouvement des masses est condamné à un échec.

_30 mars 1921_

LE DRAPEAU NATIONAL

Un drapeau est nécessaire à toute nation. Des milliers d'hommes ont donné leur vie pour lui. C'est assurément une des formes de l'idolâtrie qu'il serait mauvais de détruire. Un drapeau représente un idéal. _L'Union Jack_ que l'on déploie évoque au cœur des Anglais des sentiments dont il serait difficile d'évaluer la force, les _Stars and Stripes_ des Américains leur représentent un monde, l'étoile et le croissant font naître dans l'Islam la plus noble bravoure.

Nous aurons besoin également, nous autres Indiens: Hindous, Mahométans, Chrétiens, Juifs, et tous ceux dont l'Inde est le pays, d'un drapeau commun pour lequel nous serons prêts à vivre et à mourir.

..... C'est à un habitant du Pendjab, que revient l'honneur d'avoir proposé un projet de drapeau digne d'arrêter l'attention. Lala Hansrag de Jullunder, en discutant l'avenir du Rouet, suggéra que celui-ci fût représenté sur le drapeau du Swaraj..... Je me rendis compte que le drapeau devait représenter les autres religions en même temps que la religion hindoue et l'Islam. L'Union Hindoue-Musulmane[79] n'est pas un terme qui exclut mais qui inclut, au contraire. Elle est le symbole de toutes les croyances de l'Inde..... Je proposai donc que le rouet fût représenté sur un fond blanc vert et rouge. La partie blanche représenterait toutes les autres religions et aurait, comme leur nombre est plus faible, la première place. La couleur de l'Islam viendrait ensuite et le rouge hindou en dernier pour indiquer que les plus forts doivent protéger les plus faibles. D'autre part, le blanc signifie pureté et paix... Et pour indiquer que le plus faible est l'égal du plus fort les trois couleurs seraient réparties également.

Mais l'Inde en tant que nation ne saurait vivre et mourir que pour le rouet. Toute femme dira qu'avec le départ du rouet le bonheur de l'Inde et sa prospérité disparurent. Rien n'a réveillé les qualités de la femme et des masses comme l'appel du rouet. Les masses reconnaissent dans le rouet l'instrument qui assure l'existence, les femmes le considèrent comme le gardien de leur chasteté. Toutes les veuves que j'ai rencontrées retrouvent en lui un ami cher, longtemps négligé. Le rétablir est l'unique moyen de nourrir des milliers de bouches affamées. Il n'existe pas de projet de développement industriel qui puisse résoudre le problème de la pauvreté croissante du paysan de l'Inde. L'Inde n'est pas une petite île, c'est un vaste continent qu'il est impossible de convertir comme l'Angleterre en pays industriel. Et nous devons résolument nous dresser contre toute tentative d'exploitation du monde extérieur. Notre seule planche de salut consiste à employer les heures perdues de la nation à convertir notre coton en tissus dans nos chaumières. Le rouet est par conséquent aussi nécessaire à l'existence indienne que l'air et l'eau.

De plus les Musulmans lui accordent une place aussi importante que les Hindous. A la vérité les Musulmans s'y mettent même avec plus d'enthousiasme. La femme Musulmane est femme d'intérieur et peut à présent ajouter quelques sous aux maigres ressources que son mari apporte à la famille. Le rouet est donc en même temps le facteur commun le plus naturel et le plus important de l'existence nationale. Il nous sert à informer le monde qu'en ce qui concerne nos vêtements et notre nourriture, nous sommes résolus à ne dépendre que de nous-mêmes. Ceux qui partagent ma croyance vont se hâter de posséder un rouet et d'avoir un drapeau national comme je viens de le décrire.

Il va sans dire que le drapeau doit être en _Khaddar_ car c'est par le tissu grossier que l'Inde restera indépendante des marchés étrangers. Je conseillerais à tous les groupements religieux, s'ils approuvent mon idée, de tisser dans l'angle gauche de leurs bannières un drapeau national minuscule. La dimension réglementaire du drapeau doit pouvoir contenir le dessin d'un rouet de grandeur naturelle.

_13 avril 1921_

[79] Lorsque M. Gandhi parle de l'Union Hindoue-Musulmane il faut considérer cette expression dans son sens le plus large qui signifie l'Union de toutes les croyances. Voici ce qu'il écrivit dans la _Jeune Inde_ du 15 août 1921 sous le titre _Les Chrétiens et la Non-Coopération_.

Un Chrétien Indien m'écrit:

«Je suis fâché que vous ne nous considériez pas, nous autres Indiens chrétiens comme faisant partie du peuple de l'Inde. J'ai remarqué bien souvent dans la _Jeune Inde_ que vous parlez des Musulmans, des Hindous, des Sikhs mais jamais des Chrétiens.

«Je voudrais que vous fussiez persuadé que nous, Chrétiens indiens, faisons également partie du peuple de l'Inde et que nous nous intéressons beaucoup aux affaires personnelles de l'Inde. Je suis certain que peu d'Indiens ont pris part à la Non-Coopération aussi complètement que les chrétiens. J'ai pour mon pays une grande affection et suis moi-même un Non-Coopérateur. Je vous promets de vous adresser de temps à autre des nouvelles sur la condition des Indiens en Mésopotamie.»

Je puis assurer à notre correspondant et à tous les autres chrétiens que la Non-Coopération ne tient compte ni de croyances ni de race. Elle les appelle et les admet toutes dans son troupeau. Un grand nombre de chrétiens ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_. Il y a des Chrétiens Indiens au premier rang des Non-Coopérateurs. On parle constamment des Musulmans et des Hindous parce que jusqu'à présent ces derniers se considéraient comme des ennemis. Lorsque dans ces colonnes, une race est mentionnée spécialement c'est qu'il y a pour cela une raison particulière.

(Ce qui précède fut suivi de la note suivante parue le 23 septembre 1921.)

_Non-Coopérateurs Chrétiens._--Un étudiant Chrétien m'écrit: «Bien que nous soyons des étudiants Chrétiens vous êtes notre chef national et nous avons le sentiment que c'est de vous que nous devons apprendre ce que l'Inde représente et quel est son héritage spirituel. Voulez-vous me dire quelle est votre opinion sur le Christianisme occidental et me donner quelques suggestions constructives au point de vue de son organisation, de son culte, de son ministère?» Celui qui m'interrogeait ainsi, ignorait qu'il m'entraînait au-delà de mes connaissances. J'éprouve la plus grande joie à voir l'intérêt croissant que prennent les Chrétiens indiens au grand mouvement national. Je sais que des centaines de Chrétiens pauvres de Bombay ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_ aussi généreusement que leurs moyens le leur permettaient. Je sais qu'un certain nombre de chrétiens instruits consacrent leurs talents à l'œuvre nationale. Je me propose donc de satisfaire mon lecteur, non comme il l'entend, mais de la seule façon qui me soit possible.

L'Inde de l'avenir immédiat représente la tolérance de toutes les religions. Son héritage spirituel c'est la simplicité de vie et la grandeur de la pensée. Je considère le Christianisme occidental tel qu'on le pratique comme une négation du Christianisme du Christ. Je ne puis m'imaginer Jésus s'il eût vécu parmi nous approuvant les institutions chrétiennes, le culte ou ses ministres modernes. Si les Chrétiens Indiens s'en tenaient au Sermon sur la Montagne que le Christ adressa, non seulement aux disciples pacifiques, mais au monde gémissant, ils ne pourraient se tromper. Ils verraient qu'aucune religion n'est fausse et que si tous vivaient selon leurs lumières et dans la crainte de Dieu, ils n'auraient pas besoin de s'inquiéter d'institutions, de formes du culte, ni de ministres. Les pharisiens avaient tout cela, mais Jésus n'en voulut point parce que leurs fonctions leur servaient à cacher leur hypocrisie ou pire encore. Coopérer avec les formes du Bien, non-coopérer avec les formes du Mal sont les deux choses indispensables pour mener une existence vertueuse et pure, qu'on l'appelle Hindoue, Musulmane ou Chrétienne.

LES BRUMES

Chaque fois que je vois mes amis se tromper sur le sens du mouvement je me répète à moi-même ces mots d'un hymne célèbre: «Nous nous connaîtrons mieux lorsque les brumes seront dispersées.» Un de mes amis vient de m'envoyer certains paragraphes sur la Non-Coopération parus dans le _Servant of India_ du 14 courant. Vouloir expliquer les résolutions et raisons est une tâche si vaine! L'année passera vite et nos actions plus que nos paroles démontreront le sens de la Non-Coopération.

Pour moi la Non-Coopération n'est pas suspendue et ne le sera jamais tant que le gouvernement ne se sera pas purgé de la honte de ses crimes contre l'Inde, les Musulmans, et les habitants du Pendjab; et tant qu'il n'aura pas transformé son système pour répondre à la demande de la nation..... Il n'est guère besoin à présent de propagande verbale. L'exemple de ceux qui ont renoncé à leurs titres, à leurs écoles, à leurs tribunaux, à leurs conseils est une propagande plus efficace que le plus éloquent des discours. Les écoles nationales se multiplient... A mesure que les prudents et les timides se rendront compte que le mouvement de Non-Coopération est un effort sérieux et religieux et que les gens s'y intéressent d'une façon permanente, eux aussi feront acte de renoncement.

Je ne serais pas surpris si l'histoire du mouvement dans l'Afrique du Sud se répétait aux Indes. Je serais même étonné s'il en était autrement. Le mouvement de l'Afrique du Sud débuta par un vote à l'unanimité. Dès qu'il fut entrepris, la majorité faiblit, 150 personnes seulement se montrèrent résolues à courir le risque d'être emprisonnées. Il y eut un accord, puis une nouvelle rupture et tout reprit à nouveau. Personne ne croyait, sauf quelques-uns parmi nous, que la réponse à notre appel viendrait à temps. Au commencement de la dernière phase, seize personnes furent emprisonnées. Alors ce fut un véritable assaut. La communauté entière s'élança comme une vague qui s'enfle. Sans organisation, sans propagande, 40000 personnes risquèrent la prison. On sait la suite, et que satisfaction entière fut accordée. Une révolution avait eu lieu sans que le sang fût versé; uniquement par une discipline énergique de souffrance personnelle.

Je me refuse à croire que l'Inde ne soit pas capable d'en faire autant. Rappelons ici les paroles de Lord Canning: «Sous le ciel bleu et serein de l'Inde un nuage gros comme le pouce peut paraître à l'horizon mais nul ne sait quelles proportions gigantesques il ne prendra pas tout à coup, ni quand il éclatera.» J'ignore à quel moment l'Inde agira d'un seul accord, mais je puis dire ceci: les classes cultivées auxquelles le Congrès s'est adressé répondront d'une façon digne de la nation probablement dans le courant de cette année.

Mais, quelle que soit leur attitude, le progrès de la nation ne saurait dépendre d'une seule personne ou d'une seule classe. Les artisans sans éducation, les femmes, les hommes du peuple prennent part au mouvement. L'appel fait aux classes cultivées leur a préparé le chemin. Il fallait séparer les boucs des brebis. Il a fallu mettre à l'épreuve les classes cultivées. C'était à elles à donner l'exemple. La Non-Coopération a, Dieu merci, jusqu'à présent suivi son cours naturel.

La propagande du _Swadeshi_ sous sa forme exclusive et intensive devait venir à son tour. Le _Swadeshi_ faisait et fait partie du programme de Non-Coopération. Il en est à mon avis la partie la plus importante, la plus certaine et la plus sûre. Il était impossible de l'entreprendre plus tôt sous sa forme actuelle. Il fallait que, pour arriver au rouet, la voie fût libre devant le pays. Il fallait que celui-ci fût débarrassé de ses vieilles superstitions et de ses préjugés. Il fallait qu'il comprît l'inutilité de boycotter uniquement les marchandises anglaises et de boycotter _toutes_ les marchandises étrangères. Il fallait qu'on lui eût montré qu'il avait perdu sa liberté en abandonnant le _Swadeshi_ pour les tissus, et qu'il pouvait la reconquérir en se remettant à porter des vêtements dont l'étoffe était filée et tissée à la main,.. Il fallait qu'il se rendît compte que son épuisement ne provenait pas tant de l'armée qui la saigne que de la perte de cette industrie supplémentaire qui enlevait à l'Inde sa vitalité, et faisait de la famine un état chronique dans l'existence de l'Inde. Il fallait que dans chaque province se montrassent des hommes qui croyaient au rouet. Le peuple, alors ne pouvait faire autrement que d'apprécier la beauté et l'utilité du _Khaddar_.

Tout ceci est maintenant un fait accompli[80]. Les dix millions d'hommes et de femmes et les dix millions de roupies sont indispensables pour faire revivre le _Dharma_[81] national.

Le problème ne consiste pas à trouver quelques _charkas_ mais à les placer dans chacune des 10 millions de familles. Il consiste à fabriquer et à distribuer tout le tissu dont l'Inde a besoin. Ce n'est pas dix millions de roupies qui peuvent le faire. Mais si, avant le 30 juin, l'Inde est capable de trouver les 10 millions de roupies et les 10 millions d'hommes et de femmes et de distribuer dans autant de familles 2 millions de _charkas_ marchant bien, elle est presque capable d'obtenir le _Swaraj_, car l'effort accompli par le pays tout entier aura développé ces qualités qui rendent une nation bonne, grande, puissante et indépendante. Lorsque par un effort volontaire l'Inde sera parvenue à boycotter complètement le tissu étranger, elle sera prête pour le _Swaraj_. Je puis alors promettre que tous les forts des villes de l'Inde auront cessé d'être une insolente menace à sa liberté et deviendront des jardins où ses enfants joueront. Alors les rapports entre les Anglais et nous seront purifiés...

Les Anglais, s'ils le désirent, resteront aux Indes en amis et en égaux, avec le seul et unique but d'aider et de servir vraiment l'Inde. L'intention du mouvement de non-coopération est d'inviter les Anglais à coopérer avec nous à des conditions honorables ou à se retirer de notre pays. C'est un mouvement qui veut placer sur une base pure nos relations réciproques et les définir de façon à satisfaire notre respect de nous-mêmes et notre dignité. Donnez à ce mouvement le nom qu'il vous plaira; appelez-le _Swadeshi_ et tempérance. Supposez, si vous voulez, que tous les mois passés ont été une perte d'énergie. Je propose au gouvernement et aux amis du parti modéré de coopérer avec la nation pour rendre le filage général et déclarer que l'alcoolisme est un crime. Aucun parti n'a besoin de se demander quel sera le résultat de ces deux mouvements. On jugera de l'arbre à ses fruits.

_20 avril 1921_

[80] Le 21 juillet 1920 avait paru dans _la Jeune Inde_ un article consacré à _La musique du Rouet_ que nous reproduisons ci-dessous.

Lentement et sûrement la musique du plus ancien instrument de l'Inde pénètre dans la société. Pandit Malavijayi a déclaré qu'il ne serait pas satisfait avant que toutes les _Ranis_ et _Mahranis_ filent pour la nation avant que les _Ranas_ et _Mahranas_ soient assis derrière leurs métiers, tissant les étoffes employées par la nation. Ils ont l'exemple d'Aurangzeb qui fabriquait lui-même ses bonnets. Un plus grand Empereur Kabir, tissait lui aussi et a immortalisé son art. Les reines d'Europe filaient avant que l'Europe se laissât prendre aux pièges de Satan... «Lorsqu'Adam bêchait et qu'Eve filait qui donc était Gentilhomme?» est une phrase qui rappelle l'antique dignité de cet art... Panditji peut à juste titre espérer qu'il entraînera la noblesse de l'Inde à reprendre l'antique profession de notre terre sacrée. La renaissance de sa prospérité et de sa véritable indépendance ne dépend pas du bruit des armes, elle dépend en grande partie de la réintroduction dans chaque intérieur de la musique du rouet. Le chant en est plus doux et plus profitable que la musique exécrable des harmoniums et des accordéons...

Nos lecteurs n'ignorent pas qu'à Bombay les dames de familles nobles se sont déjà mises à filer. La Doctoresse Manekbai Bahudarji essaye actuellement d'introduire cet art qu'elle connaît déjà dans le Sevasadan. Son Altesse la Begum Saheba de Janjira et sa sœur Atia Begum Rahiman se sont également mises à apprendre.

Je sais que certains de mes amis se moquent de la tentative pour faire renaître ce grand art. Ils me rappellent qu'à notre époque de filatures, de machines à coudre et de machines à écrire il n'y a qu'un fou pour espérer faire revivre le rouet tombé en désuétude. Ces amis oublient que la machine à coudre n'a pas encore détrôné l'aiguille et que malgré la machine à écrire, la main a conservé toute sa souplesse. Il n'y a aucune raison pour que les filatures ne demeurent pas à côté du rouet comme la cuisine domestique subsiste à côté des hôtels. En vérité les machines à écrire et les machines à coudre peuvent disparaître, l'aiguille et la plume de roseau continueront à exister, les filatures peuvent être détruites, le rouet est une nécessité nationale. Je voudrais que les sceptiques se rendissent dans les humbles demeures où le rouet de nouveau augmente les faibles ressources et qu'ils demandent à ceux qui y vivent si le rouet n'a pas apporté la joie à leur foyer.

D'ici peu l'Inde possédera un rouet modernisé, invention merveilleuse d'un patient artisan du Deccan. Il est fait de matériaux fort simples, sa fabrication n'a rien de compliqué, il sera peu coûteux et facile à réparer. Il produira une quantité de fil supérieure à celle que produit le rouet ordinaire et peut être mis entre les mains d'un enfant de cinq ans. Mais que ce nouvel instrument donne ou non ce qu'il promet, je suis persuadé que la renaissance de ces deux arts: filage et tissage contribuera beaucoup à la régénération morale et économique de l'Inde. Il faut aux milliers d'individus une industrie simple qui s'ajoute à l'agriculture. Filer était autrefois l'industrie des campagnes et si l'on veut sauver des milliers d'êtres de la faim il faut qu'on leur donne le moyen d'introduire à nouveau le rouet dans leur demeure et que chaque village possède comme autrefois son tisserand.

[81] _Dharma_: Loi Spirituelle.

L'ÉDUCATION ANGLAISE

Un ami me demande de donner mon opinion réfléchie sur la valeur de l'éducation anglaise et d'expliquer les paroles que j'ai prononcées sur la grève à Cuttack..... Je consens avec plaisir à répondre à son désir.

A mon avis bien réfléchi l'éducation anglaise, par la méthode employée, a émasculé les Indiens qui l'ont reçue. Elle a causé à l'étudiant une tension nerveuse excessive et a fait de nous des imitateurs. La façon dont notre langue maternelle a été privée de la place qui lui appartient forme l'un des plus pénibles chapitres de l'histoire de nos rapports avec l'Angleterre. Ramo Hhan Rai aurait été un plus grand réformateur et Lokamania[82] Tilak[83] un plus grand savant s'ils n'avaient été forcés de commencer avec le désavantage de penser en anglais et d'exprimer presque entièrement leurs idées dans cette langue. Leur influence sur le peuple, si merveilleuse soit-elle, eût été plus grande encore s'ils avaient été élevés sous un système moins contre-nature. Sans doute tous deux ont bénéficié de leur connaissance des riches trésors de la littérature anglaise, mais ceux-ci auraient dû leur être accessibles dans leur propre langue. Aucun pays ne peut devenir une nation s'il ne produit qu'une race de traducteurs. Songez à ce qui fût arrivé aux Anglais s'ils n'avaient eu de la Bible une version autorisée. Je crois certainement que Chaitanya, Kabir, Nanak, Guru Govindsing, Sivaji et Pratap étaient de plus grands hommes que Ram Mohan Rai et Tilak. Je sais que toute comparaison est odieuse. Ils ont été également grands à leur façon.