Chapter 5
Quatre gouverneurs ont _régné_ à Laybach entre 1811 et 1813: le maréchal Marmont, duc de Raguse, le général comte Bertrand, le maréchal Junot, duc d'Abrantès, et Fouché, duc d'Otrante. Au premier rang de la colonie se trouvait l'intendant général M. de Chabrol, un administrateur actif et capable; il était secondé par le maître des requêtes Las Cases, le futur compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène[96]. «À cette époque, dit le biographe de Fouché, où l'extension de l'Empire avait créé un réel cosmopolitisme en facilitant les relations et les allées et venues de pays à pays, on avait vu apparaître à la «cour» de Laybach plusieurs personnages de la société parisienne qui y apportaient les modes, les bruits et l'air des Tuileries. À côté des officiers et administrateurs groupés autour du gouverneur général, d'autres fonctionnaires, Italiens en grande partie, mais aussi Croates, Dalmates et Istriens, des seigneurs allemands et des chefs slavons, et jusqu'à des évêques grecs ou italiens, jusqu'à des chefs de _pandours albanais_, jusqu'à des envoyés de pachas voisins, créaient au palais du gouverneur une cour disparate, originale et assez brillante où se sentait un vague goût d'Orient mêlé aux élégances du faubourg Saint-Honoré; où des auditeurs frais émoulus du Conseil d'État coudoyaient des chanoinesses autrichiennes, des officiers vénitiens, des chefs auxiliaires croates, des prélats orthodoxes et des ambassadeurs monténégrins et bosniaques. Des fêtes assez fréquentes égayaient cette cour hétéroclite; le _Télégraphe illyrien_ en faisait dans le style bien connu de la presse impériale d'emphatiques comptes rendus. Le lycée où professaient des maîtres de l'Université impériale, ouvrait ses portes au gouverneur général pour de solennelles distributions de prix; de jeunes Dalmates y composaient en latin l'éloge du grand Napoléon, comme le devaient faire, à la même heure, en d'autres lycées, de jeunes Bretons et de jeunes Hollandais[97]; le proviseur haranguait les «jeunes Illyriens» sur le style de Fontanes, croyant faire à la couleur locale une suffisante concession en soutenant, contre toutes les vraisemblances géographiques, qu'ils pouvaient, du haut de leurs montagnes, apercevoir le Pinde et les Thermopyles[98]. Le pays semblait «napoléonisé». Il n'y manquait que la guillotine, mais les fonctionnaires la réclamaient à grands cris. Dès le 23 novembre 1812, elle fut installée à Laybach. On inondait le pays de croix et de rosettes de la Légion d'honneur: grands seigneurs, évêques, chanoines, maires et chefs de pandours participaient à cette manne[99].»
Le poète slovène Vodnik chantait dans une ode:
Napoléon a dit: «Réveille-toi, Illyrie, quatorze siècles durant la mousse t'a recouverte.» Aujourd'hui, Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière. Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre Napoléon; une génération tout entière s'élance de la terre. Appuyée d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la sauver[100].
Mais, malgré ces vers, le gouvernement français ne dura pas longtemps dans les _provinces_. Ni le peuple «illyrien» ni ses voisins n'étaient contents de lui. Les Russes et les Anglais parurent devant Cattaro; les Monténégrins descendirent de leurs montagnes, et à partir de l'automne 1813, les Français ne furent plus maîtres que du pays dominé par leurs canons, c'est-à-dire de quelques places fortes où l'on célébrait d'imaginaires victoires de l'Empereur pour entretenir l'enthousiasme des soldats. Enfin, les événements de 1814 et 1815 replacèrent définitivement l'Illyrie sous la domination de l'Autriche.
Cette occupation momentanée ne resta pas sans conséquences pour la science et pour la littérature[101].
La géographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Monténégro (qui était à deux pas de la garnison française de Cattaro), la Bosnie--pays tous inconnus jusqu'alors--furent étudiés dans une série d'articles, brochures, mémoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps après la restitution des provinces à l'Autriche.
À Laybach, on publie en français des décrets, arrêtés et règlements[102]. On rédige le _Télégraphe officiel des provinces illyriennes_, journal tétraglotte, publié par le gouvernement (en français, italien, allemand et slovène[103]). À Trieste, on imprime une grammaire française «à l'usage de la jeunesse guerrière des provinces illyriennes[104]».
En France, les journaux donnent régulièrement des nouvelles du pays et s'efforceront de faire connaître à leurs lecteurs la plus récente conquête impériale[105]. Peu de temps après l'occupation de la République de Raguse par Lauriston (1806), un lettré «slovinique», le comte de Sorgo, fut présenté à Napoléon[106] et élu membre de l'Académie Celtique (plus tard Société des Antiquaires de France). Il lut à cette savante compagnie un _Mémoire sur la langue et les moeurs du peuple slave_[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: «Depuis qu'une partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent réunis à la grande confédération de l'Empire Français, l'histoire, la langue, les antiquités de ces peuples devenus pour les savants français des richesses nationales, peuvent réclamer leur attention et quelques instants de leurs travaux précieux[108].»
En même temps, les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun publient une _Notice géographique et historique sur le Monténégro_ et un _Tableau des Bouches de Cattaro_ (1808). Cette publication populaire donne aussi, en 1809, une _Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie_, et, en 1811, un _Mémoire sur le Monténégro_, par A. Dupré. Cette même année 1811 paraissent: la _Croatie militaire, mémoire sur les régiments frontières_, par le général Andréossy[109]; les _Souvenirs d'un voyage en Dalmatie_, par C. B., du département de Marengo [Dr Charles Botta], ouvrage où l'on parle de la poésie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812, le _Voyage en Bosnie dans les années 1807-1808,_ par Amédée Chaumette-Desfossés, ancien chancelier du consulat général de Bosnie, ouvrage réédité en 1821, connu de Mérimée et utilisé dans _la Guzla_[110]. L'année suivante, M. Depping fait un long _Tableau de Raguse_ pour les _Annales des Voyages_ (t. XXI), où il parle de la littérature «illyrienne» d'après l'ouvrage italien de F.-M. Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une étude sur _l'Illyrie et la Dalmatie_, par le savant autrichien Balthasar Hacquet, et on l'augmente d'un _Mémoire sur la Croatie militaire_[112]. Le _Journal des Débats_ ouvre son feuilleton aux articles sur la poésie «illyrienne», par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attaché à l'ambassade de France à Constantinople, fait paraître une longue notice sur la Dalmatie, dans ses _Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore_. En 1818, A. Dupré s'occupe de nouveau de l'Illyrie: il publie son «essai historique et commercial» sur les _Bouches de Cattaro_[113]. Le dépôt général de la marine fait graver, en 1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levés en 1806 par les officiers français[114]. Le colonel L.-C. Vialla de Sommière, ancien chef d'état-major de la deuxième division de l'armée d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son _Voyage historique et politique au Monténégro_, ouvrage sur lequel Sénancour fait de suite un article dans la _Minerve littéraire_[115]. En même temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul général à la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand _Voyage dans la Grèce_ (5 vol. in-8°) qui contient un bon nombre de pages sur les pays «illyriens». En 1822, Charles Pertusier écrit une étude sur _la Bosnie, considérée dans ses rapports avec l'Empire Ottoman_. Enfin, en 1823, un Dalmate, ancien officier supérieur de la marine, M. le chevalier Bernardini, publie à Paris son _Discours sur la langue illyrienne et sur le caractère des peuples habitant la côte orientale du golfe Adriatique_[116].
Cette abondance d'ouvrages français relatifs au pays de Hyacinthe Maglanovich dispensa l'auteur de _la Guzla_ (comme il le reconnut lui-même) d'une description géographique, politique, etc.[117]
§ 7
CHARLES NODIER EN ILLYRIE
Le 20 septembre 1812, le comte Bertrand, premier gouverneur des provinces illyriennes, signa l'arrêt par lequel M. Ch. Nodier, homme de lettres à Paris, était nommé bibliothécaire de la ville de Laybach. En même temps, il confia à l'auteur du _Peintre de Saltzbourg_ la direction de la partie française du _Télégraphe officiel_. Ce fut M. de Tercy, secrétaire général de l'Intendance en Illyrie, qui demanda et obtint cette place pour son futur beau-frère «dans le double but de lui créer une position et de lui faire partager son exil, fort supportable du reste[118]».
Après avoir difficilement pourvu aux frais d'un long voyage[119], Nodier partit de Paris, en pauvre émigré, à la fin de novembre, emmenant avec lui sa jeune femme malade[120] et son enfant de dix-huit mois qu'il faillit perdre dans une tourmente de neige au Mont-Cenis; cette enfant devait être plus tard la «Notre-Dame de l'Arsenal» à laquelle Alfred de Musset adressera de si jolis vers.
Nodier arriva à Laybach vers la fin de décembre 1812[121]. «J'ai vu enfin l'Illyrie, écrivait-il alors à son ami Charles Weiss, bibliothécaire à Besançon, et à travers des neiges de deux pieds j'ai gagné les rigoureux sommets de la Carniole. À peine avais-je cessé de rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique légèrement vêtu d'un frac de toile lilas, et la tête couverte de son grand chapeau où flottent des rubans de toutes couleurs, que j'ai aperçu l'Istrien frileux qui grelotte sous sa mante de poils de chèvre et son bonnet de laine à trois pièces[122].»
Ce n'est parmi ces paysans exotiques qu'il vécut dans ce nouveau pays. Il habita Laybach et se trouva «au milieu d'une cour qui éclipsait celle de plus d'un roi d'Europe». En décrivant à son ami Weiss un dîner chez le comte de Chabrol, qui remplaçait le gouverneur, il disait qu'il y avait été le seul sans dentelles, sans diamants, sans épée, et qu'il «s'aperçut alors qu'il était encore à Paris[123]».
Il ne s'occupa point de politique à Laybach, lui, l'éternel conspirateur que redoutait Napoléon[124]. «Les éventualités de la possession m'étaient à peu près étrangères», dit-il à propos de ses conversations avec Fouché, conversations qu'il inséra dans les _Souvenirs et portraits_, et qui sont fort sujettes à suspicion[125]. Ses principales occupations se réduisaient à la direction d'une bibliothèque et à la rédaction du _Télégraphe officiel_[126].
Le _Télégraphe officiel_ datait de 1810: Nodier ne l'avait donc pas fondé, comme le prétendent Sainte-Beuve[127], Quérard[128] et M. Georges Vicaire[129]. Trente mois avant l'arrivée du charmant conteur à Laybach, un arrêté du gouverneur, instituant la censure, avait ordonné qu'un journal serait publié par les soins de l'Intendance[130]; le 28 juillet 1810, un prospectus fut lancé pour annoncer la prochaine apparition du _Télégraphe officiel des provinces illyriennes_. Ce journal devait avoir quatre éditions: française, italienne, allemande et slave[131]; il devait paraître deux fois par semaine, in-4°, et contenir, outre les actes publics, «toutes les nouvelles qui pourront influer sur l'esprit des lecteurs et sur les intérêts du commerce».--Remarquons que Nodier (qui, personnellement, ne revendique pas le nom de fondateur du _Télégraphe_ comme le font pour lui ses biographes) mentionne cependant dans ses _Souvenirs_[132] qu'il fut celui qui conseilla à Fouché de publier aussi une «édition en slave vindique» et que Fouché fut enchanté de cette proposition. Comme nous le disions tout à l'heure, la chose était résolue plus de deux ans avant l'arrivée de Nodier à Laybach. Du reste, il ne fut que «directeur chargé de la rédaction du texte françois[133]»; les autres éditions avaient leurs rédacteurs spéciaux.
On ne trouve ce journal ni à la Bibliothèque Nationale, ni dans aucune autre bibliothèque de France. Mais il en existe à Laybach deux collections, toutes deux, il est vrai, incomplètes: au Musée «Rudolphinum» et à la Bibliothèque du Lycée. Nous n'avons pu en obtenir communication, aussi nous bornerons-nous à reproduire la description faite par un lecteur plus heureux, description utilisée par les biographes et bibliographes de Nodier.
«Ce journal (in-4°, bi-hebdomadaire) comprend deux parties. Dans la première se trouvent les lois, décrets et autres actes de l'autorité, ainsi que les dépêches officielles, matériaux fort intéressants pour celui qui entreprend l'étude de cette période historique.
«La partie non officielle ne présente pas moins d'intérêt: car elle était rédigée par un écrivain qui depuis est devenu justement célèbre: Charles Nodier qui, bien que fort jeune encore, avait été nommé conservateur de la Bibliothèque de Laybach et rédacteur du _Télégraphe_.
«Nous ne trouvons, il est vrai, sa signature qu'au bas d'avis indiquant au lecteur les moyens de faire parvenir à la direction les vingt francs, prix de l'abonnement. Mais on reconnaît sans peine l'auteur des articles qui paraissaient dans le corps du journal. Sous cette rubrique toujours neuve; «on nous écrit» de Palerme, ou du Caire, ou de Berlin... nous retrouvons toujours la même langue pure et élégante, le même style limpide et brillant, une argumentation serrée et ingénieuse qui ne laisse aucun doute sur l'identité des nombreux correspondants que le _Télégraphe officiel des provinces illyriennes_ devait entretenir à l'étranger.
«Enfin, sous le titre de «Variétés», nous voyons paraître des études fort curieuses sur les peuples slaves, leurs moeurs, leur langue, leur littérature, et des articles de critique littéraire ou théâtrale, qui sont dus à la plume féconde qui devait produire plus tard tant de morceaux délicats.
«Le _Télégraphe officiel_ dura autant que l'occupation française. Le dernier numéro paru a Laybach est du 24 août; il fallut reculer devant les armées autrichiennes: la rédaction du journal, transportée à Trieste, fit encore paraître huit numéros (69 à 76) dont le dernier est du 26 septembre; ces derniers numéros étaient imprimés en trois langues: français, allemand et italien. C'est ce qui a donné lieu à la légende communément admise du journal polyglotte[134]. Il faut mettre cette légende au rang de beaucoup d'autres et constater que Nodier n'a pas cherché à éclipser le cardinal Mezzofanti: il s'est contenté d'écrire dans sa langue maternelle des pages charmantes qui méritaient mieux que de dormir oubliées dans la poussière d'une bibliothèque étrangère[135].»
N'ayant pas eu entre les mains le _Télégraphe illyrien_, nous ne savons rien de ces articles de Nodier. M. Tomo Matic, qui avait consulté la collection de la Bibliothèque du Lycée, et qui en a donné quelques extraits dans l'_Archiv für slavische Philologie_, ne s'intéressa qu'aux écrits relatifs à la poésie populaire serbo-croate et à la littérature ragusaine; il garda sur le reste le plus complet silence. À en juger d'après la plus grande partie de ce que M. Matic a publié comme de l'inédit[136], et dont on va énumérer de suite les _cinq_ réimpressions postérieures à 1813, Nodier insérait volontiers, dans ses oeuvres ainsi qu'ailleurs, ses articles du _Télégraphe_. Seulement en a-t-il agi de même pour tous? C'est ce que nous nous demandons, avant qu'une réponse ne parvienne de Laybach[137].
Nodier n'était pas très satisfait de son séjour dans la capitale illyrienne. Il devait attendre deux mois ses appointements de bibliothécaire et six mois ses appointements de journaliste, «avec quarante-deux francs, sans plus[138]». D'autre part, le journal l'obligeant à abandonner, après un mois, la direction de la Bibliothèque[139], sa situation devint alors beaucoup moins brillante qu'on ne lui avait laissé espérer. Il fallut créer pour lui de nouveaux postes et le dispenser de se faire faire un costume de cour.
C'est lui qui raconte ainsi sa vie à Laybach, mais il se peut qu'il ait dû renoncer à la direction de la Bibliothèque pour une autre raison. La municipalité de Laybach n'avait pas cessé de protester contre sa nomination: on avait un bibliothécaire allemand[140] et Nodier ne comprenait pas les langues dans lesquelles était écrite la plus grande partie des livres de la Bibliothèque.
D'après M. Matic, on voit que Nodier publia au _Télégraphe officiel_, du 11 avril au 20 juin 1813, quatre articles intitulés «Poésies illyriennes»; il en fera--M. Matic l'ignore--deux feuilletons pour le _Journal des Débats_, dès son retour à Paris, c'est-à-dire quelques mois plus tard[141].
Dans le premier, il se plaint que l'étude de la poésie illyrienne soit trop négligée: «Pourquoi, dit-il, un homme instruit, spirituel et sensible ne s'occuperait-il pas de recueillir ces vieux monuments de la poésie illyrique et de les faire imprimer en corps? Ce serait peut-être le moyen de faire renaître l'amour de cette belle langue nationale, qui a aussi ses classiques et ses chefs-d'oeuvre[142].» Comme l'a bien remarqué M. Louis Leger[143], Nodier songe ici aux vieux monuments de la littérature ragusaine, dont il a entendu parler, et qu'il confondait avec la poésie populaire, dont il a pu lire un spécimen dans le _Voyage en Dalmatie_. À cette époque, il connaissait fort bien cet ouvrage, car il en parle dans son premier article, et, dans le troisième et le quatrième, il donne une analyse de la _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_.
Charles Nodier ne savait ni la langue serbo-croate, dont il voulait présenter les chefs-d'oeuvre littéraires au public français, ni la langue slovène, parlée à Laybach. Il ne se doutait même pas de la différence qui existe entre elles: ainsi les deux langues ne furent pour lui qu'un seul et même «illyrien». Il ne resta pas longtemps dans ce milieu, à cette époque plus allemand que slave: neuf mois en tout[144]; il lui manqua le temps d'apprendre bien des choses sur les indigènes de ce pays.
Mais, malgré son tempérament extraordinairement fantaisiste, Nodier était un homme infatigable,--ne copiait-il pas Rabelais pour apprendre le français, et ne lisait-il pas jusqu'à sept épreuves de ses ouvrages[145]?--Le temps passé par lui à Laybach ne fut pas complètement perdu. Il se mit en «nombreux rapports avec ces hommes studieux et zélés pour la science, qui sont partout l'élite des peuples, et que l'Illyrie compte par centaines[146]»; il soumit même au comte Bertrand l'idée de créer une _Académie libre illyrienne_[147]. Ses amis lui avaient communiqué certains livres italiens où il y avait bien des choses à apprendre: en particulier «les savants mémoires d'Appendini sur les antiquités de Raguse et la littérature illyrienne[148]», mémoires d'après lesquels il traduisit, dans son quatrième article (20 juin 1813), _le Ver luisant d'Ignacio Giorgi_, petit poème d'Ignace Gjorgjic, poète ragusain; il devait en donner plus tard une nouvelle traduction[149].
Il y a dans nos Alpes helvétiques, disait-il dans un de ces articles qui sont toujours agréables à lire[150], des chansons simples et touchantes, qui ne consacrent pas le souvenir des grandes guerres, comme celles du fils de Fingal, parce que la guerre a rarement troublé la paix des chalets, mais qui peignent merveilleusement les sentiments les plus doux de l'homme et qui ne le cèdent point du tout sous ce rapport aux plus beaux chants de l'Homère de Selma. Je retrouve le même genre de poésie dans tout ce qui reste des traditions illyriennes, à cette différence près que la pureté du ciel, la beauté des productions, la grandeur des souvenirs et l'heureux voisinage de la Grèce ont dû donner au barde des Alpes Juliennes une foule d'inspirations que le nôtre n'a pas reçues. Qu'on se représente d'abord le chantre morlaque, avec son turban cylindrique, sa ceinture de soie tissue à mailles, son poignard enfermé dans une gaine de laiton garnie de verroterie, sa longue pipe à tube de cerisier ou de jasmin, et son brodequin tricoté, chantant le _pismé_ ou la chanson héroïque en s'accompagnant de la _guzla_, qui est une lyre à une seule corde composée de crins de chevaux, entortillés. C'est ordinairement après les premières heures du soir que le Morlaque se promène sur la montagne, en racontant dans son chant monotone, mais solennel, les exploits des anciens barons slaves. Il ne voit pas les ombres de ses pères dans les nuages, mais elles vivent partout autour de lui. Celle de l'homme hospitalier et fidèle, qui n'a point été désavoué par ses amis dans l'assemblée du peuple, et qui a été brave à la guerre, descend souvent à travers les rameaux des yeuses dans un rayon de la lune; elle tremble sur le gazon de sa tombe, la caresse d'une lumière douce, et remonte. Celle du méchant s'égare dans les lieux abandonnés; elle fréquente les sépultures, déterre les morts, ou, plus téméraire, va boire dans un berceau négligé de la nourrice, le sang des enfants nouveau-nés. Souvent un père épouvanté a rencontré le vampire tout pâle, les cheveux hérissés, les lèvres dégoûtantes, et le corps à demi enveloppé des restes de son linceul, penché sur la petite famille endormie, parmi laquelle, d'un regard fixe et affreux, il choisit une victime. Heureux s'il parvient à trancher alors d'un coup de son _hanzar_ les jarrets du cadavre; car désormais celui-ci ne sortirait plus de son cercueil... C'est au milieu de ces prestiges que marche mon poète, car il est poète aussi, et ne se borne pas à répéter les chants connus. La douceur de sa langue harmonieuse, la liberté de son rythme qui n'admet ni la symétrie fatigante d'une césure obligée, ni le monotone agrément de la rime, lui permettent d'obéir à toutes ses inspirations et d'embellir de ses pensées la vieille ballade que la tradition lui a transmise.
Pour se faire une idée du chant morlaque, il faut l'avoir entendu. _Fortis essaie de le décrire_, mais il oublie une chose qui me paraît essentielle à dire, c'est qu'il ressemble très peu à la voix humaine... Je me souviens d'un voyage que je faisais de nuit sur les bords de l'Adriatique. La lune brillait de cette clarté bleue et immobile qu'on croirait ne lui avoir vue qu'en Italie; l'eau faisait un bruit long, mais très doux et très imposant, celui des mers qui ont peu de reflux. Les roues de la voiture criaient d'une manière uniforme sur le sable égal qui la balançait, et je quittais, fatigué de courses à pied et surtout de grands souvenirs, les plaines historiques de Campo-Formio. Je dormais à demi quand ce bruit étrange d'un chant morlaque frappa mon oreille et me transporta en imagination au milieu des concerts nocturnes de Puck, d'Ariel et de tous les lutins de Shakespeare, lorsque nouvellement sortis des fleurs et encore humides de rosée, ils forment des chants que les hommes n'ont jamais entendus. Je devais cette illusion à un postillon dalmate...
Ces bardes obscurs, dont le nom sera tout à fait ignoré de l'avenir, font le charme d'une nation vive, spirituelle, sensible, qui confine d'un côté à la patrie de Virgile, de l'autre à celle d'Homère et qui ne le cède ni à l'Italie ni à la Grèce antiques dans la beauté du territoire, dans la variété des sites, dans l'originalité des moeurs et des inspirations.