Chapter 4
Mais cette double influence de Rousseau et d'Ossian n'était pas suffisante pour amener à elle seule, en 1788, l'auteur de ce roman exotique à conclure que la civilisation moderne détruit le pittoresque, qu'elle «efface la physionomie» des peuples et des individus, qu'elle est néfaste à la littérature, qu'il faut partir pour les pays barbares à la recherche des héros originaux, pour donner, lorsqu'on les a trouvés, «l'idée juste» de leur manière de penser, de parler et d'agir, manière qui est «différente de la nôtre». Quelque fortes que soient les influences littéraires, elles n'expliquent pas complètement les origines de ce livre peu commun. Il y a dans _les Morlaques_ tant de passages vraiment beaux et qui trahissent, sous le cosmopolitisme d'esprit de l'auteur, une telle sensibilité féminine qu'il est impossible de ne pas voir combien profond et entier était l'amour presque hystérique réservé par l'excentrique comtesse de Rosenberg aux simples et pittoresques peuples «primitifs».
Il nous reste à examiner le soin qu'elle apporte à peindre ses héros, à brosser ses décors: Slaves dalmates, paysages adriatiques.
Comme Mérimée qui, quarante ans plus tard, a choisi pour _la Guzla_ les mêmes personnages et la même scène, la comtesse de Rosenberg n'avait jamais vu la Dalmatie. Ce qu'elle en sait, elle le sait de seconde main, et--disons-le tout de suite--elle en sait bien peu pour mériter les éloges décernés par l'abbé Cesarotti à sa prétendue exactitude. Charles Nodier _qui avait vu la Dalmatie_, et qui en parlait avec autorité, se trompe absolument en jugeant _les Morlaques_ le «tableau le plus piquant et le plus vrai, etc...[76]» _Les Morlaques_, comme _la Guzla_, sont une «drogue», mais une drogue de fabrication plus grossière.
La comtesse de Rosenberg avait puisé la plus grande partie de ses renseignements sur la Dalmatie dans ce même _Voyage_ de Fortis[77] que Mérimée mit, plus tard, à contribution. C'est grâce à cette source commune que la ressemblance entre leurs ouvrages n'est ni vague ni incertaine. Dans tous deux on trouve le même bric-à-brac exotique: noms bizarres, de personnes et de lieux,--mots slaves pieusement copiés dans le _Voyage_, avec toutes les fautes d'impression et de transcription italienne,--mots soigneusement soulignés, incrustés dans le texte avec une abondance orientale,--descriptions de fêtes populaires, de coutumes, de superstitions, de croyances; dans tous deux la _guzla_ est dépeinte, dans tous deux se retrouvent des _pismé_ (chansons).
Quant à la «couleur locale», il serait injuste d'exiger de l'auteur des _Morlaques_ ce que nous a donné, bien après, l'auteur de _la Guzla_. Les temps étaient changés: le public romantique en demandait bien davantage. De plus--et sans parler de la supériorité du talent de Mérimée sur celui de la comtesse de Rosenberg--les genres dans lesquels chacun d'eux s'était exercé étaient si différents que l'auteur de _la Guzla_ devait fatalement être amené à rechercher le coloris plus que ne l'avait fait l'auteur des _Morlaques_. En effet, Mérimée, reconstituant quelques pages de Fortis, ne composera que des morceaux fragmentaires, changeant à chaque moment ses acteurs et sa scène, morcelant à dessein son sujet. La comtesse de Rosenberg, au contraire, puisant à la même source, est contrainte--c'est une nécessité du roman--de combler toutes les lacunes pour donner une unité factice à son oeuvre. La tâche était plus lourde, sinon impossible, et il n'est que très naturel d'en constater l'insuccès. Mais l'effort était beau, surtout à une époque où il n'y avait pas de précédent; il mérite une attention d'autant plus sympathique que _les Morlaques_, pris dans leur ensemble, paraissent beaucoup plus «illyriens» que _Jean Sbogar_ ou _Smarra_, de Charles Nodier, ouvrages écrits pourtant trente ans plus tard, après un séjour de l'auteur parmi les Slaves du Sud, et qu'on croit aujourd'hui encore avoir subi l'influence de ce séjour[78].
Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans _les Morlaques_. Ces prétendus spécimens de «poésie esclavonne», au nombre de dix, sont disséminés dans le cours du volume conformément aux exigences du récit. On en a réuni l'indication dans une table particulière placée à la fin des _Morlaques_. Voici les titres de ces poésies: _Chanson de Pecirep_, _Histoire d'Anka_, _Épithalame de Radomir aux noces de Jervaz_, _Épithalame de Dascia aux noces de Jervaz_, _Prière à l'image de Catherina_, _Chanson de mort de Dabromir_, _Chanson de la bienheureuse Dianiza_, _Chanson de Tiescimir et Vukossava_, _Chanson de mort pour le Starescina de Rostar_, _Chanson de mort de Jervaz_.
Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que quelques-unes de ces poésies sont tirées «d'un recueil d'anciens chants héroïques, publié dans le courant du XVIIIe siècle par un religieux dalmate, le P. Morvizza»; les autres, inédites, auraient été rapportées et traduites à Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. «Ces chansons, ajoute-t-il, appartiennent à des époques fort différentes; l'une des plus anciennes, _Tiescimir et Vukossava_ (p. 254), est évidemment antérieure à l'invasion musulmane.»
Ces poésies ne sont que des contrefaçons; l'auteur de la notice que nous citons se trompait, mais il n'était pas le premier qui tombait dans cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de Staël, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait une connaissance de «l'illyrien», prétendait également que les «morceaux de poésie esclavonne» sont «bien choisis» et que «le style de la traduction a quelque chose de la naïveté, du nerf et de la couleur de l'original[80]».
«Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe siècle», n'ayant eu qu'une existence fictive, aucune des poésies insérées dans _les Morlaques_ ne pouvait être tirée d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron Ernouf pensait à un autre religieux dalmate qui avait publié au XVIIIe siècle une collection de chants serbo-croates, André Kacic-Miosic, l'auteur des _Entretiens familiers_ dont nous avons déjà parlé; mais les ballades de ce poète populaire sont par trop différentes de celles qui se trouvent dans _les Morlaques_ pour qu'on puisse y reconnaître la moindre parenté avec ces dernières; certains détails cependant nous ont paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilité d'une connaissance directe des _Entretiens familiers_ de la part de la comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont été employés par Kacic: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir, Vukossava, etc.--Toutefois, la présence de ces noms dans le livre de Mme de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre façon: l'auteur des _Morlaques_ n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie, Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-même peut-être?) ont pu lui donner des renseignements qui ne sont pas dans le _Voyage_?
Pour donner une idée de ces «morceaux de poésie esclavonne»--qui n'ont pour nous d'autre intérêt que de précéder _la Guzla_--citons-en un: la chanson récitée aux funérailles d'un ancien chef slave. Le sujet est celui que traitera Mérimée dans une de ses ballades «illyriques», _le Chant de mort_, ce _vocero_ dalmate qui ressemble tant au _vocero_ corse dont on lit un spécimen dans _Colomba_.
Qui nous guidera encore sur les frontières des Turcs, pour leur enlever le bétail?
Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus robuste?
Qui mènera l'épouse à l'époux avec pompe et joie, si notre chef est mort?
Qui nous éclairera de ses conseils, comme notre père, dont la prudence égalait la clarté des flambeaux qui dissipent les ténèbres?
Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous t'aimions, nous obéissions toujours à tes ordres, ô brave Staréscina!
_Mes frères, il nous écoute, il nous entend: nos voix descendent jusqu'à lui, mais la sienne ne peut plus monter jusqu'à nous._
Il faut se demander maintenant si Mérimée connaissait cet ouvrage, et si ce roman n'a pas inspiré _la Guzla_. La réponse qu'on peut faire est à peu près celle-ci: _les Morlaques_ n'étaient pas destinés au public, et le bibliomane Nodier qui en possédait un exemplaire, donné par l'auteur à lord Glenbervie, le jugeait «extraordinairement rare» en 1829[81]. Il est donc fort douteux que Mérimée ait lu cet ouvrage avant 1827--s'il l'a jamais lu--du moins nous n'avons pu trouver trace d'une pareille lecture dans _la Guzla_, quoique les ressemblances provenant d'une commune source--le _Voyage_ de Fortis--ne manquent pas.
L'on verra que Mérimée n'ignorait pas les nouvelles illyriennes de Charles Nodier: _Jean Sbogar_ (1818) et _Smarra_ (1821); il serait donc intéressant de rechercher si Nodier, lui, connaissait _les Morlaques_. On pourrait dire alors qu'il existe dans _la Guzla_ une certaine influence provenant indirectement des ballades-pastiches de la comtesse de Rosenberg. Ces recherches seraient d'autant plus utiles que, dès 1862, Paul Lacroix (bibliophile Jacob) remarquait un certain air de parenté entre ces productions[82], et que tout récemment, M. Curcin en est arrivé à conclure que toutes ces «mystifications» forment une «série ininterrompue» de pastiches «qui servaient toujours de modèle l'un à l'autre»: _les Morlaques_ à _Smarra_, _Smarra_ à _la Guzla_[83].
Pour des raisons qui nous paraissent bonnes et que nous donnons ci-dessous, nous ne croyons pas que Nodier connût _les Morlaques_ au moment où il écrivait ses feuilletons «illyriques» (1813), ni même à l'époque de _Jean Sbogar_ (1818) et de _Smarra_ (1821). _Les Morlaques_ sont un livre très rare et, probablement, Nodier ne les connaissait pas avant 1823, c'est-à-dire au moins deux ans après la publication de _Smarra_, son dernier ouvrage «esclavon».
Tout d'abord, il est aisé de se rendre compte qu'en 1816, il n'avait pas encore eu _les Morlaques_ entre les mains. Il fit en effet paraître cette année dans la _Biographie universelle_ un article sur Albert Fortis, où il prétendait que le roman de Mme Wynne n'était qu'une «paraphrase un peu étendue d'un chapitre du _Viaggio in Dalmazia_», ce qui provoqua une maligne rectification de la part de Ant.-Alex. Barbier (dans son _Examen critique et complément des Dictionnaires historiques_, Paris, 1820, p. 346). Nodier fut piqué au vif,--c'était au _bibliographe_ qu'on s'en prenait!--il répondit finement à Barbier, tout en avouant du reste s'être lourdement trompé: il avait jugé le livre sans l'avoir jamais vu[84].
D'autre part, lord Glenbervie, à qui avait appartenu l'exemplaire de Nodier, ne mourut qu'en 1823[85]; il n'est guère probable que la bibliothèque de ce grand seigneur, homme d'État, ait été dispersée avant sa mort.
Mais si Mérimée ignorait _les Morlaques_ et si Charles Nodier ne les a connus que longtemps après _Jean Sbogar_ et _Smarra_, Mme de Staël, bien avant eux, avait lu l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg et en avait parlé sans que personne s'en fût jamais douté[86].
§ 5
MME DE STAEL ET LA POÉSIE «MORLAQUE»
Après avoir parcouru toute l'Italie dans leur promenade poétique, Corinne et lord Nelvil arrivent à Venise. Ils montent au campanile de Saint-Marc et contemplent la «Reine de l'Adriatique» dans toute sa splendeur. Ils regardent, ensuite, vers les rives lointaines de l'Istrie et de la Dalmatie, et Corinne, cette improvisatrice admirable, impulsive et éloquente, parle ainsi à son ami:
«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, et qui fut autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les _tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez pour cela... Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. _Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates_; les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette arme le premier; les peuples aussi qui sont restés plus près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très bien l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre. Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très distinctes de sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspire l'incertain et l'inconnu[87].»
Cette page de _Corinne_ est intéressante à plus d'un point de vue. Elle démontre d'abord que Mme de Staël, malgré toute la germanisation de son esprit, ne saisissait ni le but des études entreprises sur la poésie populaire par les savants allemands de cette époque; ni les beautés de cette poésie dont les recueils succédaient aux recueils; ni l'importance de tout un courant littéraire influencé par les vieux chants nationaux des «sauvages qui ont de l'imagination et point de vanité sociale». Mais nous reviendrons sur ce sujet.
Ensuite, ce qui est encore plus important pour nous, cette page témoigne que Mme de Staël connaissait bien l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg. En effet, ce qu'elle dit de la poésie dalmate, par la bouche de Corinne, est l'expression de réflexions faites après la lecture des _Morlaques._
M. Jean Skerlitch, d'après qui nous citons cette page[88], conjecture--sous réserve d'ailleurs--que l'auteur de _Corinne_ devait connaître la poésie «morlaque» par les traductions de Herder et de Goethe dont nous avons déjà parlé.
Il est parfaitement vrai que Mme de Staël connaissait la _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_, qu'elle avait lue dans la traduction de Goethe, et cela avant la publication de _Corinne_. «Je suis ravie de la _Femme morlacque_», écrivait-elle, en 1804, à l'illustre poète, dans un de ses billets conservés à Weimar, et publiés depuis par M. F. Th. Bratranek[89]. Elle en était ravie, mais elle ne savait pas que la _Femme morlaque_ fût une production des sauvages «qui ont de l'imagination et point de vanité sociale». Elle pensait que cette pièce était une poésie originale de Goethe, car, six ans après, en 1810, elle écrivait au chapitre XIII de la deuxième partie de son livre _De l'Allemagne_: «Il [Goethe] devient quand il veut, un Grec [elle faisait allusion à la «Fiancée de Corinthe»], un Indien [«Dieu et la Bayadère»], _un Morlaque_[90]» Il est hors de doute qu'elle pensait à la _Triste ballade_ serbo-croate.
Il est moins probable que Mme de Staël ait remarqué les poèmes «morlaques» dans les _Volkslieder_ de Herder, car, comme nous l'avons dit, et comme nous le mettrons plus tard en lumière, elle n'admirait pas beaucoup ce genre de poèmes et le recueil de Herder tout particulièrement[91].
Mais ce qui est certain, c'est que Mme de Staël avait lu _les Morlaques_ de la comtesse de Rosenberg, et qu'elle jugeait les Dalmates d'après le tableau qu'en donne cet auteur. Elle ne suspectait pas l'authenticité des ballades populaires qui s'y trouvent et qui «ressemblent un peu à celles d'Ossian, bien que les Morlaques soient habitants du Midi». Toutes les allusions qu'elle fait à la Morlaquie se rapportent exclusivement au roman dalmate que nous connaissons. En voici des preuves:
LES MORLAQUES, pp. 8-9: CORINNE, liv. XV, chap. IX:
_Les cavernes_ de l'Herzovaz cachaient _Les cavernes sont sacrées_, ses trésors, et les vautours dévoraient disent les Dalmates... au grand air les cadavres des Turcs tombés sous sa main... La pierre qui couvre ses cendres durera moins que sa mémoire, et notre postérité marquera toujours la place de ses restes sacrés.
Ensuite, pp. 9 et 52:
Ainsi les eaux de la Kerka, après avoir Les Dalmates savent si peu ce menacé les arcs des _puissants_ qui s'est passé depuis quinze et renversé les ponts de Roncislap, siècles, qu'ils appellent encore se répandent et se calment dans le lac les Romains les Proclian. _tout-puissants_.
[En note: «Les Morlaques dans leurs chansons indiquent par ce mot les anciens Romains.»]
.....................................
Quelque temps après eux, _les puissants_ de l'Italie traversèrent la mer et parurent sur nos côtes.
Enfin, p. 167:
Nous les y suivîmes et, conduits par Il est vrai qu'ils montrent des les _guerriers de la mer_, nous connaissances plus modernes, en brulâmes leur flotte, nous renversâmes vous nommant, vous autres la ville et il ne resta de toutes les Anglais, les _guerriers de la deux le lendemain que des cendres et mer_, parce que vous avez des pierres. souvent abordé dans leurs ports.
[Note: «Le Morlaque indiquait de cette manière les Anglais.»]
Il faut noter que les cavernes _ne sont_ et ne furent jamais «sacrées» pour les Dalmates; qu'ils n'appellent pas les Italiens «les tout-puissants», mais leur donnent des noms moins respectueux tels que «foi de chien» ou «foi de Latin»; de même que les Anglais ne sont nullement pour eux les «guerriers de la mer». Toutes ces expressions poétiques furent créées de toutes pièces par la comtesse de Rosenberg, et c'est dans _les Morlaques_ que Mme de Staël les a prises.
Nous avons déjà dit que les ballades prétendues dalmates qui se trouvent dans _les Morlaques_ sont de pure fabrication vénitienne; ainsi, l'appréciation qu'en donne Mme de Staël ne porte pas sur la vraie poésie serbo-croate. Mais au point de vue pratique, il importait peu qu'elles fussent authentiques: cette page avait son importance pour avoir fait mentionner, en 1807, dans un livre à grand tirage et qui eut une grande vogue, l'existence d'improvisateurs parmi les Dalmates et celle d'une poésie nationale slave qui «ressemble un peu à celle d'Ossian».
Prosper Mérimée avait-il lu cette page de _Corinne_? Et s'il l'avait lue, en avait-il gardé le souvenir? Il est difficile de le prétendre ou de le nier, mais il est aisé de voir, une fois de plus, que l'auteur de _la Guzla_ n'était ni le «seul» ni le «premier» Français qui «pût trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un peuple sauvage», comme le relate si candidement la spirituelle préface de _la Guzla_.
Ce passage de _Corinne_, peut-être inconnu de Mérimée, ne le fut pas de tout le monde. _Le Globe_, par exemple, vingt ans après, exprime le désir de voir paraître en France une traduction de poèmes des Dalmates, «aussi célèbres chez eux qu'ils sont inconnus parmi nous»; il va jusqu'à dire: «Il semble que la _guzla_ des Slaves sera bientôt aussi célèbre que la harpe d'Ossian[92]». Nous croyons ne pas nous tromper en reconnaissant là comme un écho d'une leçon entendue à l'Arsenal; un regard que dirige la blanche main de Corinne, montrant du haut du campanile les rives incertaines de la Dalmatie.
§6
L'ILLYRIE NAPOLÉONIENNE
Au moment où Mme de Staël écrivait _Corinne_, il se passa un événement qui contribua dans une large mesure à faire connaître en France l'Illyrie et les «Illyriens». Par le traité de Presbourg (décembre 1805), la Dalmatie devint une dépendance du royaume d'Italie.
Dans la suite, à l'époque du blocus continental, afin d'isoler complètement l'Autriche de la mer, Napoléon lui enleva, par le traité de Schoenbrunn (14 octobre 1809), la Haute Carniole, une partie de l'Istrie, le Frioul, le Littoral croate et la Croatie méridionale. Il projetait de reconstituer un royaume slave sur l'Adriatique, songeant à y incorporer également et la Bosnie et la Serbie. Il donna le nom de _provinces illyriennes_ à la nouvelle possession impériale. En 1811, il y ajouta l'Istrie vénitienne, la Dalmatie, Raguse et les Bouches de Cattaro[93]. Les _provinces illyriennes_ s'étendaient ainsi des sources de la Save à la frontière monténégrine, et de l'Isonzo à la frontière turque. Le pays avait un gouverneur général à Laybach et était divisé en six provinces civiles et une province militaire; il avait reçu une organisation française, à l'exception de Raguse et de la province militaire[94].
Dans la capitale des _provinces_, qui était déjà une vraie tour de Babel, une petite colonie française s'était installée et il s'était formé une cour autour du gouverneur. L'éloignement de Paris dans lequel vivait celui-ci lui avait fait décerner «des pouvoirs extraordinaires», suivant les propres paroles de l'Empereur au général Bertrand, le premier titulaire, et le conseil qu'il présidait et dirigeait avait reçu le «pouvoir de prononcer, soit comme Conseil d'État, soit comme Cour de Cassation, sur plusieurs objets importants[95]».