La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 8

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L’impératrice Eugénie, l’empereur François-Joseph, le comte Andrassy, M. de Beust, le prince et la princesse des Pays-Bas et tous les autres spectateurs furent les hôtes d’Ismaïl. Il est certain que, sans l’aide et les sacrifices de Saïd et d’Ismaïl, cette entreprise géniale, devant l’opposition systématique de la Turquie et de l’Angleterre, était vouée à un échec. D’autre part, la solennité des fêtes consacrée par la présence des têtes couronnées n’est pas due seulement à la munificence d’Ismaïl et à l’importance mondiale de l’événement ; mais encore et surtout au prestige qu’avait acquis le « Napoléon de l’Orient » en Europe. Le canal de Suez symbolisait la grandeur du règne et évoquait toute l’œuvre d’Ismaïl. C’était la réalisation de ce qu’on appelait alors _la plus grande idée du siècle_.

M. Dicey, dans son _Histoire des Khédives_, écrivait : « Dans un excellent résumé de l’histoire d’Egypte[65] paru en Angleterre en 1877, le caractère d’Ismaïl est ainsi sommairement présenté :

« Un homme d’une habileté indiscutable, doué d’une rare énergie administrative, pleinement conscient de l’importance de la civilisation occidentale, dévoré par l’ambition propre au petit-fils de Mohammed Aly, l’Egypte n’a pas eu son égal depuis la conquête arabe. »

« J’avoue qu’il m’est difficile, disait M. Dicey, de comprendre que cette appréciation ait pu être formée précisément l’année suivante après la mission Cave. Mais si elle avait été écrite en 1869, année de l’ouverture du canal de Suez, je pense que la plupart des étrangers au courant des affaires égyptiennes auraient reconnu sa vérracité. »[66]

Ismaïl poursuivait parallèlement deux politiques connexes, l’une ayant pour but l’affranchissement de l’Egypte de la suzeraineté turque et son expansion dans le Soudan, l’autre, la transformation de l’Egypte par l’exécution d’un vaste plan de réformes. Pour réaliser la première, surtout en ce qui concerne la Turquie, il comptait malheureusement sur la finance plutôt que sur la force des armes, n’ayant pas oublié la leçon de 1840. Et dès 1866 il faisait des démarches à Constantinople pour obtenir en premier lieu le droit d’entretenir une grande armée et une forte marine, d’avoir des représentants à l’étranger, et de conclure des traités avec les Puissances. Ces demandes, qui irritèrent le sultan, furent mal accueillies et Ismaïl fut obligé de se modérer et d’envoyer, l’année suivante, Nubar Pacha, avec mission d’obtenir un nouveau firman accordant au vice-roi le titre de khédive et le droit d’introduire les réformes nécessaires et de conclure avec les Puissances des conventions concernant les douanes, le commerce et la police des étrangers. Grâce à ce firman l’Egypte réalisa son indépendance intérieure et pouvait s’engager dans l’œuvre de réforme avec plus d’assurance.

Dans le domaine des travaux publics, après le canal de Suez, on peut citer l’embellissement de deux capitales. En fait, Ismaïl a fait du Caire et d’Alexandrie une création moderne dans le dessein d’attirer les Européens et d’acclimater la civilisation en Egypte ; il y avait là, assurément, un grand élément de progrès matériel et moral pour les générations futures. M. Arthur Rhoné, qui était membre honoraire de l’Institut Egyptien, dans son ouvrage intitulé : « L’Egypte, à petites journées, Le Caire d’autrefois », dessine « la physionomie si particulière de l’Egypte de 1865 que l’Europe n’avait pas encore métamorphosée. C’est presque encore le moment, dit-il, où l’on pouvait la saisir en sa couleur franchement orientale. »

« Dans le cours des années suivantes le nouveau vice-roi Ismaïl Pacha, travailla sans relâche à lui imprimer un caractère de plus en plus européen. »

M. Rhoné trace le tableau suivant du Caire : « Lorsqu’à la fin de 1864 il nous fut donné de voir l’Egypte, Le Caire était encore dans toute sa splendeur arabe et musulmane. Pas une maison à cinq étages, pas un trottoir, pas un réverbère. Au pied d’innombrables mosquées de tous les âges, couraient des rues sinueuses et abritées, animées par une foule joyeuse et bariolée. Les effendis, les marchands, qui rougiraient aujourd’hui de se mettre autrement qu’en costume européen, se prélassaient encore dans leurs longs caftans soyeux, dont les reflets chatoyants ajoutaient à l’harmonie générale ; une suite ininterrompue de mouchrabyas[67] s’enfonçaient dans la perspective des rues jusqu’au prochain tournant au-dessus duquel pointait quelque élégant minaret. La dignité de l’alignement a supprimé ces mouchrabyas.

« Désormais, le voyageur n’apercevra plus guère que de vastes trouées, des boulevards démesurément larges et indéfiniment longs, bordés de constructions _banales_, où les tramways peuvent se donner libre carrière. »[68]

Dans un autre chapitre, le même auteur écrit : « Les grands bazars du Caire ne sont composés que de petits bazars, tout comme la ville qui, peuplée de 400.000 habitants, n’est qu’une réunion de petits quartiers de trois ou quatre rues fermées par des portes : ce sont ces _jolies_ arcades, à découpures de pierres fleuronnées qui font un tableau de chaque entrée de ruelle et que les malheureux chiens n’osent franchir, sous peine d’être dévorés par leurs concitoyens du quartier voisin. Si, vers le soir, vous assistez à une poursuite furieuse, c’est quelque jeune imprudent de la race canine qui, à la faveur de l’obscurité, a cru pouvoir enfreindre la consigne. »

Tel était Le Caire à cette époque. Voyons maintenant l’aspect que présentait Le Caire vers 1876, à l’époque de la visite de M. Kingston : « Le Caire, dit-il, est une magnifique illustration des nobles desseins qui animèrent le règne d’Ismaïl Pacha en Egypte. Sans qu’on eût touché en rien à son pittoresque, si rare et si beau, on l’avait purgé, quand je le vis (en 1876), de la plupart des abominations qui souillent presque n’importe quelle ville de l’Orient. On l’avait paré, purifié, on avait répandu les bienfaits de la lumière, de l’air, de l’eau potable et des égouts, ces derniers même tout à fait remarquables pour une ville musulmane... Ismaïl s’est, à n’en pas douter, fait voler des sommes énormes de la façon la plus inique et la plus honteuse ; il s’est attiré dans cette œuvre une foule d’embarras. Son peuple a quelque chose à faire voir en retour de son argent. Il ne serait pas difficile de faire la preuve que, à un ou deux millions de livres près, chaque piastre des vastes sommes empruntées à des capitalistes étrangers sous le règne d’Ismaïl — bien entendu, du numéraire qui a été versé par eux au Trésor égyptien — a été dépensée pour des travaux publics qui ont augmenté merveilleusement le bien-être du pays et fait prendre au développement de ses ressources un élan irrésistible. »[69]

El-Gezireh, sur les bords du Nil, lieu enchanté des poètes, avait été créé par Ismaïl avec sa forêt et ses palais, à l’image du Bois et des Champs-Elysées. Il donnait, au Caire, la terre gratuitement à toute personne qui s’engageait à bâtir une maison dont le coût ne serait pas inférieur à 30.000 francs, et la ville fut ainsi couverte de palais, de jardins, de places publiques, d’avenues, au lieu de ruelles étroites, obscures et malpropres.

Ce n’est pas tout. De nombreux statisticiens compétents anglais et américains estiment qu’entre 1863 et 1875, outre l’achèvement du canal de Suez et la transformation du Caire et d’Alexandrie, 112 canaux d’une longueur de 8.400 miles furent ajoutés aux 44.000 miles déjà creusés[70]. Le grand canal du Caire à Ismaïlia — long de 218 km. coûta 50 millions de francs. Aux 246 milles de chemins de fer déjà existants il ajouta plus de 960 milles ; aux 350 milles de télégraphie il ajouta plus de 5.000 milles ; 430 ponts, y compris le pont de Gezireh considéré comme l’un des meilleurs du monde, furent construits. Il entreprit dans les deux ports d’Alexandrie et de Suez de grands travaux qui lui coûtèrent 4 millions de francs ; 15 phares furent également élevés sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Rouge. Dans leur ensemble ces travaux absorbèrent plus de 46 millions de livres sterling[71]. Il en résulta un accroissement du cinquième au moins de la terre cultivable et les exportations, qui étaient de £ 4.454.000, furent évaluées, vers la fin du règne, à £ 13.810.000. « On a répété à cor et à cri que le khédive a emprunté et accumulé une dette de quatre-vingt-dix millions et n’a rien à montrer pour cela que des palais en plâtre et en bois — une accusation aussi injuste que fausse et téméraire. — La vérité est que les progrès dans les travaux publics commencés et complétés en Egypte durant les douze dernières années _ont été merveilleux et sans égal dans aucun autre pays_ quatre fois plus grand que l’Egypte par sa population et son étendue. »[72]

Le _Times_, de son côté, écrivait le 27 septembre 1879 : « L’Egypte a fait des progrès étonnants sous Ismaïl Pacha. Il développa les ressources matérielles de l’Egypte avec tous les moyens en son pouvoir. Chemins de fer, ports, et le canal furent son œuvre. Il chercha à améliorer l’agriculture par l’introduction de nouvelles graines et nouveaux procédés et s’employa de son mieux à réformer l’administration judiciaire et exécutive dans ses Etats. »

Grâce aux travaux de canalisation et à l’introduction de machines modernes, l’agriculture, de même que le commerce et les arts, prit un bel essor.

Le vice-roi eut la même sollicitude pour le progrès d’une industrie nationale. C’est ainsi qu’il fonda à Fouah une fabrique de bonnets et de couvertures pour l’armée, une fabrique de papier à Boulac[73], deux fabriques de draps à Choubra et Boulac, des moulins à cannes en Haute- Egypte, des fabriques d’armes et de munitions et des fonderies.

Ismaïl créa également une administration des postes, sur un modèle admiré par des témoins de marque. Le baron de Kusel, autrefois contrôleur général anglais des Douanes en Egypte, dit[74] : « Les Chini frères (italiens) introduisirent le premier système postal en Egypte. Vers 1820 ils organisèrent un service splendide pour distribuer des lettres ou numéraire, etc... En ce temps-là il était nécessaire d’envoyer aux villages des quantités de dollars or et argent pour l’achat du coton, car il n’y avait pas de banques, alors, à l’intérieur du pays.

« Des courriers indigènes étaient employés entre les villages de l’intérieur ; le Nil et les canaux furent utilisés, et lorsque le chemin de fer fut construit entre Le Caire et Alexandrie il fut également utilisé. Avec le temps le monopole tenu par Chini Frères acquit de l’importance : le Gouvernement égyptien décida de racheter la concession pour une grosse somme d’argent. _A présent le service postal égyptien est unique au monde_. »[75] C’est en 1865 que fut créée une administration spéciale des postes sous la direction de Muzzi bey. De nombreux bureaux furent établis dans les régions desservies par les paquebots égyptiens. Le Congrès de Berne, en 1874, admit l’Egypte dans l’Union Postale et laissa le gouvernement libre d’abolir les postes étrangères établies en Egypte. « Cette administration, dit _M. Hans Resener_, fut organisée avec un succès tel que les puissances européennes adhérèrent à la suppression des postes spéciales qu’elles avaient dans le pays, chose qui n’a pas été réalisée en Turquie jusqu’à présent.

« Seule, la France, pour des raisons politiques, avait conservé ses deux postes à Alexandrie et à Port-Saïd. Des bureaux égyptiens furent également fondés dans les principales villes du Soudan, et le voyageur pouvait aller en toute sécurité au delà de Khartoum et recevoir le courrier que portaient régulièrement des bateaux à vapeur jusque dans la région équatoriale. Il y avait aussi des postes égyptiennes en Turquie d’Europe, en Turquie d’Asie, à Geddah, à Smyrne, à Beyrouth, à Kavala, à Salonique. Sur toute l’étendue du territoire égyptien les différentes régions étaient liées par des lignes télégraphiques, dont la ligne du Soudan mesurait à elle seule 3.943 km. »[76]

Dans le domaine de l’instruction, « il faudrait un volume, dit M. Farman, pour donner l’historique des réformes introduites sous son règne pour la diffusion de l’enseignement ». Ismaïl établit 4.632 écoles sous la haute direction de MM. Dor et Rogers.[77] Le nombre des élèves dans les écoles publiques, sous Mohamed Aly, fut de 3.000 ; sous Ismaïl ce nombre augmenta de 60.000 et atteint 89.893 en 1873. Sous Saïd il y eut en tout 185 écoles, et le budget devint £ 80.000, et le revenu des terres rachetées à la Compagnie du canal de Suez fut consacré au maintien de l’enseignement gratuit. Parmi les écoles créées par Ismaïl on peut citer : l’école polytechnique (fondée en 1866), l’école vétérinaire (fondée en 1867 et supprimée en 1879), l’école de comptabilité (fondée en 1867 et supprimée en 1873), l’école d’arpentage (fondée en 1867), l’école d’arts et métiers (fondée en 1868), l’école d’arts militaires (fondée en 1868 et supprimée en 1872), l’école de peintres (fondée en 1869 et supprimée en 1871), l’école de droit (fondée en 1868), l’école d’égyptologie (fondée en 1870 et supprimée en 1875), l’école de jeunes filles (fondée en 1873), l’école normale (fondée en 1873). Toutes les écoles primaires et nombre d’écoles supérieures créées par Ismaïl ont survécu à son règne malgré les embarras financiers, et rendent encore au pays des services inestimables. « Influencé par sa troisième femme, une femme d’un grand savoir, écrit M. George S. Batcheller, ancien juge mixte américain, le khédive Ismaïl fit bâtir de vastes établissements scolaires pour l’enseignement supérieur de jeunes filles musulmanes, mais cette institution qui promettait, fut supprimée, comme mesure d’économie, en 1876, à la suite de l’ingérence anglo- française dans les affaires financières de l’Egypte.

Une mesure « économique » semblable donna lieu à la suppression des grandes écoles pour les enfants des soldats, établies par le général Stone Pacha, le chef américain de la maison militaire d’Ismaïl. »[78]

Ismaïl encouragea, également, toutes les initiatives privées[79], dans l’intérêt du bien public. C’est ainsi qu’il autorisa, en 1869, la formation d’une Société présidée par Arif Pacha et qui se proposait de propager les lumières. Cette Société, qui comprenait parmi ses membres Ibrahim El-Moelhy bey, le premier et le plus grand écrivain de l’Egypte contemporaine, publia des œuvres oubliées et rénova l’étude de la science et des lettres arabes.

Ismaïl envoya aussi des missions égyptiennes en France et remit en honneur cette institution abandonnée depuis Mohammed Aly et qui donna à l’Egypte une élite distinguée. « Le progrès de l’enseignement, pendant le règne d’Ismaïl, dit M. de Léon, a été vraiment remarquable, et il serait considéré comme tel dans tous les pays du monde. »[80]

Sur la demande du vice-roi, le gouvernement français envoya en 1864 un groupe d’officiers présidé par le colonel _Mircher_ pour organiser les écoles militaires d’où sortirent les meilleurs officiers égyptiens. Quinze de ces officiers furent envoyés en France faire un voyage d’études et, après leur retour, formèrent l’état-major de l’armée égyptienne, commandé par le colonel américain Stone. C’est sur le conseil du général Sherman qu’Ismaïl amena en Egypte trente ou quarante officiers américains pour lui donner « une armée capable ». Pour cette armée, le gouvernement fonda, en 1866, deux revues militaires dans le dessein « de mettre les officiers, sous-officiers et soldats au courant des événements politiques et militaires qui se répercutent à travers le monde. »

Cette armée a fait ses preuves sur les champs de bataille dans toutes les guerres soutenues par la Porte. Et lorsque la crise turco-égyptienne éclata, en 1869, le khédive d’Egypte, menacé par la Turquie, était prêt à lui faire la guerre. Les puissances européennes intervinrent de nouveau et obligèrent Ismaïl à céder et à livrer à la Turquie cinq vaisseaux de guerre qu’il fit construire pour le compte de l’Egypte à Toulon et à Trieste. Parlant de l’attitude des puissances, le _Progrès Egyptien_ dit, le 29 janvier 1870 : « Elles ont exigé que l’Egypte cédât ; mais le conflit aura cependant eu cela de bon pour le pays qu’il aura démontré la promptitude avec laquelle le gouvernement peut organiser, équiper et instruire _une armée qui, certes, ferait bonne figure à côté des armées européennes_, la facilité avec laquelle elle peut fortifier, armer, en un mot, mettre en état de sérieuse défense ses frontières. »[81]

Ismaïl réorganisa, de même, la marine égyptienne. Il y avait sur le Nil un service de bateaux à vapeur (dont 28 sur 58 étaient réservés aux domaines du Khédive). Il y avait également une flotte égyptienne de guerre composée de 18 bateaux, et, sans l’opposition de la Turquie, l’Egypte, avec ses nouveaux dreadnoughts de France et d’Autriche, eût possédé une flotte puissante. En revanche, sa flotte marchande défiait toute concurrence étrangère. La Compagnie « Magidieh », fondée le 1er février 1857 par Saïd, fut remplacée en 1863 par une nouvelle Société « Aziziah », dont les paquebots desservaient la Syrie, la Grèce, l’Asie Mineure, les Dardanelles, Gallipoli, Constantinople, et les ports de la Mer Rouge. Avec le développement de la Compagnie, tous les anciens officiers et soldats de marine sans travail purent réintégrer des places sur les paquebots égyptiens au nombre de 19 dans la Méditerranée et de 10 dans la Mer Rouge. Grâce à cette organisation, l’Egypte n’était plus tributaire de l’étranger pour sa navigation ; son commerce profita de l’affluence des produits étrangers dans ses ports, et le service des postes acquit de la régularité et s’étendit sur des régions lointaines en Afrique, en Asie et en Europe. Les actionnaires de la Compagnie étaient Egyptiens, mais en 1873 Ismaïl racheta les actions et affecta au service du gouvernement la nouvelle « Compagnie Khédiviale des Postes ».

Grâce à cette armée et à cette marine, Ismaïl put entreprendre sa politique d’expansion en Afrique. En 1868, il envoya le gouverneur général du Soudan égyptien, Ismaïl Pacha Ayoub, à la tête d’une armée pour conquérir le Haut-Nil et les régions du Darfour.

D’autre part, le khédive décida l’abolition de la traite. En conférant à Samuel Baker le pouvoir de gouverneur général de ces provinces, en 1869, il disait dans son firman :

« Considérant que l’humanité réclame la suppression de ces chasseurs d’esclaves, une expédition est organisée afin de soumettre à notre autorité des contrées situées au sud de Gondokoro, de supprimer la traite, et d’établir un système de commerce, etc. »

Cette expédition dans l’Afrique Centrale[82] dura quatre années, et en 1873 un successeur fut donné à Samuel Baker : le colonel Gordon, nommé gouverneur général des provinces équatoriales d’Egypte, accompagné par le colonel américain Chaillé-Long comme chef de l’état-major de l’armée d’expédition, et le lieutenant Hassan Wassif, officier de l’état-major de l’armée, nommé aide de camp. Enfin, moyennant un tribut annuel, Ismaïl obtint du Sultan, en 1866, les principautés de Suakin et de Mossaouah, et en 1875 Zaïla et Berber sur la Mer Rouge.

Ajoutons qu’il envoya de nombreuses expéditions dans l’intérieur de l’Afrique pour explorer les différentes régions de la Mer Rouge et des sources du Nil et en dresser les cartes.

Pour démontrer l’intérêt attaché par les sociétés de géographie à l’œuvre d’Ismaïl, citons Chaillé-Long lui-même dans l’introduction de son ouvrage[83] : « Dans la soirée du 21 juillet 1875, en réponse à une invitation de la Société de Géographie de Paris, j’eus l’honneur de parler devant elle d’un sujet qui a excité en France, comme dans tout le reste de l’Europe, le plus vif intérêt et une profonde sympathie : les expéditions au centre de l’Afrique.

« Malte-Brun, votre illustre géographe, a dit avec justesse que « l’Egypte rattache l’Afrique au monde civilisé » et que « l’Afrique est maintenant la dernière partie du monde civilisé qui attende de la main des Européens le joug salutaire des lois et de l’éducation. » Quoique l’homme qui s’est dévoué à cette grande tâche ne soit pas un Européen, il ne mérite pas moins, par l’élévation de son âme et la largeur de ses idées, d’être placé au premier rang parmi ceux qui ont contribué aux progrès de notre siècle et qu’on peut appeler les pionniers de la civilisation. Il ne vous est pas inconnu ; le monde entier rend justice au génie d’Ismaïl Pacha, khédive d’Egypte, qui, s’inspirant à la fois des idées de Mehemet-Ali et des traditions de l’époque romaine, a couronné les splendeurs de son règne par la solution victorieuse du problème des sources du Nil, etc., etc.

Notons encore que le vice-roi fonda en 1874 la Société de géographie au Caire. Il encouragea également la science de l’égyptologie et subventionna Mariette, Maspéro, et d’autres savants pour la fouille et la conservation des monuments. Il dota aussi l’Egypte d’un Opéra, d’une bibliothèque nationale, d’un observatoire, et même d’un parlement qui, créé en 1866, joua un rôle prépondérant dans le mouvement précurseur de 1879.

Vers la fin du règne, le khédive Ismaïl disait : « L’Egypte n’est plus en Afrique. Nous faisons partie de l’Europe ! » Nous ne faisions que trop partie de l’Europe, dont l’Egypte subissait depuis 1876 le contrôle puis la main-mise.

Depuis 1876, tout stagnait ou tombait dans le marasme : plus de travaux publics, réduction de l’armée et congédiements d’officiers dénués de toutes ressources, plus d’expéditions dans l’Afrique Centrale (l’Egypte même commençait à abandonner certains territoires chèrement acquis), fermeture d’un grand nombre d’écoles publiques[84] en Egypte et au Soudan ; renvoi de fonctionnaires égyptiens qu’on remplaçait par des Européens ; impositions de nouvelles taxes aux paysans affamés.

En un mot, toute l’administration du pays se disloquait et certaines branches de cette administration accusaient un déficit budgétaire sur les années précédentes. Napoléon dit dans ses Mémoires : « Il n’est aucun pays où l’administration ait plus d’influence qu’en Egypte sur l’agriculture et par conséquent sur la population. Sous une bonne administration le Nil gagne sur le désert, sous une mauvaise le désert gagne sur le Nil ». C’est une vérité dont toute l’histoire de l’Egypte depuis la plus haute antiquité n’est qu’une démonstration éclatante.

Ismaïl avait créé l’organisation administrative moderne, assuré l’entretien des nombreux canaux laissés par son aïeul et fait creuser de nouveaux canaux qui ont fécondé la Haute-Egypte et ajouté le cinquième des terres cultivables.

Mais ses embarras financiers allaient en augmentant et l’administration publique s’en ressentait. Les enquêteurs anglais, depuis 1876, dénonçaient la mauvaise administration dans ses rapports avec le désordre financier. Cependant, depuis cette date, l’administration égyptienne était en fait gérée par de hauts fonctionnaires anglais. Tout en reconnaissant la part de responsabilité d’Ismaïl, on ne peut pas, en toute justice, le rendre seul responsable du chaos financier et administratif qui a marqué la fin de son règne. Ce chaos a pesé sur toute la vie de l’Egypte pendant de longues années et soumis l’occupation anglaise, dans sa période du début (1882-87), à une dure épreuve.

Grâce à la liquidation financière de 1880, une période d’ordre et de tranquillité allait s’ouvrir. Mais le mal était si profond que les réformes accomplies ultérieurement par le Contrôle européen paraissaient tardives et peu fondamentales. La révolution de 1881-82 semblait inévitable : « Les causes de déconsidération accumulées autour du khédive (Ismaïl), dit le baron des Michels, l’amoindrirent peu à peu aux yeux de ses sujets jusqu’au jour où l’on devait, par un acte brutal, le chasser enfin de son trône et de son pays. Les symptômes de mécontentement qui se manifestaient depuis quelque temps au sein de la population indigène se transformèrent alors en révolution déclarée. C’était le moment psychologique qu’attendaient nos alliés. »