La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 9

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La révolution fera le procès d’Ismaïl et le rendra responsable de toutes les calamités qui s’abattirent sur le pays. Quoi qu’il en soit, l’œuvre d’Ismaïl a accéléré le mouvement civilisateur en Egypte et restera son titre le plus authentique à la reconnaissance des Egyptiens.

[Note 41 : Cité par Lord CROMER dans _Modern Egypt_.]

[Note 42 : Avant la création de la marine à vapeur les communications avec l’Egypte étaient lentes et de longue durée.]

[Note 43 : Ils sont divisés en chapitres, _Capitula_.]

[Note 44 : Charles ROUX : _L’Isthme et le Canal de Suez_, 2 vol. in 8o, 1901, 516, 550 pages.]

[Note 45 : _Idem._]

[Note 46 : NICOLAS NOTOVITCH : _L’Europe et l’Egypte_.]

[Note 47 : _Louis XIV_ (cité par Ch. Roux).]

[Note 48 : En 1740 la France comptait au Caire onze maisons de commerce et cinquante négociants ; la Grande-Bretagne y était représentée par deux Anglais.]

[Note 49 : Revue des Deux Mondes, 1876.]

[Note 50 : Nubar Pacha, d’origine arménienne, est un des grands hommes de l’Egypte contemporaine. Son habileté, sa souplesse et son intelligence faisaient de lui un diplomate retors. Il fit ses études en France et, dès son retour en Egypte en 1846, il fut employé comme interprète au Palais. Il devint bientôt secrétaire d’Ibrahim et l’accompagna dans ses voyages à Constantinople et en Europe. Sous Saïd il fut pendant quelque temps directeur des chemins de fer mais dut quitter bientôt l’Egypte. Il ne tarda pas à être rappelé par Ismaïl pour lui servir à Constantinople d’agent et de négociateur chargé de régler le différend avec la Compagnie du Canal de Suez et d’obtenir de la Porte de nouvelles concessions concernant l’indépendance administrative de l’Egypte. A la suite de succès assez appréciables dans des questions aussi délicates, Ismaïl le désigna comme ministre, et le chargea de négocier avec les Puissances l’institution de tribunaux mixtes.]

[Note 51 : Lord Milner disait dans « L’Angleterre en Egypte » : _Il est difficile de se faire une idée du manque absolu de scrupules avec lequel sous le règne d’Ismaïl notamment les agents diplomatiques usèrent de leur influence pour exiger de la faible Egypte qu’elle donnât satisfaction même aux demandes les plus extravagantes_.

En ce temps-là, en s’assurant une concession, on avait principalement pour but non pas de mener à bonne fin quelque entreprise utile mais d’inventer quelque grief qui permît de rompre le contrat et de se retourner contre le gouvernement pour obtenir une compensation. D’un autre côté, quelque perte que subit l’étranger, même accidentellement et par sa propre faute, tout, presque toujours, servait de prétexte pour réclamer une indemnité. — Venait-il à être volé ? On reprochait au gouvernement l’insuffisance de sa police. — Son bateau venait-il à s’échouer sur le Nil ? Le gouvernement était responsable pour n’avoir pas fait draguer le fleuve. On raconte qu’au cours d’une entrevue avec un _concessionnaire_ européen, Ismaïl Pacha dit à l’un de ses serviteurs : « Fermez cette fenêtre, car si monsieur venait à prendre froid, cela me coûterait 10.000 livres. » Et c’est à peine s’il y avait là une exagération.]

[Note 52 : Nubar disait que, de tous les travaux publics, seul le bassin de radoub de Suez fut entrepris et achevé à cette époque (1867). Les entrepreneurs furent MM. Dussaud, nés à Marseille. Le 20 octobre 1863, ils conclurent avec la Compagnie du Canal de Suez un marché pour la construction en blocs artificiels des jetées de Port-Saïd dans le délai de quatre années. Antérieurement, ils avaient exécuté de grands travaux dans les ports de Marseille, Alger et Cherbourg.]

[Note 53 : Tout en rendant justice à certains côtés de l’œuvre d’Ismaïl, nous ne saurions oublier le programme que le vice-roi avait promis de réaliser dans le discours prononcé à l’occasion de son avènement (note de l’auteur).]

[Note 54 : Lorsque, par exemple, un Italien commet un meurtre son Consul s’empresse de le rapatrier pour être jugé par les tribunaux italiens et naturellement les juges sont souvent obligés d’acquitter le criminel faute de preuves suffisantes.]

[Note 55 : Sir Alfred MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.]

[Note 56 : « L’expérience des tribunaux mixtes permet d’affirmer qu’en règle générale ils (les fellahs) sont fidèles à leurs engagements et ne tâchent pas de dénier leurs dettes. Il faut s’étonner en effet qu’ils mentissent si peu à la barre de ces tribunaux en face de leurs adversaires impitoyables. » (_L’Egypte et l’Europe_, par un ancien juge mixte.)]

[Note 57 : Voir le rapport adressé au khédive, en 1867, par son ministre des Affaires étrangères Nubar Pacha au sujet des tribunaux mixtes.]

[Note 58 : Nubar, le ministre des Affaires étrangères d’Ismaïl, n’était pas très favorable au projet du canal, convaincu qu’il était que le canal, en attirant l’Angleterre en Egypte, nuirait aux intérêts de ce pays. Ismaïl partageait probablement cet avis. « J’ai ouï dire qu’Ismaïl s’opposa au creusement du canal ; il s’opposa à forcer ses sujets les fellahs à travailler sans cesse à l’exécution d’un projet dont l’Egypte tira peu de profit. Dans la suite cependant, il seconda l’œuvre avec tous les moyens en son pouvoir. » _Baron de Kusel_, _An Englishman’s Recollections of Egypt_ (1863-1887).]

[Note 59 : F. de Lesseps dans une interview avec M. Kingston. Voir « Monarchs I have met ».]

[Note 60 : M. FARMAN : _Egypt’s Betrayal_.]

[Note 61 : Le gouvernement égyptien alléguait que, depuis le commencement des travaux, les salaires qui avaient été payés aux ouvriers et les rations qui leur avaient été fournies ne l’avaient pas toujours été au taux déterminé par le règlement à la journée (0 fr. 86). La Compagnie avait d’autant plus d’intérêt à augmenter considérablement le nombre des ouvriers, que le mètre cube à extraire à sec lui coûtait les deux tiers des frais nécessaires au creusement au moyen des machines. D’un autre côté, l’Egypte était privée non seulement de 20.000 de ses enfants, mais encore de 40.000 en cours de route pour le canal ou préparés au départ, tous indispensables pour son commerce, son industrie et son agriculture qui avaient besoin de bras. Il en résultait des pertes sérieuses pour l’Egypte nullement compensées par l’économie réalisée par la Compagnie.]

[Note 62 : L’auteur anonyme de _l’Histoire financière de l’Egypte_, depuis Saïd Pacha, dit que le droit strict fut du côté de la Compagnie. On ne peut, toutefois, nier la façon adroite et subtile dont le gouvernement plaida sa cause... On montrait les pauvres fellahs partant du fond de la haute Egypte pour se rendre sur les chantiers du canal, écrasés sous le fardeau des vivres et des outils dont ils étaient forcés de se munir, mourants de fatigue et d’épuisement le long des chemins. Les lecteurs quelque peu sensibles en pleuraient. Il y avait du vrai dans ces tableaux navrants.]

[Note 63 : _Ferdinand de Lesseps, sa vie, son œuvre_, Alex. Bertrand et Emile Ferrier.]

[Note 64 : _Une famille française. Les de Lesseps_, par Bridier (cité par M. Charles-Roux).]

[Note 65 : L’auteur doit faire allusion ici à l’ouvrage intitulé _Egypt_, de M. Stanley Lane-Poole.]

[Note 66 : « Dans le caractère d’Ismaïl il y avait peu à recommander, on ne pourrait cependant pas retenir complètement l’admiration pour sa grandeur de pensée et son intrépidité d’action. » _Present-Day Egypt_, par _Frédéric Courtland Penfield_.]

[Note 67 : A cause de la rareté du verre importé de l’étranger à cette époque les Egyptiens ne se servaient pas de vitrages pour la garniture des fenêtres, et construisaient des mouchrabyas, sorte de fenêtres en bois faisant saillie et laissant l’air et la poussière entrer librement à travers des trous pratiqués de chaque côté.]

[Note 68 : On reproche à Ismaïl, par exemple, d’avoir été un grand bâtisseur et surtout d’avoir construit des palais fort coûteux. D’après un statisticien anglais, M. Mulhall (_Contemporary Review_, 1882), Ismaïl aurait dépensé « plus d’un million de livres sterling sur la construction de palais et de théâtres et sur l’entretien des souverains européens ». Cela n’est pas exact. Aly Pacha Moubarek, ancien ministre des Travaux publics, sous Ismaïl, nous donne, sur le coût de ces palais, dans le tome I de son ouvrage _El-Khitat-El-Tewfikich_, des détails précis : « Le palais El-Gizeh a coûté, dit-il, £ 1.393.374 ; le Palais d’Abdin (résidence de S. M. le Roi), £ 665.570 ; le palais El-Gezireh, £ 898.691 ; le petit palais d’Ismaïlia, £ 201.286 ; les autres palais (y compris celui de Ramleh), £ 2.331.679. L’ensemble des dépenses dépasse, par conséquent, cinq millions et demi de livres. »]

[Note 69 : _Monarchs I have met_, par _W. Beatty Kingston_. Ajoutons que le plan du Caire avait été établi par un comité d’ingénieurs égyptiens présidé par Mahmoud bey El-Falaky (surnommé l’astronome).]

[Note 70 : M. _Mulhall_, dans le _Contemporary Review_ (octobre 1882), disait que les canaux du Nil dont Ismaïl a construit 112, doivent rester toujours la plus grande œuvre de son règne, bien qu’ils ne soient pas mentionnés dans le rapport de M. Cave.

« D’après M. Fowler, les excavations par rapport au travail du canal de Suez, étaient de 165 à 100, et partant, ils vaudraient 28 millions livres sterling (non 12 millions). Grâce à ces canaux la population réussit à gagner sur le désert pas moins de 1.373.000 acres représentant une récolte annuelle valant £ 11.000.000 ou une rente de £ 1.400.000 per annum. »

Le canal Ibrahimieh, l’un des plus grands canaux du monde, fut creusé par Bahgat Pachat et Ismaïl Pacha Mohamed. Il ressort d’une étude consacrée au canal, en 1900, par un ingénieur égyptien, Mohamed effendi Ismaïl, que le vice-roi Ismaïl Pacha ayant, au début du règne mis la main sur 333.333 feddans (le feddan est à peu près un demi-hectare) au nord de la ville d’Assiout, en Haute-Egypte, l’idée lui vint de creuser un grand canal pour l’irrigation estivale de ces vastes domaines et toutes leurs dépendances situées dans la région du Fayoum. L’ingénieur Bahgat Pacha, alors inspecteur général de la Haute-Egypte, fut chargé de l’étude du projet et, déjà en 1863, il établit le plan du canal dont il commença l’exécution en 1867. Avec le concours de 100.000 ouvriers travaillant deux mois, l’été, et deux mois l’hiver, la première partie du canal d’Assiout à Maghagha, fut terminée en 1870 par Bahgat Pacha auquel succéda Ismaïl Pacha Mohamed qui creusa la seconde partie du canal, de Maghagha à Beni-Souef et de là à Achment, en 1872 et acheva en même temps le creusement de branches importantes et la construction de ponts et barrages nécessaires pour la bonne distribution des eaux. Le canal Ibrahimieh, long de 268 kilomètres, et d’une largeur moyenne de 14 m. 05, a été un grand bienfait pour la Haute-Egypte. Il arrose, à lui seul avec ses branches, pas moins de 650.000 feddans (350.000 hectares). En outre, grâce à ce cannal, le vice-roi fonda des grands moulins à cannes, dans les provinces de Minia, Assiout, Beni-Souef et Fayoum et donna ainsi l’impulsion à la culture de la canne à sucre et à l’industrie sucrière. Le canal et ses barrages, qui est une œuvre purement égyptienne, avait acquis une réputation mondiale et de nombreux Européens venaient assister aux travaux en cours. Sir John Fowler, l’ingénieur anglais bien connu, disait à ce sujet : « Les touristes qui viennent en Egypte visiter les antiquités feraient mieux de visiter ces monuments modernes que sont le canal Ibrahimieh et ses barrages. »

D’autre part, le gouvernement américain, en 1870, demanda au général Stone Pacha le tracé du canal et des barrages pour figurer à l’exposition de cette époque.]

[Note 71 : Voici le tableau des principaux travaux publics de 1863 à 1879 donné par M. Mulhall dans son étude précitée sur les finances égyptiennes :

+------------+----------------------------------- TRAVAUX | COUT | OBSERVATIONS -------------------+------------+----------------------------------- Canal de Suez | £ 6.770.000|Après déduction de l’intér. | |(5.328.000) et de la valeur | |des actions achetées par | |l’Angleterre (£ 3.977.000). | | Canaux du Nil |£ 12.600.000|8.400 miles à raison de £ 1.500 per | |mile. | | Ponts | £ 2.150.000|430 ponts construits. | | Moulins à cannes | £ 6.100.000|64 moulins construits avec | |machines, etc. (4 moulins par | |chacune des 16 sucreries établies | |par Ismaïl). | | Port d’Alexandrie | £ 2.540.000|Contrat Grienfield et Elliott. | | Bassin de Suez | £ 1.400.000|Dussaud Frères. | | Etablissement pour | £ 300.000|Prix accepté par le Syndicat de la distribution | |Paris. des eaux | | d’Alexandrie | | | | Chemins de fer |£ 13.361.000|Longueur 910 milles. | | Télégraphes | £ 853.000|Longueur 5.200 milles. | | Phares | £ 188.000|15 construits. | ----------| |£ 46.264.000| ]

[Note 72 : E. de Léon, ancien consul général américain en Egypte, _The khédive’s Egypt_.]

[Note 73 : Cette fabrique fut fondée en 1874. Dirigés d’abord par des instructeurs européens, 400 ouvriers égyptiens s’initièrent au travail et ne tardèrent pas à se passer de maîtres étrangers et travailler sous un chef égyptien, feu Hosny bey, sous-directeur de l’imprimerie nationale réorganisée par Ismaïl. Cette fabrique fournissait du papier d’une qualité supérieure à l’imprimerie, aux administrations gouvernementales, et au commerce, aujourd’hui tributaires de l’étranger.]

[Note 74 : _An Englishman’s Recollections of Egypt_ (1863-1887), par _Baron de Kusel_.]

[Note 75 : Le passage cité est pris dans un chapitre consacré aux souvenirs de l’auteur, de 1872 à 1878.]

[Note 76 : Hans Resener, _l’Egypte sous l’occupation anglaise_.]

[Note 77 : « Il suffit de dire ici que le mérite principal du grand progrès accompli récemment revient à la libéralité éclairée du khédive lui-même, et aussi aux capacités administratives du ministre actuel (Riaz Pacha), de son prédécesseur (Aly Moubareck Pacha) et de leur infatigable inspecteur général, Dor bey, un gentleman suisse qui est peut-être le spécialiste européen le plus habile dans le gouvernement égyptien.

« Il est à regretter, cependant, que le système d’économies nécessitées par les réformes financières des dernières années, ait été étendu à ce département entraînant la réduction de 10.000 livres de son budget. » (_Egypt as it is_, par McCoan, 1877.)]

[Note 78 : _North American Review_, 2 août 1907.]

[Note 79 : On lit, dans le _National_ du 9 janvier 1870 : « Le comité directeur des écoles libres vient de clore la première année scolaire (1868-1869) par un rapport adressé au prince héritier Mohammed Tewfick Pacha qui s’est déclaré le protecteur.

« Les débuts de ces écoles furent modestes. Les cours d’adultes furent ouverts le 1er avril 1868 avec 30 élèves, mais en juin ils étaient déjà 70, en juillet 150, en novembre 240, dont 59 Egyptiens, 52 Italiens, 21 Français, 20 Grecs, 24 Anglais, 32 Syriens, etc... Les cours sont faits en français, en arabe et en italien...

« _Enfin ne vous semble-t-il pas que c’est une révolution complète et radicale que de voir des écoles libres et gratuites sans distinction de nationalité ni de religion s’implanter dans le sol de l’Orient et de voir surtout un prince musulman s’en déclarer le protecteur ?_ »

C’est M. Dauphin, le directeur des écoles libres et gratuites qui fonda la première école à Alexandrie sous le haut patronage du prince héritier qui lui servait une allocation de 12.000 francs par an. Encouragé et aidé par Ismaïl, il fonda au Caire, en 1873, une autre école dont le succès fut encore plus grand que celui de l’école d’Alexandrie. Elle comptait 486 élèves, dont 262 Egyptiens.]

[Note 80 : _E. de Léon_, _The khedive’s Egypt_.]

[Note 81 : La mise en état de défense de la côte de la Méditerranée a été confiée à un ingénieur égyptien de haute capacité, Mahmoud Fahmy Pacha, qui érigea 17 nouveaux forts entre Aboukir et Elborollos, et répara les anciennes fortifications. C’est le même qui, en 1882, fortifia près de Kafr-ed-Dawar, des positions reconnues expugnables.]

[Note 82 : L’annexion des régions équatoriales fut annoncée officiellement par le gouvernement égyptien en 1871.]

[Note 83 : _L’Afrique Centrale_, expédition au lac Victoria-Nyanza et au Makraka Niam-Niam, à l’ouest du Nil Blanc, par le colonel C. Chailé-Long (traduit de l’anglais par M. de Pacy, Paris, Plon 1877).]

[Note 84 : M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire, disait dans _Egypt’s Betrayal_ : « Le budget de l’instruction, en 1872, était de 400.000 dollars. En 1880, il fut réduit à 200.000. La somme déduite fut précisément l’équivalent des appointements des douze contrôleurs européens imposés au pays. »]

CHAPITRE III

=L’Opinion publique=

Les dures épreuves du règne d’Ismaïl eurent un résultat ; l’esprit égyptien se réveilla et des idées nouvelles sociales et politiques se formèrent et prirent corps dans un mécontentement général.

Nous avons vu déjà que le règne de Mohamed Aly — dont le règne d’Ismaïl n’était que la continuation — favorisait le réveil de l’instinct national. Le résultat le plus fécond de son œuvre fut probablement la formation d’une élite égyptienne grâce à laquelle « la civilisation qui émana de lui ne mourut pas avec lui » et les régénérateurs de l’Egypte « se levèrent par centaines encouragés par celui qui fut pour eux plus qu’un père ».[85]

Nous avons trouvé une brochure sur le règne de Mohammed Aly, rédigée en anglais en 1838, par un Egyptien, Hassanaine Al-Besunee, alors étudiant à Londres, et qui appartenait à la mission égyptienne de cette époque. Voici sa conclusion intéressante et précise : « Pour conclure, dit-il, s’adressant à Lord Palmerston, je crois avoir démontré par les remarques précédentes que, quels que soient le caractère et la politique du gouvernement égyptien comparés avec ceux de l’Europe civilisée, il saute aux yeux de l’observateur le plus superficiel, qu’il est considérablement amélioré et réformé, et que rien ne s’oppose à ce que l’Angleterre accorde à l’Egypte le droit de devenir une nation indépendante, et d’être placée sur un même pied d’égalité avec le Brésil, le Mexique, la Colombie et la Grèce. C’est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de considérer cette question dans un esprit favorable, ayant la conviction que la prospérité future de l’Egypte dépend, dans une large mesure, de la reconnaissance de son indépendance par l’Angleterre ».[86]

Cependant, sous Mohammed Aly l’idée politique restait encore vague. « L’absence d’institutions populaires réelles, de tribunaux équitables et de justes lois avait affaibli l’idée politique et l’avait réduite à un sentiment très timide.

« Elle apparaissait comme une étoile en hiver ; mais, à peine née, elle fut voilée aussitôt par des nuages. La preuve tangible de son existence fut la promulgation de la loi d’Abdul-Megid qui garantissait aux sujets du Sultan la sécurité, l’honneur et la propriété. Lorsque, malgré l’opposition d’Abbas, son application fut étendue à l’Egypte, le sentiment timide devint plus hardi. Le contact croissant avec l’Europe et les Européens créa pour les Egyptiens un patriotisme de chez eux. »[87]

Pour comprendre toute l’importance de cette loi, qui date de 1852, il faut rappeler que le bon plaisir du vice-roi le poussait souvent à traiter ignominieusement ses propres parents, à exiler les grands et les riches aux confins du Soudan et de la Méditerranée. Les Egyptiens étaient alors soumis à un régime de terreur et d’espionnage. Quant à l’influence européenne, elle était plutôt combattue par Abbas qui retirait aux commerçants européens les monopoles dont ils jouissaient — exception faite de l’autorisation accordée à une Compagnie anglaise de construire un chemin de fer entre Le Caire et Alexandrie — et renvoyait les fonctionnaires étrangers.

C’est sous Saïd[88], esprit libéral et généreux, que leur influence se fit sentir en Egypte. Les aventuriers européens trouvaient une proie dans ce pays hospitalier[89]. Nubar Pacha avait l’habitude de dire : « C’est au temps de Saïd que la débâcle a commencé ».

Mais il est bon de reconnaître que Saïd aimait le fellah, qui est l’élément prépondérant de la nationalité égyptienne, et favorisait son élévation dans l’armée et dans l’administration, à l’encontre de Mohamed Aly, d’Ismaïl et de Tewfick qui donnaient la prépondérance à l’élément turc. Sous Mohamed Aly, les Turcs formaient une sorte de noblesse à laquelle on réservait exclusivement les brevets d’officiers. Saïd, voulant créer une armée nationale, abolit les règles anciennes, autorisa la promotion de simples soldats sortis du peuple au rang d’officiers et forma ainsi un élément autochtone, capable de tenir tête à l’élément turc dans le haut commandement de l’armée.

Arabi Pacha, dans ses Mémoires inédits, nous donne à ce sujet de curieux renseignements dans un chapitre intitulé « les plus beaux jours de ma vie » où il relatait les premières années de service entre 1854 et 1860, date où, de simple soldat qu’il était, il fut promu lieutenant-colonel : « J’ai été, dit-il, l’objet de la sollicitude de feu Mohammed Saïd... En signe d’admiration il m’a fait présent, lors de son voyage en Arabie[90], d’un ouvrage arabe édité à Beyrouth et intitulé « Histoire de Napoléon Bonaparte ».[91] Il me parlait, à cette occasion, non sans amertume, de la facilité avec laquelle les Français conquirent l’Egypte et de la nécessité de protéger la patrie contre le joug de l’étranger. La lecture de cet ouvrage m’a fait sentir le besoin réel d’un gouvernement Constitutionnel en Egypte et je commençai depuis lors à m’intéresser à l’histoire des peuples occidentaux.

« Ce sentiment se fortifia encore davantage lorsque j’entendis un discours prononcé par Saïd Pacha, à la suite d’un banquet offert à Kasr- el-Nil, aux ulémas, aux membres de la famille régnante, aux officiers de l’armée et aux dignitaires du royaume : « Mes amis, disait le Vice-Roi, j’ai médité sur les conditions de ce peuple égyptien opprimé, humilié et asservi dans son histoire par les peuples de la terre. Il a passé sous le joug des dominateurs de toute espèce tels que les Pasteurs, les Assyriens, les Perses, les Libyens, les Soudanais, les Grecs et les Romains. Mais l’Egypte n’était pas au bout de ses peines, car, après l’apparition de l’Islam, elle fut conquise tour à tour par les Ommiades, les Abassides, les Fatimites, les Kurdes, les Circassiens, les Turcs et les Français de Bonaparte.

« C’est pourquoi j’estime, en tant qu’Egyptien, qu’il est de mon devoir d’entreprendre l’éducation de ce peuple et le rendre capable de se passer du concours des étrangers. Je suis décidé à réaliser cette idée. »

Après ce discours, dit Arabi, les Princes et les Grands s’en allèrent étonnés et mécontents. Les Egyptiens, par contre, rayonnèrent de joie et d’espérance. Personnellement, je pensais que ce discours devait être considéré comme la première pierre de « l’Egypte aux Egyptiens » et que Mohamed Saïd pouvait être regardé, à juste titre, comme le promoteur de la renaissance nationale égyptienne ».

Malheureusement la rareté des imprimés, surtout politiques, ne permet guère de connaître suffisamment le sentiment des Egyptiens pendant la première moitié du XIXe siècle. La presse de l’opposition ne parut en Egypte qu’en 1877.