La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 4

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Peut-être ce défaut est-il dû à l’absence de données précises faute de comptabilité. La confusion était d’autant plus grande que le khédive n’avait pas fixé pour lui-même une liste civile, et que les revenus de ses propres domaines n’étaient pas séparés des revenus de l’Etat. En fait, le pouvoir personnel d’Ismaïl absorbait tous les pouvoirs : il était l’administrateur, le grand juge et le trésorier de l’Etat. Il n’y avait ni bonne comptabilité ni bonnes finances.

« Des sommes immenses, dit le rapport, sont dépensées à des travaux improductifs suivant l’usage de l’Orient, et à des travaux productifs mais conduits d’une mauvaise façon ou hâtivement. Le khédive a évidemment tenté de poursuivre, avec un revenu limité et dans le cours d’un très petit nombre d’années, des travaux qui auraient dû être répartis sur une plus longue période, et qui auraient pesé lourdement sur les ressources d’un Trésor beaucoup plus riche. »

Parmi les travaux improductifs d’Ismaël, on peut compter les sucreries qui constituent l’une de ses plus coûteuses erreurs. Voulant réparer les pertes causées par la chute des prix du coton après la fin de la guerre d’Amérique, il conçut le projet d’établir des sucreries sur ses propres domaines. Douze grandes usines, dont plusieurs durent être abandonnées faute d’aliment, furent construites et pourvues d’un outillage fort coûteux. Tout le système aboutit à un vaste échec.

Ismail essaya également de créer, sur le modèle du Crédit foncier, un système de banques dans les villages, pour sauver les fellahs des usuriers, mais il perdit dans cette aventure £ 900.000 suivant Mulhall.

On peut considérer également comme travaux improductifs ses palais innombrables, ses expéditions scientifiques et ses expéditions militaires pour venir en aide à la Turquie ou dominer le Centre-Afrique.

Quant aux travaux productifs, mais conduits d’une mauvaise façon ou hâtivement, ils révèlent l’incapacité d’Ismaël dans les affaires, et, dans une certaine mesure, un manque de scrupule chez la plupart des concessionnaires et entrepreneurs qui trouvaient toujours moyen de s’appuyer sur la justice consulaire pour réclamer des sommes supplémentaires contre un risque imaginaire ou probable. M. Cave et M. Mulhall s’accordent à dire que les entrepreneurs européens comptaient 80 % de bénéfice. « Lorsqu’Ismaël venait à dépenser, dit l’auteur de l’_Angleterre en Egypte_, pour lui-même ou pour le pays quelqu’un de ces emprunts, il s’arrangeait toujours de manière à en avoir le moins possible pour son argent. Les contrats passés par la Daïrah (domaine privé) et le gouvernement furent de véritables monuments de gaspillage. Les prix payés en bon argent comptant, pour le matériel venu d’Europe, étaient établis sur la même échelle que ceux des marchandises fournies par un tailleur à la mode à un jeune homme riche d’espérances, mais ne jouissant pour le moment d’aucuns revenus. »

Pour donner un exemple de ces contrats, rappelons que le khédive ayant accordé les travaux du port de Suez à des entrepreneurs français, jugea bon de charger des entrepreneurs anglais, MM. Grienfields, des travaux du port d’Alexandrie. Le compte de ces Messieurs se montait à £ 2.904.499. Plus tard, sur la requête de M. Wilson, M. Duport, ingénieur du gouvernement égyptien à Alexandrie, a envoyé à la Commission supérieure d’enquête, une évaluation du prix de revient des travaux du port. « Il n’est pas nécessaire, dit le rapport préliminaire, d’en donner les détails ici. Il suffira de dire que M. Duport évalue à £ 1.394.000 le prix de revient des mêmes travaux, pour l’exécution desquels la réclamation de MM. Grienfields s’élève à £ 2.542.000 sans rien compter pour les intérêts qui ont été calculés à 10 %. »

La politique financière d’Ismaël a non seulement abouti à la création d’une dette générale nominale de 90 millions exigeant une annuité de 6 millions, mais aussi à l’endettement des paysans forcés par les méthodes gouvernementales de perception d’avoir recours à l’usurier.

Malgré cette situation critique, il n’était pas impossible de trouver une solution équitable pour les deux parties, si la question ne s’était compliquée, depuis 1876, d’intérêts politiques qui ont retardé le règlement véritable des finances égyptiennes jusqu’à la promulgation de la loi de liquidation en 1880.

M. Cave, avait dans son rapport, indiqué la seule solution pratique de la question : « l’Egypte est capable, dit-il, de porter la charge de toutes ses dettes présentes à un _taux raisonnable d’intérêt_ ; mais elle ne peut continuer à renouveler des dettes flottantes à 25 % et à faire de nouveaux emprunts à 12 ou 13 % d’intérêt pour faire face à ces augmentations de sa dette, qui ne rapportent rien à son Trésor ».

Le plan de Cave se résumait dans la consolidation et l’unification de toutes les dettes sur la base d’un intérêt modéré compatible avec l’état du pays ; mais, pour alléger les charges financières, l’ajournement des échéances était nécessaire. C’est pourquoi il suggérait qu’une offre fût faite aux porteurs de titres, de nouvelles rentes à 7 % remboursables en 1926 à la place des bons dont ils sont détenteurs, payables de 1892 à 1903.

« On est en droit d’espérer que si la gravité de la situation est expliquée aux porteurs de titres, ils consentiront à un arrangement qui les sauverait de la perte lourde, conséquence inévitable d’un effondrement financier. »

On ne saurait méconnaître la justesse des vues qu’exprime ce langage plein de bon sens. Il fallait modérer les exigences, ou plutôt les inquiétudes légitimes des créanciers munis de droits incontestables. D’autant plus que quelques intermédiaires avaient réalisé de très gros bénéfices aux dépens du contribuable égyptien et de l’honnête « bondholder ». M. Cave lui-même ne craint pas d’affirmer que la malheureuse position financière du pays « est due en grande partie aux conditions onéreuses de l’emprunt de 1873, contracté dans le but formel de liquider la dette flottante qui s’élevait à cette époque à £ 28.000.000 ». Cette opération qui n’a rapporté que £ 11.000.000 argent comptant, a, d’après le rapport « considérablement accru les profits revenant aux négociateurs de l’emprunt » dont le montant était de £ 32.000.000.[22]

Mais le plan financier, malgré toutes ses apparences, avait son côté politique : « Il y a cependant, ajoute M. Cave, une condition essentielle dont dépend le succès d’un plan de ce genre. Le khédive devrait placer, à la tête d’un Control Department, une personne qui impose la confiance générale, comme par exemple l’agent financier[23] envoyé par le Gouvernement de Sa Majesté pour prendre service sous Son Altesse.

« Ce Control Department » recevrait directement du percepteur certaines branches du revenu et devrait avoir une surveillance générale sur la levée des impôts. Si les percepteurs étaient dans tout le pays, placés sous les ordres de ce département, il aurait le pouvoir d’empêcher les fraudes commises au détriment du Trésor, d’une part, et l’extorsion exercée sur les fellahs, d’autre part.

« Le khédive devrait s’engager à prendre en considération les recommandations faites à Son Altesse par son « Control Department » et à porter remède aux cas bien établis de mauvaise administration qui lui seraient signalés. Par ce moyen, un élément important de richesse et de prospérité futures serait introduit dans le pays, car les fellahs, ainsi protégés contre l’oppression et devenus capables d’employer le surplus extorqué maintenant par les percepteurs, en augmenteraient considérablement les ressources actuelles. » L’attitude d’Ismail avant et après la publication du rapport indique nettement que ses objections contre l’œuvre de la mission portaient uniquement sur la partie politique, et qu’il souhaitait un arrangement financier conforme aux principes suggérés par le rapport.

En effet le _Times_ du 5 janvier 1876, dans un article de fond, annonce que le khédive a renvoyé Nubar Pacha, le ministre du Commerce. « On allègue, dit-il, qu’Ismaël Pacha ne trouve pas la mission de M. Cave à son goût, et qu’il en veut à Nubar Pacha, supposé responsable d’avoir amené ce monsieur dans le pays, et aussi d’avoir suivi une politique conforme aux suggestions anglaises. »

D’autre part, au cours d’une interview avec M. W. Beatty Kingston, après la publication du rapport, Ismaël déclarait :[24] « Si je pouvais asseoir à un taux raisonnable toutes mes dettes flottantes d’Etat, j’arriverais facilement à balancer mes rentrées et mes dépenses sans faire tort à qui que ce soit, et je n’aurais plus besoin d’emprunter à un taux extravagant et ruineux, qui tôt ou tard ne manquerait pas d’amener une banqueroute officielle. »

Il est probable qu’Ismaël, encouragé par l’exemple de la Turquie, méditait une banqueroute _officielle_. D’autant plus que le gouvernement anglais, depuis l’achat des actions du Canal, mettait comme condition pratique du règlement financier une mainmise sur l’Egypte.

Du reste Ismaïl, dans la même interview, se plaignait que la mission Cave, dont le rapport parut dans le _Times_, le 4 avril 1876, bien loin d’aplanir ses difficultés financières, n’eût fait que les aggraver : « L’Angleterre, dit-il, qui a tiré de si grands profits, bien plus grands que ceux d’aucune autre nation, des immenses sacrifices faits par l’Egypte pour achever le Canal de Suez, sacrifices qui sont la cause de nos embarras actuels, l’Angleterre est à même, grâce aux travaux de M. Cave, d’apprécier pleinement ce que nous coûtent ces grands ouvrages qui ont donné la richesse à autrui bien plus qu’à nous. _Je n’ai jamais cru un instant que l’Angleterre, du fait qu’elle a acheté les actions du Canal de Suez et envoyé un haut fonctionnaire pour examiner mes comptes vise à mettre l’Egypte sous sa dépendance_. » Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le plaidoyer d’Ismaïl mais son cri d’alarme... C’est alors qu’il s’est tourné vers la France et mis d’accord avec le groupe Outrey- Pastré. Par deux décrets parus respectivement le 2 et le 7 mai, le khédive créa la Caisse de la Dette publique[25] et convertit toutes ses dettes flottantes et consolidées en une dette unifiée portant 7 % d’intérêt sur le capital nominal, et amortissable en 65 ans.

Les obligations de la plupart des emprunts, en vue de la présente conversion, furent acceptées au pair, mais celles de la dette flottante, qui souvent portaient un taux de 20 et 25 eurent, comme compensation, un boni de 25 % ; en d’autres termes, elles furent acceptées à 80.

Il va de soi que ce projet, de même que le précédent, et pour les mêmes causes, n’était pas bien vu par le gouvernement britannique. Le 5 mai, le _Times_ disait : « De deux choses l’une : ou bien un gouvernement amical prêterait ouvertement son crédit au khédive sur la garantie d’une autorité protectrice concédée en retour, ou bien le khédive personnellement devrait faire face à la nécessité de proposer un projet qui fût sien propre. »

Le correspondant du même journal à Alexandrie écrivait le 7 mai : « Le khédive a confié à contre-cœur le règlement de ses finances à des mains françaises, et la dette consolidée de £ 90.000.000 sera un fait accompli.

« On espérait qu’une fois cette conversion forcée accomplie, M. Wilson aurait pleins pouvoirs pour entreprendre la tâche de la réforme administrative qui est le premier besoin du pays, et qu’aucun autre ne pourrait entreprendre avec plus de chances de succès.[26] »

Disraeli trouvant que « le projet présentait de graves défauts sur plusieurs points » refusa de nommer un Commissaire anglais pour la Caisse de la Dette. De son côté, M. Wilson quitta l’Egypte. « Finalement, dit M. Rothstein — _Egypt’s Ruin_ — le gouvernement décida d’oublier son projet préféré dans l’intérêt des créanciers. Il était évident que la France serait à même, tant que la question en jeu prenait un aspect purement financier, de faire échec aux plus ingénieux efforts du gouvernement britannique pour forcer le khédive d’accepter un protectorat.

« Les choses étant ainsi, il semblait inévitable que l’Angleterre renonçât pour un temps à son ambition et fît un compromis avec la France afin de sauvegarder au moins les intérêts des créanciers anglais. »

L’Angleterre ne pouvant avoir raison d’Ismaïl et régler seule la question égyptienne, force lui est de s’entendre avec la France, quitte à s’arranger dans la pratique à acquérir la prépondérance. C’est là, croyons nous, l’origine du Condominium.

On parlait à Londres de l’envoi de Lord Goschen pour représenter les créanciers anglais qui réclamaient au gouvernement, avec insistance, un nouvel arrangement avec le khédive.

En attendant Disraeli délégua en Egypte un diplomate distingué, Lord Crépigny Vivian, qui représentait l’Angleterre à Bucarest. Le duc Decazes appela aussitôt le baron de Michels, ancien collègue de Lord Vivian, pour jeter au Caire les bases de la politique commune du futur Condominium.

Le baron des Michels, dans ses Mémoires[27], après avoir rappelé les souvenirs qui attachaient la France à l’Egypte depuis Mehemet Ali et ces _intérêts de sentiment_ qui poussaient les Français à modérer et contenir les ambitions britanniques « pour conserver à l’Egypte l’indépendance de fait que nous l’avions aidée à conquérir », écrit :

« Ces situations respectives se compliquèrent à un moment donné d’éléments nouveaux. Le khédive Ismaïl avait emprunté à l’Europe des sommes colossales ; notre pays en avait fourni la plus grande part et nos nationaux se voyaient menacés d’une spoliation analogue à celle que le Sultan venait de consommer impunément. Cette fois-ci il ne s’agissait plus d’intérêts de sentiment. L’Angleterre le comprit et la crainte de nous voir procéder seule à une intervention dont elle pouvait tout redouter dans la suite, la disposa à modérer son intransigeance et à ouvrir, jusqu’à un certain point, l’oreille aux suggestions d’entente. »

Le baron des Michels nous fait ensuite une portrait coloré d’Ismaïl, en qui il ne voit qu’un _comédien_, et résume ainsi la situation : « Quand le bruit se répandit chez nous que le vice-roi se préparait à jouer son dernier acte et à se déclarer insolvable ; ce fut un _tolle_ général ; les grands établissements financiers, fortement engagés, prirent la direction du mouvement ; on réclama des mesures coercitives, et le duc Decazes saisit, avec la finesse qui lui était propre, le moment favorable pour intervenir à Londres.

« Je partis dans les premiers jours de septembre avec des instructions dont les deux points préliminaires et essentiels pouvaient se résumer ainsi : ajournement de toute idée de banqueroute, invitation du khédive à MM. Goschen et Joubert de venir procéder sur place à une liquidation générale. »

Pour éclairer le sens des mots : « liquidation générale », nous nous permettons de rappeler que la France, ne pouvant régler la question financière sans l’appui de l’Angleterre, et l’Angleterre ne pouvant régler la question administrative sans l’appui de la France, un compromis s’imposait entre la thèse française et la thèse anglaise.

De cette nécessité découle le Condominium, qui devait être, en tant que système établi, le but principal de la première liquidation.

Cela ressort clairement des faits qui précèdent et des propres paroles du baron de Michels. Dans un discours il menace le khédive de demander sa déposition à la Porte, au cas où il eût tenté de mettre à exécution les idées de banqueroute qu’on lui prêtait. Ismaïl, raconte le baron des Michels, répondit d’une voix sourde et suffoquée : « Mais si je ne puis pas payer... si l’Egypte est épuisée... Croyez-vous, en me mettant le couteau sur la gorge, me créer les ressources qui me manquent ? » Notre opinion, répliquai-je, est tout au contraire que les ressources de l’Egypte sont très suffisantes pour permettre à son prince de faire face à toutes ses charges. Mais, avant tout, il est une première satisfaction que vous devez accorder à vos créanciers : répudiez publiquement comme mensongère et offensante pour vous, toute velléité de banqueroute, démentez les bruits déjà propagés d’une suspension prochaine, et demandez en même temps aux gouvernements français et anglais de vous envoyer des Conseillers de haute compétence auxquels vous abandonnerez les pouvoirs nécessaires, les soins de remettre en bon ordre les finances de votre pays. »

Après quelque résistance, rendue vaine par l’entente de l’Angleterre et de la France, Ismaïl accepta l’envoi de MM. Goschen et Joubert. C’est à ces deux hommes qu’incombait la tâche « de dégager les éléments d’une liquidation et de poser les bases d’une réorganisation générale de l’administration financière ».

Comme nous l’avons vu, c’est le gouvernement anglais et les créanciers anglais qui avaient pris l’initiative de faire un nouvel arrangement avec le khédive. Au début de juillet, au cours d’une réunion de créanciers à Londres, Lord Goschen fut invité à se rendre au Caire, accompagné de M. Joubert, pour négocier avec le khédive un règlement de la dette consolidée plus avantageux pour ses créanciers que celui du groupe du Crédit foncier. Lord Derby, en vue de hâter ce règlement, exerça officiellement, par l’intermédiaire du colonel Stanton, au Caire, une pression sur le khédive : « Ce cas de l’Egypte, dit M. Mac Coan — _Egypt under Ismaïl_ — est le seul où notre Foreign Office soit ainsi intervenu. Dans la même année où la mission de MM. Goschen et Joubert recevait tout l’appui de Downing Street, il n’y avait pas moins de dix- sept Etats retardataires sur la « liste noire » de la corporation des « bondholders » étrangers, pour un chiffre rond de £ 400.000.000 ; et il n’y a pas une seule dépêche consulaire qui porte la trace d’un mot de protestation de la part de notre gouvernement en faveur des prêteurs ».

Lord Goschen arriva en Egypte au mois d’octobre. Son premier geste fut d’ignorer complètement la présence d’Ismaïl Saddyk, le ministre des finances, qu’il savait opposé à son plan. Le conseiller du khédive estimait qu’un règlement général sur la base de 7 % d’intérêt était onéreux pour l’Egypte et que, d’autre part, l’administration financière, c’était la mise en tutelle de l’Egypte. Pour être juste, il faut dire que, quel que soit le jugement qu’on porte sur la politique financière d’Ismaïl et de son Conseiller, ils étaient dans le vrai lorsqu’ils soutenaient — et c’était, dit-on, l’opinion de M. Cave — que le maximum d’intérêt que l’Egypte pouvait payer sur une dette de 90 millions, ne devait pas excéder 5 %. Pour une fois les événements leur ont donné raison ; nous nous gardons bien, toutefois, de taxer d’injustice le côté purement financier de l’œuvre de Goschen.

Ismaïl Saddyk était le chef du parti égyptien qui ne voulait pas de l’ingérence étrangère de plus en plus marquée dans l’administration depuis 1870. Il était sourdement hostile au parti turc dont Chérif était le chef. Néanmoins, sous le règne d’Ismaïl, les deux partis avaient un pacte d’alliance temporaire contre toute immixtion de l’Europe dans les affaires intérieures du pays.

Décidé à repousser toute tentative de mainmise sur l’administration, Saddyk préparait un contre-projet et s’efforçait de gagner le khédive à ses vues. Cependant quelque agitation se produisait dans les provinces. Saddyk était accusé d’essayer de créer un soulèvement, de menacer même le khédive qui cédait à la pression étrangère. Le khédive, forcé de choisir entre le parti étranger représenté par les puissances et le parti de la résistance représenté par Saddyk, résolut de se débarrasser de son ministre. « Au cours d’une interview que j’ai eue avec le khédive après l’arrestation de Saddyk (en date du 10 novembre), je l’ai trouvé très excité. Il était apparemment mécontent du Mufettich (surnom de Saddyk). Il m’a expliqué comment il l’a élevé, de simple fellah qu’il était, à la plus haute situation d’Egypte, et m’a raconté qu’il cherchait à fomenter des troubles.

« Ayant déjà une certaine connaissance des méthodes autocratiques des gouvernements orientaux, j’en conclus que l’ex-ministre était déjà mort. »[28]

En effet, Ismaïl invita perfidement son ministre à l’accompagner jusqu’à son palais sur le Nil ; Saddyk y fut assassiné. Aussitôt le gouvernement lança la fausse nouvelle d’un voyage de Saddyk dans le Haut Nil, suivie de celle de sa mort. A vrai dire, l’ancien conseiller d’Ismaïl n’était pas populaire, surtout parmi les fellahs cruellement pressurés, mais les circonstances tragiques de sa fin excitaient la pitié de tous et l’acte d’Ismaïl contenait en lui-même la condamnation de l’absolutisme.

Le correspondant du _Times_ écrivit : « Le départ de Saddyk est considéré comme la fin d’un vieux système. Ismaïl Saddyk était le chef d’un parti opposé à l’influence européenne et à tout progrès de la civilisation. La chute du Mufettich qui, dit-on, avait préparé un contre-projet, est très favorable au succès ».[29]

Goschen ayant cherché à faire le procès de Saddyk devant les tribunaux mixtes institués en 1876, il est probable que le khédive, pour prévenir ou étouffer toute révélation scandaleuse que son conseiller intime eût été amené à faire sur les agissements de son maître, prit le parti de mettre fin à ses jours. Mais on a tort de croire qu’Ismaïl était partisan d’une entente avec les deux gouvernements sur les bases indiquées : « M. Goschen, dit le baron des Michels, en quittant Londres, flottait entre ses sentiments naturels de loyauté et ses appétits britanniques ; il avait inscrit dans son programme comme condition fondamentale de tout arrangement, des sacrifices financiers à réclamer de la France et des avantages politiques à obtenir pour l’Angleterre. » Des Michels raconte ensuite dans ses _Souvenirs_ que le principe de l’égalité parfaite, après avoir été combattu et discuté « fut enfin définitivement consacré par un décret portant nomination de deux contrôleurs généraux, l’un français et l’autre anglais, qui allaient se partager l’administration financière de l’Egypte. Ce décret fut arraché à la signature du khédive le 18 novembre 1876. Je dis « arraché » car, jusqu’à la dernière seconde, nous eûmes la crainte d’échouer au port tant le vice-roi, exaspéré du résultat des négociations, s’acharnait à les entraver ».

Lord Goschen avait obtenu de la France des sacrifices financiers en faveur des créanciers anglais de la dette consolidée. Son but, dit-il, était de soulager l’Egypte et de fortifier au profit des créanciers la certitude de recevoir l’intérêt auquel ils avaient droit.

Les sacrifices faits par les créanciers, suivant Goschen sont :

1o Différence entre 5 % et 7 % sur la préférence stock de 15.000.000 liv. st. monte à 300.000

2o La réduction dans le boni accordé à la dette flottante de l’Etat, montant à 3.400.000 liv. st. épargne une charge annuelle de 7 % sur ce montant 338.000

3o 1 % sur 59.000.000 liv. st. de dette unifiée, portion retenue pour le rachat de la dette, monte à 590.000 --------- Sacrifice annuel Liv. st. 1.128.000