La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 3
Ainsi le gouvernement britannique était averti officiellement, et, depuis lors, la question financière prenait une tournure politique. L’année 1870 marque une nouvelle étape. L’importance tangible de l’Egypte comme carrefour se révèle à l’Europe. Cette situation est due à des causes multiples intimement liées. D’abord, il y eut en Egypte une affluence progressive d’étrangers, surtout sous Ismaël, en raison de la renaissance de la prospérité matérielle et commerciale des grandes villes comme le Caire et Alexandrie, de la facilité des communications grâce à l’introduction des chemins de fer et des bateaux à vapeur, et enfin des privilèges accordés aux étrangers par le vice-roi. C’est ainsi qu’en 1827 les Européens acquirent le droit de propriété en Egypte (droit qui leur fut accordé par la Turquie seulement en 1867). En outre, en 1840, en vertu d’un traité conclu avec les puissances, Mohamed Aly, qui avait le monopole du commerce, autorisa les étrangers à commercer librement et directement avec les habitants.
En 1836, il y avait en Egypte 3.000 étrangers ; en 1840, 16.000 ; en 1846, 50.000 ; en 1870, 100.000.
Une autre cause capitale résulte de l’achèvement du Canal de Suez en 1869. Ce n’était pas seulement la route des Indes, c’était aussi une voie de pénétration africaine. Le Canal constituait, pour ainsi dire, la clé de voûte d’un empire britannique étendu sur l’Asie et sur l’Afrique. Le percement du Canal coïncidant avec les découvertes géographiques, le progrès des communications modernes et le besoin d’expansion commerciale, avait préparé la naissance de l’impérialisme britannique.
Vers 1868, une évolution se fait dans le parti libéral anglais relativement au mouvement des colonies. Dès lors, non seulement on peut conserver l’empire, on peut encore l’étendre davantage et faire de l’ensemble des colonies un bloc _matériellement_ homogène. L’acquisition de l’Egypte dans ces conditions serait un point de défense avancé pour l’Inde et en même temps un point de départ pour la création d’un empire africain. « L’Egypte, écrivait un diplomate français, n’est pas seulement l’inépuisable contrée que chacun connaît, la clef du Canal de Suez et la route des Indes. Ce sera aussi, probablement, la première voie ouverte au trafic du Centre-Afrique. De là l’intérêt essentiel, pour tous ceux qui doivent avoir part à ce commerce, non pas à détenir directement la terre des Pharaons, mais à ne pas la laisser devenir la proie d’une nation rivale. L’Angleterre seule en a rêvé la possession exclusive. Voyant son domaine des Indes chaque jour plus exposé par le développement de la puissance moscovite en Asie, elle devait être tout naturellement amenée à rechercher une compensation à la perte éventuelle de cet immense estuaire de son exportation. Aussi, depuis un demi- siècle, a-t-elle suivi d’un œil jaloux toutes les questions qui se rattachaient au commerce africain et à ses voies[13]. »
Les dettes d’Ismaël et le Canal de Suez avaient créé des intérêts économiques et politiques qui assuraient la prépondérance de la France et de l’Angleterre en Egypte. Une rivalité fatale s’ensuivit. Après 1870, l’Angleterre voulut profiter de l’affaiblissement de la France pour la supplanter dans ce pays. Dès 1871, des Anglais proposaient à Ferdinand de Lesseps l’achat des actions du Canal, mais se heurtaient à un refus de pourparlers. Ayant échoué pour le moment dans sa tentive à se saisir du Canal, l’Angleterre se tourna du côté des finances égyptiennes. _Toutefois, sa responsabilité ne se précise pas avant_ 1876.
Ismaël continuait ses opérations financières insensées. Son ministre des Finances, Ismaïl Saddyk, qui avait succédé en 1868 à Raghib Pacha, l’ancien ministre de Saïd et son mauvais génie, eut en 1871 l’idée de la _Moukabala_ (compensation), qui joua un rôle important dans l’histoire financière et contribua au mécontentement général. C’est une institution spéciale, créée ostensiblement en vue d’éteindre les dettes de l’Egypte en anticipant six années d’impôts en échange d’un dégrèvement perpétuel de moitié de l’impôt. Sur une somme de 27 millions qui constituait sa dette consolidée, la _Moukabala_ a rapporté immédiatement 8 millions, mais « l’opération s’était compliquée de traites escomptées à des banquiers ».
Grâce à cet argent rentré dans le Trésor, les fêtes de l’hiver de 1871 surpassèrent encore en éclat celles des années précédentes. Au début de 1872, de nouvelles fêtes coûteuses furent amenées par le mariage du prince Tewfick avec la fille d’El-Hami Pacha. Au mois d’avril 1872, un nouvel emprunt de £ 4.000.000 (Oppenheim et neveu) permit au khédive de s’embarquer le mois suivant pour Constantinople.
Ayant en vue une opération financière de grande envergure, il travaillait alors à obtenir un firman qui lui eût accordé une liberté financière complète et les droits d’un souverain quasi indépendant. Ses faits et gestes incroyables ont été rapportés par l’ambassadeur anglais à Constantinople, Sir Henry Elliot. Dès son arrivée, il offrit à Sa Majesté 50.000 fusils de fabrication anglaise. Deux semaines plus tard, à l’occasion de l’anniversaire de son avènement, il lui présenta un magnifique service de table en or garni de pierres précieuses et de 5.000 carats de diamants. Ce n’est pas tout. Au mois de septembre 1872, un nouveau firman cassa le veto de 1869, autorisa le khédive à faire des emprunts sans conditions ni réserves. Une dépêche adressée par Sir H. Elliot à Lord Granville, le 14 octobre 1872, rapportait que ce firman avait été obtenu directement du Sultan en dehors du Divan, contre une somme de £ 900.000 offerte au Sultan personnellement, de £ 25.000 au Grand-Vizir, de £ 15.000 au ministre de la Guerre et de £ 20.000 aux divers fonctionnaires du Palais.
Après la chute de Mahmoud Pacha, le nouveau Cabinet se proposait d’annuler le firman qui n’avait pas été, contrairement à l’usage, enregistré à la Porte.
Midhat Pacha suggéra alors à l’ambassadeur anglais que, dans l’intérêt de l’Egypte, un document obtenu par des moyens semblables devait être répudié comme illégal et sans valeur. Sir Elliot répondit en ces termes : « Je l’ai prié d’abandonner une pareille idée. La parole du Sultan a été donnée au vice-roi et, dans tous les cas, elle doit être tenue[14]. »
« Ce fait était sans doute, dit un auteur anglais modéré dans ses vues, l’honneur même et la saine logique diplomatique. En tout cas, il dégagea Midhat Pacha de la responsabilité de cette transaction corrompue, et, par là, rendit notre propre ambassadeur plus ou moins responsable de ce qui s’ensuivit[15]. »
Ayant recouvré par ces moyens sa liberté d’action, Ismaël retourna au Caire au mois d’août 1872. Il trouva le Trésor vide et la misère grandissante. « Les banquiers ont engagé toutes les ressources de l’Egypte à tel point qu’il est devenu impossible de servir les intérêts, le déficit va sans cesse croissant[16]. »
Pendant ce temps, le khédive, qui a des vues sur le Yemen et sur l’Abyssinie, médite un emprunt colossal. Il ne s’arrête pas au bord de la banqueroute : il s’y jette.
Ismaël négocie avec les financiers un nouvel emprunt dont le montant nominal s’élève à £ 32.000.000. Jusqu’à la dernière heure, il voulait abandonner Oppenheim et neveu pour un groupe français rival qui, paraît- il, lui offrait de meilleurs termes. « La nuit qui précéda la signature finale, dit M. Mac Coan, une vive discussion eut lieu au Palais d’Abdin entre Son Altesse et le jeune représentant (et diplomate) de la _firme_, au cours de laquelle ce dernier — fort de sa connaissance des affaires précédentes — laissa entendre à l’autocrate que son crédit était à leur merci et qu’il n’obtiendrait rien s’il venait à manquer à sa parole. Le lendemain matin, le contrat fut signé.
« Bien que le prix exact du contrat de cette opération n’ait jamais été révélé, les conditions et les résultats connus en étaient fort onéreux. Elle était garantie par tous les revenus et toutes les ressources de l’Egypte. L’intérêt était de 7 p. 100, plus 1 p. 100 d’amortissement. Les contractants prirent la moitié du montant nominal « ferme » et le reste au choix, et firent le lancement dans le public de la première partie à 84 1/4. Ce lancement ne fut pas un succès. Mais assez d’obligations avaient été déjà placées pour couvrir le risque des contractants d’autant qu’ils avaient profité librement d’une condition de leur convention qui permettait le versement des billets du Trésor comme argent comptant à 93 p. 100. On racheta de ces papiers — de vieille date pour la plupart — pour £ 9.000.000 — au taux moyen de 65 p. 100, pour les verser à un taux plus élevé, tandis que la moitié « au choix » de l’emprunt était finalement lancée à 70, le produit de l’emprunt étant ainsi réduit à £ 20.740.077. En somme, si l’on déduit les £ 9.000.000 de billets du Trésor, une somme nette de £ 11.750.000 fut reçue contre une nouvelle dette de £ 32.000.000 à 8 p. 100 d’intérêt. Les annales des emprunts d’Etat n’ont probablement jamais enregistré une opération aussi ruineuse pour le débiteur, ni si profitable pour les créanciers et leurs amis[17]. »
Il est certain que cette opération extravagante ne fait honneur ni à Ismaël ni aux intermédiaires dont les obligations avaient passé entre les mains innocentes des porteurs de titres.
Ismaël ne s’arrête pas sur cette pente ruineuse ; avec une insouciance qui déroute, il prépare et envoie encore des expéditions scientifiques ou militaires dans le Centre-Afrique, sur la mer Rouge, en Abyssinie. Et naturellement le Trésor se vide à nouveau et Ismaël, aux abois, cherche son salut dans un nouvel emprunt.
C’est alors que Disraeli réussit un grand coup : il achète à Ismaël en 1875 ses actions du Canal (176.602 sur 400.000) pour £ 4.000.000.
« Ce fut, dit M. Farman — _Egypt’s Betrayal_ — un grand coup réalisé par Disraeli, mais un coup de grâce pour le khédive, la plus grave faute politique aussi bien que financière de sa vie. »
Voici le détail des faits. En novembre 1875, Disraeli, sans consulter la Chambre des Communes, autorisa la maison Rothschild à acquérir ces actions au prix de £ 4.000.000. Mais ce ne fut pas un achat régulier, car l’acquéreur réel — le gouvernement britannique agissant pour le compte de la nation — fut aussi créancier, puisque le gouvernement égyptien devait payer un intérêt de 5 p. 100 jusqu’au 1er juillet 1894. La somme ne fut accordée que le 4 février 1876, et la loi ne fut votée par le Parlement qu’au mois d’août suivant.
En 1896, ces actions valaient à Londres £ 24.000.000 ; en 1915, £ 30.000.000. Mais le profit pécuniaire n’est pas à comparer avec les conséquences politiques incalculables.
En Europe, ce marché fut un coup de théâtre.
« Si ce n’est pas une prise de possession matérielle territoriale de l’Egypte, c’est un premier pas. L’Angleterre s’est donné un client qui a besoin de plus de 100 millions pour liquider ses dettes ; elle ne peut plus l’abandonner ; elle surveillera ses finances, elle viendra encore une fois et sous d’autres formes à son secours, et, naturellement, il lui faudra d’autres gages, des sûretés nouvelles ; où cela conduira-t- il ?[18] »
Désormais, la balance n’est plus égale entre la France et l’Angleterre, qui aura à défendre non seulement un intérêt financier local, mais encore un intérêt politique durable, celui de garder la route des Indes[19].
Depuis l’achat des actions d’Ismaël, l’Angleterre prépare méthodiquement sa mainmise sur l’Egypte. 1876 marque le commencement d’une nouvelle étape décisive.
Deux jours après l’achat des actions, le 27 novembre 1875, une mission spéciale, présidée par M. Cave, se rend en Egypte pour vérifier la position financière du khédive[20] :
« Le premier objet de votre mission, dit le gouvernement anglais, sera de conférer avec le khédive au sujet de _l’assistance administrative_ qu’il réclame.
« Vous ne manquerez pas d’obtenir incidemment des renseignements du plus haut intérêt à la fois pour l’Egypte et pour ce pays. »
Les garanties spéciales n’étaient plus suffisantes. Désormais le gage sera l’administration même. « Avec la mission Cave, dit M. Mac Coan, il y eut, de la part du gouvernement de Lord Beaconsfield, un commencement d’ingérence et de pression qui le rendit à peine moins responsable que le khédive lui-même de la plupart des actes ultérieurs. L’histoire du rôle joué depuis cette époque par le Foreign Office et ses agents, telle qu’elle a été racontée dans les livres bleus, ne peut être un sujet de fierté pour aucun Anglais impartial. Bien que, dans la plupart des chapitres précédents, nous ayons manifesté peu de sympathie pour le caractère et les méthodes d’Ismaïl, on est presque forcé de le plaindre pour beaucoup de choses qui lui sont arrivées depuis cette date. Avec toutes les qualités qui avaient fait de lui le maître despotique de l’Egypte, Ismaïl était incapable de se mesurer contre des Européens expérimentés, dont plusieurs étaient aussi peu scrupuleux que lui-même, et tous soutenus par leurs gouvernements. »
Depuis l’arrivée de M. Cave, l’entourage du vice-roi était divisé en deux camps : le camp français et le camp anglais dont les compétitions rendaient fort difficiles la solution du problème financier à l’avantage de l’Egypte et de ses créanciers.
Ismaïl, avec une certaine habileté qu’on ne peut se refuser à lui reconnaître, avait profité de cette rivalité pour retarder le travail de la mission anglaise qui préconisait le contrôle de l’administration financière du pays. Ismaïl réclamait des administrateurs et des financiers européens relevant pratiquement du gouvernement égyptien pour mettre de l’ordre dans ses affaires financières. Mais le gouvernement anglais entendait établir un contrôle général sur l’administration, une sorte de mainmise qui garantirait les intérêts des créanciers européens et sauverait l’Egypte de ses pires embarras. « La conclusion, écrivait le _Times_ du 29 janvier 1876 — lors de la présence de M. Cave en Egypte — est que seule une réforme radicale dans le gouvernement et les finances égyptiens donnerait la sûreté à l’Etat. Sans doute serait-il possible pour l’Egypte de conclure un meilleur arrangement avec ses créanciers si elle avait meilleur crédit. Mais comment l’aurait-elle ? Toutes les conjectures à ce sujet semblent fondées sur l’idée que, d’une façon ou d’une autre, le khédive sera amené à se soumettre aux _Conseils britanniques_ avec l’humilité la plus complète, que l’Angleterre entreprendra la gestion des finances égyptiennes, et qu’une portion du crédit anglais sera transférée à l’Egypte pour aider son gouvernement à transformer son passif et à diminuer sensiblement ses payements annuels. Mais cela suppose un _lien_ entre les deux gouvernements pour lequel il n’y a pas la moindre justification, et une disposition de la part du souverain égyptien dont nous cherchons en vain une preuve quelconque. »
Il s’agit d’un type de protectorat anglais que désignent souvent les termes élastiques de « _british guidance_ et _relation_ », et qu’Ismaïl devait accepter, voire réclamer pour établir un équilibre financier permanent. Pour l’Angleterre, la question politique ne se séparait pas de la question financière.
Ismaïl avait simplement accepté, sans aller plus loin, l’offre de M. Cave de prendre comme conseiller financier M. Rivers Wilson, contrôleur général de l’Office de la Dette nationale anglaise.
Mais la France était là. Le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, ne voulait pas laisser l’Angleterre régler seule la question financière qui était la clé de la question d’Egypte. L’arrivée de M. Outrey, ancien Consul général au Caire, était certainement pour beaucoup dans l’échec de la mission Cave. Après le départ de ce dernier au début de février 1876, M. Outrey et un groupe de capitalistes français, présidé par M. Pastré de la banque _Anglo-Egyptian_, proposèrent au khédive l’établissement d’une banque « nationale » d’Egypte sous la direction internationale de commissaires désignés par la France, l’Angleterre et l’Italie, et qui aurait pour mission de consolider la dette flottante à 9 % d’intérêt.
Le duc Decazes tenait à obtenir la coopération de l’Angleterre dans cette entreprise ; et il informait Lord Derby que les deux gouvernements devraient agir de concert dans les affaires égyptiennes.
Mais l’Angleterre était hostile à cette association avec la France. Le projet français, sur le terrain financier, favorisait surtout les détenteurs de la dette flottante, Français pour la plupart, tandis que les principaux créanciers de la dette consolidée étaient des Anglais, qui n’avaient pas intérêt à voir cette dette grossie par les dettes flottantes du khédive. En second lieu, sur le terrain politique, le projet français, soit en établissant pratiquement une coopération anglo- française en Egypte, soit en plaçant la question financière dans un cadre international, était contraire au but avéré de l’Angleterre qui tendait à établir un contrôle anglais sur l’administration égyptienne. M. Disraeli déclarait franchement à la Chambre des Communes que « le gouvernement britannique n’était pas préparé à accepter tout projet d’un arrangement bancaire semi-privé, et considérerait seulement le projet d’une commission proprement dite de contrôle financier[21]. »
D’où son refus de nommer un commissaire anglais à la dite banque et l’abandon du projet par le khédive.
« L’attitude du gouvernement français, dit M. J. Claudy, l’auteur anonyme de l’_Histoire financière de l’Egypte depuis Saïd_, était commandée par les intérêts énormes qu’avait pris le Crédit Foncier. Tout autre était la conduite du gouvernement anglais. On l’accusait de travailler sourdement à ruiner le khédive afin d’avoir l’occasion de se présenter en sauveur. Si odieux que pût paraître un plan de cette nature, il faut admettre que plusieurs faits concordaient à en démontrer l’existence. »
L’auteur parle ensuite de l’obstruction systématique du gouvernement anglais à tout projet et son manque d’esprit de suite ; il continue : « Il avait été le premier à demander que l’administration financière de l’Egypte fût soumise à un contrôle européen.
« A la Bourse de Londres, l’acharnement à déprécier les valeurs égyptiennes était devenu tel que les manœuvres de la spéculation ne suffisaient plus à l’expliquer.
« Enfin, il était difficile de se rendre compte autrement que par des raisons politico-financières, du mobile qui avait dicté à M. Disraeli son discours du 23 mars (1876). Le public attendait avec une vive impatience la publication du rapport de M. Cave dans l’espoir d’y trouver les moyens de conjurer la crise. Quel ne fut pas son étonnement quand M. Disraeli vint déclarer à la tribune de la Chambre des Communes que le khédive, invoquant l’état précaire de ses finances et la nature confidentielle des informations qu’il avait fournies, demandait que le rapport ne fut pas publié. Il y eut en Bourse une explosion de colère qui se fondit en une débâcle. »
A la vérité, après l’échec du premier projet, le gouvernement français envoya en Egypte M. Villet, ancien inspecteur général des finances, pour contrebalancer M. Rivers Wilson. M. Villet apportait un nouveau projet : celui d’une Commission de la Dette Publique qui n’aurait aucun contrôle sur les finances, mais agirait simplement comme un receveur pour le compte des créanciers, après la consolidation et l’unification de toutes les dettes sur des bases déterminées.
Ismaïl, en se montrant prêt à accepter ce plan, excitait la fureur de Disraeli, qui travaillait à ruiner son crédit et à l’empêcher d’équilibrer ses finances. Commentant le discours de Disraeli, le khédive disait : « Ils ont creusé ma fosse. »
Au fond, le rapport de M. Cave n’était pas si défavorable à Ismaïl. Celui-ci eut beau demander ensuite sa publication ; le coup était porté.
Le rapport débute en ces termes :
« On peut dire que l’Egypte est dans une période de transition ; elle souffre des défauts du système d’où elle sort et de ceux du système où elle s’efforce d’entrer. Elle souffre de l’ignorance, de la malhonnêteté, de la prodigalité et de l’extravagance de l’Orient, qui ont amené le suzerain au bord de la ruine, et en même temps des grandes dépenses causées par des tentatives précipitées et irréfléchies pour adopter la civilisation de l’Occident. »
Ce n’est pas l’Orient proprement dit qui est mis en cause ici, c’est Ismaïl en personne, auquel M. Cave ne manque cependant pas de rendre justice : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, ont augmenté de £ 55.000 par an en 1804, £ 3.300.000 en 1830 et £ 4.937.000 en 1864, la deuxième année de l’administration du khédive, £ 7.377.912 en 1871. L’extension des chemins de fer en 1874-75 a été de 1.210 milles. Les importations ont atteint, de 1863 à 1875, £ 61.939.736, contre £ 29.641.155, de 1850 à 1862, ce qui indique une augmentation de 100 pour 100 en 13 années. Les exportations ont quadruplé pendant la même période, ayant augmenté en valeur de £ 36.339.543 à £ 145.939.736.
Durant ces 13 années, la croissance de la population d’Egypte a été considérable et les naissances sont en excédent sur les décès de 636.809. L’éducation a été l’objet d’une attention particulière, le nombre des écoles établies sur le modèle européen ayant passé de 185 en 1862 à 4.817 en 1875.
« Ces 4.817 écoles, avec 6.048 maîtres et 140.977 élèves, accusent une augmentation de 1.072 élèves et 1.651 maîtres sur l’année précédente.
« La qualité de l’éducation donnée varie nécessairement, mais, dans l’ensemble, elle a certainement progressé, et, dans plusieurs cas, elle est nettement très supérieure.
« Ces statistiques montrent que le pays a fait de grands progrès de tout ordre, sous le souverain actuel ; mais ces progrès n’empêchent pas la situation financière d’être très critique. Cependant, les dépenses, quoique lourdes, n’auraient pas à elles seules produit la présente crise, qui peut être attribuée presque entièrement aux conditions ruineuses d’emprunts contractés pour de pressants besoins qui, dans plusieurs cas, provenaient de causes sur lesquelles le khédive avait bien peu le pouvoir d’agir. »
D’après ce rapport, le total des recettes et des dépenses effectuées de 1864 à 1875 inclusivement, soit en 12 années, s’établissait comme suit :
RECETTES
Par revenus £ 94.281.000
Actions de Suez 3.977.000
Emprunts 31.714.000
Dette flottante 18.243.000 ----------- Total £ 148.215.000
DEPENSES
Administration £ 48.868.000
Tribut à la Porte 7.593.000
Travaux d’utilité publique 30.240.000
Dépenses extraordinaires, d’aucunes d’une utilité discutable et d’autres sous pression des parties intéressées 10.540.000
Intérêts et amortissements 34.899.000
Canal de Suez 16.075.000 ----------- Total £ 148.215.000
Les annuités totales renfermant l’intérêt et l’amortissement sur les emprunts à court terme se montaient à £ 1.246.686 ; sur l’emprunt de 1862, à 263.972 ; sur l’emprunt de 1868, à 953.303 ; sur l’emprunt de 1873, à 2.565.670. Le total était de : £ 5.029.631. Et cette somme ne comprenait aucun payement, soit pour intérêts et commissions, soit pour remboursement de capital sur aucune partie de la dette flottante. L’emprunt de 1873 à lui seul absorbe toutes les ressources du pays. Une somme de 34.898.000 a été payée comme intérêt en dix ans, et, cependant, le principal de la dette était plus grand que jamais.
« Il est certain que le rapport de Cave, dit l’auteur de _Egypt under Ismaïl_, est un document d’une honnêteté incontestable. Mais le défaut saillant de ce rapport est qu’il ne tient pas compte des frais énormes de corruption à Constantinople, ni de la colossale extravagance du khédive lui-même. »