La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 2

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Saïd haïssait les Turcs et les remplaçait au fur et à mesure par des Egyptiens, dans les hauts emplois administratifs. Il donna même au paysan la terre qui appartenait encore de droit à l’Etat et lui permit de disposer librement de ses produits, ayant renoncé au monopole et aux contributions en nature : « La réforme opérée par Saïd Pacha dans le régime de propriété et de culture des terres, dit M. Paul Merruau, a toute l’importance d’une révolution sociale. A notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un peuple que la propriété. »[7]

En opérant ces réformes et en empêchant le retour des abus par des règlements précis, Saïd mit fin à l’arbitraire, à la vénalité et au népotisme des fonctionnaires provinciaux et cheiks des villages qui, du temps de Méhémet-Ali, commettaient sur les fellahs des exactions au nom de l’autorité.

M. Merruau écrit avec raison, dans sa remarquable étude, après avoir évoqué le libéralisme en Occident : « mais en Orient, dit-il, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un souverain de l’Orient se montre imbu des principes libéraux, il fait preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport Mohammed Saïd ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour la civilisation de l’Egypte : non pas cette civilisation superficielle qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques, incomprises par la grande masse de la population, mais dans une amélioration profonde de la condition du peuple. »

Les réformes de Saïd ont été une véritable révolution pacifique dans la transformation intérieure du peuple. En Europe les innovations, le progrès et les idées de liberté et d’égalité ont demandé des siècles de luttes et de révolutions pour s’implanter. L’Orient, plus que l’Europe, avait besoin de souverains et de grands hommes qui possèdent le sens de cette évolution si féconde. En méconnaissant cette vérité et en poursuivant une politique d’agrandissement hors de proportion avec ses moyens, le successeur de Saïd affaiblira le pays et consommera sa perte.

Saïd, certes, ne continua pas l’œuvre de Méhémet-Ali sur une vaste échelle. Sous son règne, le pays jouissait de la paix et de la prospérité. Mais, si le pays était riche, l’Etat, par contre, était pauvre et même endetté grâce à la libéralité du vice-roi qui, le premier, rompit les digues en faveur des aventuriers étrangers.

D’autre part Saïd donna, en 1854, à Ferdinand de Lesseps, l’autorisation de construire le canal de Suez. Ce canal et la dette constituent les deux facteurs principaux qui joueront, aux dépens de l’Egypte, de par la faute d’Ismail, un rôle décisif dans les relations économiques et politiques entre l’Egypte et les grandes puissances, particulièrement la France et l’Angleterre.

[Note 1 : Roman RULE : _A History of Egypt_, Londres, 1898.]

[Note 2 : VOLNEY : _Voyage en Egypte_, 1786.]

[Note 3 : _La Société royale de géographie d’Egypte_ vient de publier des documents inédits, recueillis aux archives du Foreign Office, sous le titre : _L’Egypte indépendante, projet de 1801_. Ils montrent, disait M. Georges Douin dans la préface, que « l’idée de l’indépendance égyptienne, née sous les auspices de l’expédition de Bonaparte, s’était, des la prime aube du XIXe siècle, fait jour dans l’esprit des Egyptiens. L’un d’eux, le copte Moallem Yacoub, se fit leur porte-parole, mais une mort prématurée, survenue en août 1801, l’empêcha de soumettre et de plaider cette cause auprès des Cabinets de l’Europe. »

Yacoub passa, après le débarquement de Bonaparte en Egypte, au service des Français qui « se présentaient en amis et prêchaient un évangile nouveau : celui de la Liberté. » Dès la capitulation du Caire (27 juin 1801), il quitta la ville avec l’armée française pour aller s’embarquer à destination de la France. Il prit passage avec le général Belliard, le 10 août, sur la frégate anglaise la _Pallas_. Il mourut des suites d’une maladie, le 16 août, après s’être, toutefois, ouvert au commandant anglais de la _Pallas_ de ses projets que révèlent les documents retrouvés.

Il partait à la tête d’une _légation égyptienne_ formée de notables coptes. La thèse principale de Yacoub, qui voulut s’adresser d’abord à l’Angleterre est, selon M. G. Douin, que cette nation a, plus que toute autre puissance, intérêt à la réussite du projet d’indépendance de l’Egypte. L’Angleterre tient, en effet, le sceptre des mers ; elle possède le pouvoir d’empêcher la France de s’emparer de l’Egypte ; mais si elle-même s’avisait de tenter cette conquête, elle serait certaine de se heurter à son tour à l’hostilité de la première puissance militaire du Continent. L’Egypte indépendante est donc le moyen de contenir ces deux ambitions rivales, mais avec un avantage décidé pour l’Angleterre assurée, par son commerce de mer, de profiter des productions de cette vaste région de l’Afrique dont l’Egypte constitue le débouché naturel.

Pour ménager les susceptibilités de l’Angleterre et assurer le succès de l’entreprise, la Légation comptait cacher à la France l’ouverture des négociations et le but de son voyage en Europe. Mais la mort prématurée de son chef le général moallem Yacoub (Jacob), au cours de la traversée, mit brusquement fin au projet « de négocier avec les puissances de l’Europe, l’indépendance de l’Egypte », projet qui était, dans la pensée de ses auteurs, voué à un échec, sans le concours de la Grande- Bretagne.]

[Note 4 : CLOT (A.-B.) : _Aperçu général sur l’Egypte_, 2 vol. in. 8, 1840.]

[Note 5 : _Voir le Rapport de la Commission du Commerce et de l’Industrie_, Le Caire, 1918.]

[Note 6 : CLOT : _Aperçu général sur l’Egypte_, 2 vol. in. 8, 1840.]

[Note 7 : Paul MERRUAU : _L’Egypte contemporaine_, 1840-1857, de Méhémet Ali, à Saïd Pacha. Paris, 1858.]

CHAPITRE PREMIER

=Les Finances du Khédive et l’Intervention franco-anglaise dans les affaires d’Egypte=

De même que le règne de Mohamed Aly, le règne d’Ismaël a connu la grandeur et la misère du double point de vue politique et social. Depuis son avènement, en 1863, jusqu’à l’ouverture solennelle du Canal de Suez en 1869, Ismaël gouverne en maître et l’Egypte fait figure de grand état. C’est la période éclatante du règne. Puis commence une période de déboires politiques et financiers, de gâchis administratif et social qui provoqua l’ingérence étrangère. L’année 1879, qui termine le règne marque le point culminant de la misère publique. C’est à l’école de cette grande épreuve que se forma un état d’esprit nouveau où se cristallisèrent, pour ainsi dire, les causes lointaines et immédiates de la révolution de 1881-82.

Ismaël est le véritable continuateur de l’œuvre de Mohamed Aly, mais il n’avait peut-être pas la vigilance et la prévoyance de son aïeul. Il est vrai que par moments, sa tâche était plus vaste et, à certains égards, plus délicate. C’était l’époque de transition par excellence. C’était aussi l’époque de la pénétration pacifique européenne qui, de désintéressée qu’elle était d’abord, devenait insinuante et envahissante avec la concession du Canal de Suez, en 1854, et la rivalité franco- anglaise, et trouvait même dans les fautes du souverain et dans sa prodigalité, les mobiles déterminants de son action.

Sous Mohamed Aly cette pénétration, grâce à la collaboration française, était plutôt morale et civilisatrice. Sous Saïd et Ismaël, le progrès matériel favorisant l’affluence des étrangers et le développement des intérêts français et anglais en Egypte, il se produisit une pénétration financière qui se transformait en une _ingérence lente_ et méthodique, prélude d’une _intervention politique officielle_, suivie d’une _intervention armée_.

Les finances égyptiennes fournissent un chapitre décisif à l’histoire contemporaine. La crise a pour origine première une dette de trois millions de livres contractées par Saïd vers la fin de son règne, en 1862.

« Le mouvement de spéculation engendré et lancé par le Second Empire était alors à son apogée. C’était l’heure où les Capitaux, en quête de gros intérêts et de dividendes fabuleux, se ruaient vers les pays lointains. D’autre part la disette de coton, causée par la guerre d’Amérique, attirait l’attention sur le Levant, et spécialement sur l’Egypte dont le crédit, malgré les embarras intérieurs, était vierge au dehors. Il y avait là de quoi tenter les convoitises de la haute finance ».[8]

Ainsi l’avènement d’Ismaël a coïncidé avec celui de la haute finance internationale. Les capitaux affluaient à Alexandrie, des immigrants y venaient en grand nombre, de nombreux journaux européens financiers et autres, de nouveaux théâtres, de nouvelles Compagnies y étaient fondés (Glacière de Kom el Dick, Compagnie égyptienne d’embarquement et de débarquement, Compagnie égyptienne de trafic et de Commerce, etc... C’était l’âge d’or des commerçants étrangers. Et l’accord ne tarda pas à régner entre le khédive et les banquiers cosmopolites établis à Alexandrie. « Depuis l’avènement de Saïd, qui entra le premier dans cette voie déplorable, dit M. Faucon, l’Egypte emprunta à 20 0/0 puis réduisit successivement ce taux jusqu’à 12 0/0. De leur côté, les banquiers trouvaient en Europe de l’argent en dépôt à 3, 4, et au plus 5 0/0. L’écart constituait leur profit ».[9]

De même que la Turquie, l’Egypte a fait appel au crédit public ; mais Ismaël a abusé de cette force féconde et s’est laissé entraîner par les facilités qu’elle lui offrait sans en discerner, ni les conséquences financières, ni les conséquences politiques. Il avait hâte de venir à bout de son plan, et c’est là qu’il faut chercher aussi l’origine de l’effondrement final.

Les difficultés provinrent aussi de la prodigalité d’Ismaël. Mais il est bon de rappeler tout d’abord qu’au lendemain de son avènement, au cours d’une grande réception offerte aux hauts fonctionnaires indigènes et aux Consuls étrangers, le nouveau vice-roi en réponse à l’adresse Consulaire prononça un discours-programme, du plus haut intérêt :

« Je suis fermement décidé, dit-il, à consacrer à la prospérité du pays que je suis appelé à gouverner, toute la persévérance et l’énergie dont je suis capable. La base de toute bonne administration est l’ordre et l’économie dans les finances. Cet ordre et cette économie, je les poursuivrai par tous les moyens en mon pouvoir, et afin de donner un exemple à tous, et en même temps une preuve de ma ferme intention, j’ai résolu d’abandonner le système de mes prédécesseurs en fixant pour moi- même une liste civile que je ne dépasserai jamais. Cette mesure m’aidera à consacrer au développement de l’agriculture toutes les ressources du pays, et je serai à même d’abolir le système funeste de la corvée, suivi jusqu’ici par le gouvernement égyptien dans ses travaux, et qui est la principale et pour ainsi dire l’unique cause qui empêche le pays de prendre tout le développement dont il est susceptible.

« Une attention particulière sera prêtée au commerce libre dans les actes gouvernementaux et répandra l’aisance dans toutes les classes de la population. Quant aux questions morales, l’instruction publique, qui est la base de tout progrès, et une bonne administration de la justice, qui est la base de la sécurité publique, seront l’une et l’autre l’objet de ma sollicitude ; de l’ordre dans les finances et l’administration publique et de la bonne administration de la justice résulteront une facilité et une sécurité plus grandes dans les relations de l’Egypte avec les puissances européennes.

« J’espère, Messieurs, que, convaincus des sentiments dont je suis animé, vous me prêterez toujours votre appui loyal et éclairé. »

Comme nous le verrons, Ismaël n’a pas exécuté la partie essentielle de son programme, celle où il affirmait hautement que « la base de toute bonne administration est l’ordre et l’économie dans les finances ».

Se croyant un financier émérite, il commença par concevoir de grands projets et par s’aventurer dans de vastes entreprises qui nécessitaient de sa part des dépenses exagérées et des gaspillages contraires à tout principe de bonne économie et de bonne administration.

Ismail avait le goût du luxe et de l’ostentation. En hiver et à l’occasion, soit d’un anniversaire, soit d’un retour de voyage, soit de l’arrivée d’un étranger, bals, courses, opéras, banquets, illuminations contrastaient singulièrement avec la misère publique. _On chantait le « Te Deum » pendant que le peuple mourait de faim._ Pour citer un exemple entre mille, Ismaël offrit, en 1869, à la reine Olga 100.000 francs destinés à soulager les réfugiés Crétois, cependant que ses propres sujets étaient dignes de pitié.

« A la veille d’une suspension de paiements, dit M. Paul Merruau, et lorsqu’il était déjà facile de la prévoir, un théâtre subventionné fut construit au Caire ; un opéra fut demandé à un compositeur justement célèbre. On eut sur les bords du Nil la primeur de cette œuvre. On s’y donna le luxe de nous en permettre l’emprunt. Paris eut l’honneur de recevoir du Caire le plus délicat de ses divertissements.

« Le gouvernement d’Egypte eut à Paris un agent chargé d’engager les célébrités féminines de nos petits théâtres. Comme contraste avec l’opéra de Verdi, le vice-roi s’intéressa aux opéras que M. Richard Wagner doit faire représenter prochainement à Beyrouth. Il donna 10.000 francs pour contribuer à l’éclat de cette solennité allemande. »[10]

Lors des fêtes de l’inauguration du Canal de Suez Ismaël déploya un faste inouï. D’après M. Mac Coan (_Egypt under Ismaël_) les dépenses totales depuis le début jusqu’à la fin étaient estimées à £ 1.300.000. Sur cette somme £ 10.000 furent dépensées à une histoire officielle, imprimée sur peau d’éléphant, avec clichés tirés seulement à trois cents exemplaires.

« L’impression typographique de ce magnifique volume fut faite par un correspondant très connu qui aurait reçu 1.000 livres pour son manuscrit. »

Ces profusions d’Ismaël attiraient vers lui les aventuriers, les spéculateurs qui lui avançaient de l’argent à des conditions exorbitantes, ou l’engageaient dans des entreprises ruineuses. De leur côté les intermédiaires, si honnêtes que fussent leurs intentions, étaient obligés de lui imposer des conditions très dures pour se garantir contre le risque, car sa prodigalité et sa politique financière n’étaient pas de nature à relever son crédit.

Par cette politique financière Ismaël entendait poursuivre à l’intérieur l’exécution d’un vaste plan d’agriculture et de travaux publics et, à l’extérieur, étendre la domination égyptienne en Afrique et assurer son indépendance politique à l’égard de la Turquie. Au lieu de consolider l’indépendance administrative du statu quo et d’établir méthodiquement sur la base d’un absolutisme éclairé un gouvernement fort, respecté par l’étranger, Ismaël voulait faire trop grand, et n’avait pas l’appui du sentiment populaire.

Mohamed Aly avait pressuré le pays par son système de « presse » pour l’armée et par ses impôts, mais il avait fait jouer à l’Egypte le rôle d’une grande puissance et entrepris son œuvre géniale avec les ressources du pays sans laisser de dettes. Saïd donna la terre aux paysans, établit l’impôt sur une assiette fixe, favorisa la liberté du commerce et créa un système de recrutement égal pour tous et nécessairement plus équitable. Par ses réformes profondes il se rendit populaire. Mais si Saïd avait appliqué des principes d’ordre aux finances et développé l’instruction publique sur une plus grande échelle, il eût été un vice-roi idéal. Ismaël aurait dû profiter des leçons de l’expérience en continuant l’œuvre de ses prédécesseurs. Son discours-programme au début du règne jetait théoriquement les meilleures bases du travail futur. Mais, sur une échelle plus ou moins grande l’œuvre de Mohammed Aly et celle de Saïd étaient détruites par Ismaël dans leurs parties les plus saines et les plus fécondes. L’absence de bonne comptabilité et de bonnes finances dans le pays menait au désastre. Ce qui engage gravement la responsabilité d’Ismaël c’est que de 1863 à 1876, c’est-à-dire pendant treize années, il n’a fait aucun effort sérieux pour se ressaisir à temps sur la pente, mettre fin à ses prodigalités et décider des économies radicales ; il préféra conclure de grands emprunts à des taux ruineux, de petits emprunts à courte échéance « renouvelés à des taux de plus en plus élevés, et qui s’augmentant des arrérages à chaque renouvellement, s’accumulèrent en une dette flottante énorme s’élevant au triple ou au quadruple des sommes primitivement avancées à l’Etat ».

Il travailla lui-même à ruiner son crédit au dehors et continua au dedans à aggraver le mauvais état de ses finances en s’ingéniant à créer de nouveaux impôts que le gouvernement réclamait d’avance aux paysans, les mettant dans la nécessité de faire à perte des ventes anticipées ou de s’en detter dans des conditions non moins onéreuses. « Le percepteur, disait Lord Milner dans une très heureuse formule, a frayé le chemin à l’usurier. »

Mais sa faute financière, la plus grave peut-être, ce fut sa politique à Constantinople. Il voulait acquérir par la force de l’argent ce que Mohamed Aly avait cherché vainement à acquérir par la force des armes. Au cours de ses voyages à Constantinople Ismaël dépensa des millions pour acheter ou corrompre le Sultan lui-même, les ministres, les hauts fonctionnaires du royaume, les journaux, les diplomates. S’il put obtenir quelques avantages réels, il n’en est pas moins vrai qu’ils sont loin de compenser tant de sacrifices d’argent qui ont grevé lourdement le budget. Non seulement il dépensa plusieurs millions — 5 au moins — mais il augmenta le tribut annuel d’environ 400.000 livres. « Le principal canal d’écoulement du trésor égyptien est Constantinople, avec ses innombrables dignitaires et fonctionnaires, en faveur desquels s’exercent la munificence, la générosité, et quelquefois la prodigalité d’Ismaïl Pacha[11]. »

Ismaïl obtint de la Porte trois firmans (1866, 1867, 1873), dont le dernier constituait la nouvelle Charte politique de l’Egypte. Il accordait l’hérédité au trône en ligne directe de père en fils, le titre de khédive et l’extension de ses prérogatives quant à la force armée (limitée par le traité de 1841) et au droit de conclure des emprunts et des traités commerciaux.

L’indépendance de l’Egypte était élargie et consolidée en théorie. Mais, pratiquement, une large brèche était ouverte dans cette indépendance même, et la Porte, en encourageant Ismaël dans cette voie, travaillait inconsciemment à livrer la province à une tierce puissance. Il est vrai que la Porte, jusqu’à 1872, n’avait pas autorisé Ismaël à conclure des emprunts, mais, en acceptant ses énormes « pourboires », elle se rendait, en partie du moins, responsable du gâchis financier qui jetait Ismaël dans un engrenage funeste.

Cette dette, après le Canal de Suez, ouvrait la porte toute grande à l’ingérence de l’étranger, d’autant plus qu’Ismaël avait affaire à des Rothschild, à des Frühling-Goschen, à des Oppenheim, qui avaient des accointances avec la diplomatie internationale et possédaient de puissants moyens d’action.

Au début du règne, la dette nationale laissée par Saïd était contrebalancée par la prospérité cotonnière nouvelle. Le revenu des exportations, qui était de 4 millions en 1862, était estimé à 14 millions en 1864. Mais la guerre civile en Amérique cessa aussitôt (1865) et Ismaël s’engagea, _sans l’autorisation de la Porte_, dans son système ruineux d’emprunts contractés à des taux exorbitants et gagés spécialement sur des portions déterminées des ressources de l’Etat.

1o Emprunt 1862. Frs. 82.345.000.

Emis par Saïd Pacha. Garantie spéciale, les revenus du Delta.

2o Emprunt de 1864. Frs. 142.605.000.

Premier emprunt d’Ismaël. Garantie spéciale, les revenus de la Basse- Egypte, moins ceux du Delta.

3o Emprunt de 1866. Frs. 7.500.000, garanti en capital et intérêts sur les chemins de fer égyptiens.

4o Emprunt de 1868. Frs. 297.250.000, spécialement garanti par les revenus des douanes de l’Egypte, le produit des écluses de tous les affermages, des droits sur les immeubles, sur le petit bétail, sur les pressoirs à huile et des droits de passage sur le Nil.

Ainsi, entre 1863 et 1868, Ismaël emprunta environ £ 20.000.000 à Londres et à Paris. « Se considérant comme le seul maître de l’Egypte, disait le baron de Malortie, il donna la terre en hypothèque pour construire une maison hors de proportion avec ses moyens. » Méhémet Ali, il est vrai, considérait toutes les terres d’Egypte comme sa propriété, qu’il gérait au profit de l’Etat, et l’Etat, après tout, c’était le pays. Ismaël, au contraire, par sa mauvaise gestion, hypothéqua inconsciemment l’indépendance de l’Etat au profit de l’étranger. Car, le jour où il ne sera plus à même de faire face à ses engagements, les financiers mettront la main sur le gage.

Par ce système d’expédients ruineux qui ne ménage pas l’avenir, Ismaïl cherchait à se tirer de ses embarras présents. Déjà en 1867 sa situation financière était compromise.

« L’agriculture, écrivait M. Gallion-Danglar dans ses _Lettres Contemporaines_ (lettre de septembre 1867), est pour le présent dans un état déplorable. Cela n’empêchera pas l’administration de réclamer bientôt les impôts, qui vont être encore augmentés avec une brutalité qui n’épargne pas les coups de bâton au contribuable.

« Notez qu’il s’agit d’extorquer une troisième année anticipée. Les revenus du pays, qui s’élèvent à 125 millions de francs, sont absorbés par les intérêts et l’amortissement fort lent des emprunts. Les employés indigènes et ceux des Européens qui n’ont pas de contrat ne sont pas payés depuis huit mois. La _daira_ ou Caisse particulière du vice-roi emprunte à 20 et 24 % par an. Pendant ce temps-là, le pacha d’Egypte sème des millions dans les capitales de l’Europe et s’évertue bonnement à engraisser son maigre et triste suzerain de la substance du peuple égyptien. »

Une correspondance en date du Caire, février, parue dans l’_Opinion Nationale_ du 11 mars 1868, disait : « Dans le courant de l’été dernier, il fut question de payer un mois à chacun (des employés) : grande liesse parmi les pauvres diables ; les fonds étaient prêts au ministère des Finances. Tout à coup, la mère d’Ibrahim Pacha, le fils préféré d’Ismaël, annonce son départ pour Stamboul et fait demander tout l’argent disponible. On s’empressa de le lui donner, et les employés du gouvernement en sont pour leur fausse joie. »

La Porte s’alarmait et voulait dégager apparemment sa responsabilité. Un firman, paru en 1868, interdisait d’accorder aucun emprunt à l’Egypte _sans l’autorisation préalable du gouvernement turc_.

Néanmoins, les conseillers du khédive le persuadèrent qu’il pourrait engager les revenus de ses propres domaines sans la permission de la Turquie, et un nouvel emprunt de 7 millions (dont 5 millions seulement furent versés) fut conclu en 1870 avec Bischoffsheim au taux de 13 %. La Porte s’adressa alors directement au gouvernement anglais, comme étant la puissance représentant les principaux créanciers, « protestant à l’avance contre tout arrangement financier, non sanctionné au préalable par Sa Majesté Impériale le Sultan, et qui affecterait directement ou indirectement les revenus de l’Egypte[12]. »