La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 5
D’après M. Rothstein — _Egypt’s Ruin_ — Goschen a réussi à conclure avec les créanciers français un compromis suivant lequel la dette flottante devait être consolidée, mais il fallait réduire à 10 % le boni de ses détenteurs. En outre, la dette de la Daïra (domaine privé du khédive) devait être exclue de la Dette consolidée et former avec la Dette flottante un groupe séparé, portant un intérêt nominal de 5 %. De même, les emprunts de 1864, 1865 et 1867 devaient être exclus de la Dette générale consolidée pour des raisons techniques, mais en réalité parce que MM. Frühling et Goschen, intéressés dans ces emprunts, voulaient qu’ils continuassent à porter l’ancien intérêt de 10 à 12 %. Ainsi la Dette consolidée proprement dite était réduite à 59 millions portant un seul intérêt de 7 %. Il devait être créé, en outre, principalement en vue de la conversion, une nouvelle Dette Privilégiée de 17 millions à 5 %. Dans leur ensemble les annuités de la dette se montaient à £ 6.565.000, ou environ 66 % de son revenu nominal.
Quant aux résultats politiques de la mission Goschen, ils découlent avec force de ce principe fécond habilement posé par le délégué britannique : _une garantie de bonne administration_. Ce principe donnait satisfaction au gouvernement anglais, aux créanciers et même aux paysans égyptiens à qui on disait qu’on s’intéressait à leur sort.
A vrai dire, depuis 1876, l’administration égyptienne constituait le véritable gage des créanciers et de leurs Etats. Les gardiens de ce gage, c’étaient les contrôleurs généraux, la Caisse de la Dette et les tribunaux de réforme.
A la tête de la nouvelle hiérarchie administrative européenne se trouvait le contrôle. Le nombre des fonctionnaires étrangers allait en augmentant : « Les arrangements financiers, dit Lord Cromer, eurent moins de résultats pour l’avenir de l’Egypte, que les changements introduite sur son conseil (de Goschen) dans l’administration du pays ».[30]
Les deux contrôleurs désignés pour surveiller les dépenses et les recettes furent le baron de Malaret et M. Romaine. En outre, les chemins de fer et le port d’Alexandrie, ayant engagé leurs revenus pour le payement des intérêts devaient être administrés par un Conseil composé de deux Anglais, un Français et un Egyptien. Le général Mariott fut nommé président de l’administration des chemins de fer. Ce point acquis, Lord Goschen s’empressa de désigner au début de 1877 un commissaire anglais de la Dette publique : le Major Baring (le futur Lord Cromer) qui arriva en Egypte le 2 mars 1877.
Le régime du condominium devait fonctionner ainsi, mais la combinaison était fatalement vouée à un échec, car elle ne répondait pas à la situation réelle du pays : « Il fallut longtemps, dit Lord Milner, pour mettre la dette de l’Egypte sur un pied convenable. En attendant le pays était destiné à éprouver beaucoup de nouveaux désastres. Le premier règlement de son passif, effectué en novembre 1876, sur les propositions de MM. Goschen et Joubert, fut de très courte durée. Cet arrangement était, en vérité, raisonnable eu égard à l’exposé de situation qui avait été fait pour ces messieurs ; malheureusement cet exposé était complètement erroné. Que les comptes eussent été sciemment ou non embrouillés, ce qui est certain, c’est qu’ils ne révélaient pas la situation réelle ».[31]
On conçoit aisément, dans ces conditions, que le condominium eût de nombreux adversaires. Ils s’attendaient à voir son œuvre échouer au terme de juillet 1877, date du premier grand coupon, avec toutes les charges d’amortissement et autres qui y étaient rattachées. « L’argent demandé (2.074.975) écrivait le Consul anglais Lord Vivian, à son gouvernement, le 12 juillet, fut entièrement payé hier. Mais je crains que ces résultats n’aient été atteints au prix de sacrifices ruineux pour les paysans par la vente forcée de la future récolte, et par la perception des taxes d’avance. Tout cela doit être, sous une forme ou sous une autre, arraché à un pays déjà écrasé par les taxes. Mais j’ai bien peur cependant que l’_administration européenne_ ne soit inconsciemment en train de sanctionner la ruine complète de la richesse agricole de l’Egypte, et j’estime que les Anglais sont en train d’encourir une sérieuse responsabilité. »
Des événements imprévus vinrent encore aggraver le chaos financier et ébranler le régime provisoire du Condominium, provisoire au moins dans la pensée de ses auteurs anglais. La guerre turco-russe éclata au printemps de 1877, et l’Egypte fut contrainte par le Sultan d’envoyer un contingent de 30.000 hommes entretenus aux frais du gouvernement égyptien. Cette dépense inattendue fut acquittée au moyen d’une majoration de 10 % sur les impôts réguliers. Ce n’est pas tout ; une baisse extraordinaire du Nil en 1877, et une inondation provoquée, l’année suivante, par une hausse sans précédent ruinèrent les campagnes.
Du point de vue intérieur, la prépondérance anglaise que le condominium, en tant que victoire française, essayait d’empêcher, fut de nouveau assurée. En effet, la guerre turco-russe, en affaiblissant la Turquie, dont l’Egypte dépendait, et en amenant un rapprochement anglo-turc, porta un rude coup à la force de résistance d’Ismaïl et l’inclina du côté anglais.
Du point de vue extérieur, par l’acquisition de Chypre, l’Angleterre domina le Canal de Suez. D’autre part, l’appui naturel accordé par Bismarck à l’Angleterre, au Congrès de Berlin, en 1878, n’autorisait pas M. Waddington à rouvrir la question et faire sanctionner officiellement par les puissances réunies, le principe de l’égalité sur lequel reposait le condominium, qui n’existait pas en fait.
On peut dire, en toute justice, que l’administration anglaise est la principale responsable du mauvais gouvernement et de l’effondrement financier qui marquèrent les dernières années du règne d’Ismaïl.
Cette situation est due aux préoccupations politiques de l’Angleterre qui excluaient, pour le moment, la nécessité urgente de mettre de l’ordre dans les affaires égyptiennes. La guerre russo-turque n’avait fait qu’augmenter ces préoccupations. Pour s’en rendre compte, il est bon de rappeler la campagne menée dans la presse anglaise, en 1877, par le célèbre écrivain anglais Edward Dicey, pour soutenir énergiquement la nécessité d’une occupation immédiate de l’Egypte par l’Angleterre ou tout au moins, d’une sorte de protectorat du gouvernement britannique. Dans un article paru en juin dans la _Nineteenth Century Review_, intitulé : _Our route to India_, il disait : « Nous devons être à même de garder le Canal de Suez ouvert à nos vaisseaux en tous temps et dans toutes les circonstances ; et pour y arriver, nous devons légalement prendre pied dans le Delta d’Egypte d’une façon beaucoup plus décisive qu’à présent.
« En deux mots, si la France était placée devant l’alternative d’une guerre générale et de l’annexion de l’Egypte par l’Angleterre, elle choisirait la dernière sans hésitation. Toutes les fois que la France recouvre sa puissance et se débarrasse du cauchemar de l’Allemagne, elle recommence sa rivalité traditionnelle avec l’Angleterre dans le Levant. Mais, en ce moment, nous pourrions faire ce que nous ne pouvions pas faire pendant les dernières soixante-quinze années, et ce que très probablement nous ne pourrions pas faire dans deux ans, c’est-à-dire prendre possession de l’Egypte sans courir le risque d’une guerre avec la France. »
Dans la _Revue Britannique_, (décembre 1877), M. Dicey fit paraître un article intitulé : _Le Khédive et le Protectorat de l’Angleterre_. Cet article était évidemment destiné à l’opinion française : « Le côté politique, dit-il, et le côté financier de la question égyptienne sont si étroitement liés qu’il est impossible de les séparer. Si, sous une forme quelconque mais réelle, par l’intervention directe ou bien par l’action d’officiers ou d’administrateurs anglais, nous nous assurons un contrôle efficace sur le gouvernement de l’Egypte, il est évident que nous arriverons ainsi à assumer plus ou moins la responsabilité des exécutions des engagements de l’Egypte envers ses créanciers européens et aussi la responsabilité de l’administration même du pays. »
En attendant une mainmise officielle et complète, l’Angleterre mettait pratiquement la main sur l’administration du pays et exerçait, dans ce sens, une pression _indirecte_ sur Ismaïl : « On vit successivement pourvoir le général Mariott, commissaire anglais des chemins de fer, du titre de directeur général, ce qui plaçait son collègue français dans une position subordonnée. Un Anglais fut introduit dans le Conseil sanitaire en violation du privilège réservé à nos nationaux depuis Méhémet Ali, _et l’administration égyptienne fut, en quelques semaines, littéralement bondée de titulaires britanniques_.
« Le vice-roi, s’enhardissant peu à peu, revenait alors à son premier plan, sous une forme détournée, en appelant Gordon Pacha au gouvernement général du Soudan avec des pouvoirs illimités et la liberté d’organiser à sa guise les débouchés et les routes commerciales du Centre-Afrique. Vint ensuite la convention anglo-égyptienne sur la traite des esclaves avec des clauses qui donnaient implicitement aux agents de la Reine le droit de créer et d’entretenir une police à eux dans les eaux égyptiennes. Un autre traité pour la reconnaissance de la souveraineté khédiviale sur la côte des Somalis servait de prétexte à des concessions commerciales. »[32]
Ce plan de séduction — comme l’appelle le baron des Michels — qu’Ismaïl poursuivait auprès des Anglais était en réalité suggéré et encouragé par eux. En compensation, ils le soutenaient dans la lutte qu’il rouvrait contre les créanciers. De là la sollicitude apparente pour le paysan égyptien et la dénonciation des charges financières très lourdes qui pesaient sur l’Egypte, dans l’unique dessein d’éliminer pratiquement la France, avec l’aide d’Ismaïl, et de déconsidérer ensuite le khédive aux yeux de ses sujets, pour s’installer à sa place. De là également l’idée d’une nouvelle enquête où les mots de réforme administrative et de justice pour le paysan ne servaient qu’à masquer des visées politiques, comme l’événement l’a prouvé.
En attendant, la conduite du gouvernement britannique dans la question de l’administration, ne pouvait pas inspirer la confiance. Elle n’était pas conforme aux principes de bon gouvernement et de bonnes finances, énoncés solennellement par M. Cave, puis par Goschen, et plus tard par Wilson. Pourtant, plus que dans aucun autre pays, il existe en Egypte des rapports étroits entre une bonne administration et la prospérité matérielle. L’entretien des travaux publics tels que les canaux, par exemple, assure à l’agriculture de ce pays un bon rendement, qui, à son tour, garantit pratiquement le paiement de l’impôt foncier, principale source du revenu. Or le revenu est l’espoir des créanciers. En mettant fin aux exactions du passé, à la perception anticipée des taxes, et à l’usure à laquelle le contribuable devait avoir recours, en un mot en ménageant le paysan, on favorisait la richesse agricole. De même, en assurant aux fonctionnaires égyptiens le payement régulier de leurs traitements, on empêchait la corruption qui engendre tous les vices administratifs et empêche toute prospérité.
Une bonne administration exigeait d’abandonner tous les expédients exorbitants d’Ismaïl, en matière de finance, et de ménager l’avenir. C’était l’intérêt commun des débiteurs et des créanciers.
Il est certain qu’en 1877 et 1878 toutes les prévisions financières furent bouleversées par une situation économique exceptionnellement mauvaise, à laquelle il fallait remédier par des sacrifices temporaires et par la suppression de quelques abus, dont la réforme dépendait uniquement du contrôle européen. Les résidents étrangers, au nombre de plus de 100.000, étaient, en vertu des capitulations, exonérés de toutes les taxes à l’exception des droits de douane sur les marchandises importées. Comme, d’autre part, ils jouissaient de l’inviolabilité de domicile, leurs bateaux chargés de contrebande pouvaient entrer dans les ports et défier les autorités égyptiennes : « Pour entrer dans le domicile d’un étranger, dit Lord Milner — _l’Angleterre en Egypte_ —, la présence du consul ou d’un représentant du consul est nécessaire ; or, dans des centaines de cas, le consul sait demeurer introuvable jusqu’au moment où le corps du délit : marchandises volées, tabac de contrebande, hachich ou n’importe quoi a pu être prudemment enlevé, et, en vérité, à ne s’en tenir qu’à la contrebande, les cas où les droits de l’Etat ont été fraudés sous le courant des capitulations fourniraient à eux seuls la matière de tout un chapitre. En effet, dans un port égyptien, le navire d’un étranger est tout aussi inviolable que sa maison sur terre, et les exemples sont innombrables de bateaux connus pour transporter de la contrebande qui ont dû, pendant des semaines, être surveillés jour et nuit par des garde-côtes avant qu’on pût obtenir l’assistance de l’agent consulaire, qui pouvait seul permettre de monter à bord ; lorsque l’indispensable fonctionnaire arrivait enfin, les bateaux prenaient simplement la mer pour recommencer le même jeu sur un point plus favorable jusqu’à ce qu’ils eussent réussi à débarquer leur chargement. »
On estimait que l’exemption des taxes et la contrebande faisaient perdre au Trésor au moins £ 500.000 par an. Du reste, le consul anglais, dans un rapport adressé à son gouvernement, le 30 juillet 1877, signalait ces abus : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, pourraient être considérablement accrus sans imposer de nouveaux sacrifices aux cultivateurs déjà surchargés de taxes, en corrigeant les abus de la contrebande faite par les Européens et en les forçant à payer leur part de contribution aux revenus du pays... En ce qui concerne les douanes, leur ruine provient sans doute en partie de la contrebande organisée sur une vaste échelle par les Européens « dont les navires notoirement chargés de contrebande, peuvent demeurer près de la côte pendant plusieurs jours sans être l’objet d’aucune visite. Si, une fois, ils réussissent à débarquer leurs marchandises et à les déposer dans un magasin appartenant à un Européen, malheur aux autorités qui oseraient y toucher... Le pays est plein de marchandises frauduleusement importées et vendues ouvertement sous l’œil des autorités impuissantes à intervenir[33]. »
Le khédive pria M. Vivian « d’obtenir des Européens les taxes qu’ils devaient payer » et « d’arrêter la vaste contrebande pratiquée avec impunité ». Lord Derby, après un intervalle de sept mois, le 4 mars 1878, répondit que « cet appel du khédive ne peut pas être tout à fait négligé par le gouvernement de Sa Majesté, surtout dans le désordre présent des finances égyptiennes ; le khédive pourrait avoir l’assurance de sa bonne volonté de l’aider dans la suppression des abus _pourvu que Son Altesse donnât une preuve satisfaisante de son intention sérieuse de réformer son administration financière_ et se prêtât réellement à exécuter les arrêts des tribunaux de la Réforme ».
Cette offre tardive faisait discrètement allusion à une enquête projetée dont nous étudierons ultérieurement les conséquences ; en tous cas, elle équivalait pratiquement à un simple refus.
Cependant, pour réaliser des économies, l’entretien des travaux publics était arrêté depuis 1876 ; le désordre administratif et le gâchis financier ne faisaient que croître. Le 30 novembre 1877, le consul anglais écrivait : « Les sujets du khédive se plaignent du paiement intégral des créanciers, alors que ses propres employés, la partie la plus essentielle de la machine administrative, sont laissés sans paiement. Le 17 janvier 1878, il rapportait à Lord Derby que « durant les douze mois précédents, l’Egypte a payé sur un revenu de £ 9.543.000 une somme de £ 7.473.909 aux porteurs de titres, laissant après le paiement du tribut à la Porte et l’intérêt sur les actions du Canal de Suez vendues à l’Angleterre, seulement £ 1.070.000 pour les dépenses nécessaires du gouvernement. »
Quant à l’état du pays proprement dit, l’auteur de l’_Egypt’s Ruin_ nous dépeint la misère qui régnait à cette époques : « Les eaux du Nil, dit M. Rothstein, à l’automne de l’année précédente (1877) étaient très basses ; il s’ensuivit une grande disette de récoltes. En outre, les animaux furent frappés d’une peste désastreuse et le marché du coton subit une très forte baisse. On voyait alors la Haute-Egypte ravagée par une famine telle qu’on n’en a pas entendu parler depuis plusieurs générations. Femmes, enfants allaient de village en village mendier de quoi manger, et, dans plusieurs cas, ils avaient pour seuls aliments les rebuts des rues. On a calculé que la famine n’emporta pas moins de 10.000 personnes pendant l’été de cette année, sans compter celles qui périrent de dysenterie et d’autres maladies semblables. Néanmoins, quand le khédive demanda l’ajournement du coupon de mai (1878), il fut accueilli par un refus brutal. M. Vivian et M. Romaine eux-mêmes étaient favorables à l’ajournement du paiement de ce coupon particulièrement meurtrier. Le gouvernement anglais, cependant, fit la sourde oreille à toutes les sollicitations et donna l’ordre, par dépêche, de payer immédiatement le coupon. Des provinces entières furent ruinées et dépeuplées pour longtemps. Le coupon de juillet fut payé dans des circonstances semblables. »[34]
De son côté, l’ancien commissaire de la Dette, Lord Cromer, disait dans son livre _Modern Egypt_ : « Des mesures furent prises en vue de percevoir l’argent nécessaires pour le payement du coupon (de mai 1878). Deux pachas, parmi les hommes gantés de fer furent envoyés dans les provinces. Ils étaient accompagnés d’un corps de prêteurs prêts à acheter d’avance les récoltes des cultivateurs. Ainsi le bas Nil ayant diminué la récolte, les paysans d’Egypte furent privés des bénéfices qui devaient, en tous cas, dériver de la hausse de prix consécutive à la rareté. »
On parlait alors au Caire et à Londres de faire une nouvelle enquête, qui aurait eu en réalité pour but principal d’assurer officiellement à l’Angleterre la prépondérance financière et politique et d’annuler pratiquement le Condominium. Car, pour l’Angleterre, la question financière et la question politique étaient intimement liées : « Sans doute, disait un correspondant du _Times_, l’une des plus grandes institutions financières à Paris est « jusqu’au cou » dans les valeurs égyptiennes, mais cinq ans de protectorat anglais régleraient cette affaire. »[35]
Le 4 avril 1878, un décret khédival nomma une Commission avec « les pouvoirs d’enquête les plus étendus ». Elle était composée d’un président : Ferdinand de Lesseps ; de deux vice-présidents : Sir Rivers Wilson et Riaz Pacha ; et des quatre commissaires de la Dette : M. de Blignières, commissaire pour la France, Captain Baring pour l’Angleterre, de Kremer pour l’Autriche et Baravelli pour l’Italie.
Cette commission présidée effectivement par Sir Rivers Wilson était décidée d’avance à hypothéquer les domaines privés du khédive avant de demander des sacrifices aux créanciers. « Elle débuta, raconte le baron des Michels dans ses _Souvenirs_, par un coup d’éclat en réclamant de Son Altesse l’abandon sur sa cassette de deux millions de livres sterling pour éteindre les dettes les plus criardes, payer la solde arriérée des petits employés et assurer l’exécution des jugements. A cette demande si inattendue, Ismaïl fut positivement affolé... Il pensa d’abord à se jeter dans les bras du Sultan et à acheter de lui le droit de faire banqueroute à son exemple. Le lendemain de la victoire de Plevna, il rêva de s’adresser au Tzar... « C’est ma ruine que l’on cherche », s’écria le khédive en abordant l’agent de la Reine, « on veut me dépouiller de ma fortune personnelle, puis, par un firman de la Porte, on me renverra d’Egypte ! »
Dans un premier rapport, adressé au khédive le 11 mai 1878, le vice- président Wilson disait : « Mais la Commission, qui doit, aux termes mêmes du décret qui l’institue, rechercher les moyens d’assurer la marche régulière des services publics, ne pouvait pas ne pas se préoccuper d’assurer cette marche régulière pendant le cours de ces opérations.
« Or, elle estime que le non-paiement des traitements des fonctionnaires est absolument incompatible avec le fonctionnement régulier de l’administration.
« Non seulement, comme l’a dit le tribunal du Caire, les fonctionnaires de l’Etat sont, en ce qui concerne leur traitement, des créanciers privilégiés, mais, si l’on considère que le gage des créanciers de l’Etat est précisément le produit de tous les impôts, et que, pour donner quelque valeur à ce gage, il est de toute nécessité que rien ne vienne arrêter ou suspendre la marche des services publics, on doit reconnaître qu’il est de l’intérêt même de tous les créanciers que le paiement régulier des traitements soit assuré. »
Faisant allusion à ce rapport, le consul français écrivait le 24 mai à son gouvernement : « La solde des employés était en retard de six, huit, dix et jusqu’à seize mois, et le plus grand nombre d’entre eux était maintenu systématiquement dans un tel état de besoin et de misère, que bien des gens commençaient à se demander si le pays était réellement épuisé et hors d’état d’alimenter le Trésor. »[36]
La Commission ne bornait pas sa sollicitude aux fonctionnaires : elle s’intéressait aussi au sort des paysans. En effet, un grand rapport préliminaire du 20 août 1878, présenté au khédive par sir Rivers-Wilson, au nom de ses collègues « chargés de préparer les réformes qu’exige l’intérêt des contribuables aussi bien que celui des créanciers », disait : « Aujourd’hui il (le fellah) ne trouve ni dans la loi, ni dans l’organisation administrative, aucune garantie contre les extorsions des agents du fisc.
« Actuellement, on ne peut pas ne pas en tenir compte, et il est de toute nécessité de faire concorder les échéances de l’impôt dû par chaque cultivateur avec l’époque de ses récoltes. Tel est à la fois l’intérêt du Trésor et l’intérêt du contribuable.
« De l’avis unanime de toutes les personnes que nous avons interrogées sur la situation économique du pays, ces ventes par anticipation et ces emprunts à des taux qui s’élèvent souvent à 7 % par mois sont une des causes principales de la situation précaire des populations agricoles. Les fonctionnaires égyptiens et les agents consulaires nous ont donné sur ces opérations scandaleuses les renseignements les plus concordants et les plus précis. Le jour où il est contraint au remboursement d’une dette que les intérêts ont rapidement doublée ce ne sont pas seulement ses bestiaux et ses récoltes que le fellah est obligé de vendre à vil prix, c’est sa terre même. Les usuriers, auxquels les tribunaux ne peuvent refuser l’exécution de contrats en apparence réguliers, deviennent ainsi propriétaires d’étendues de terre considérables, et la petite propriété, au préjudice de l’intérêt même du pays, tend peu à peu à disparaître. »
Depuis 1876 tous les enquêteurs anglais ne manquaient pas de signaler que ces abus allaient à l’encontre des intérêts des débiteurs et de leurs créanciers. M. Rivers Wilson reprit le même thème de réforme avec plus d’autorité et non sans un certain apparat. Nous suivrons dans le chapitre consacré à l’opinion publique toutes les péripéties de l’enquête. D’ores et déjà nous pouvons constater que chaque nouvelle enquête menée au nom des réformes signifiait une mainmise plus complète sur l’administration dans son ensemble et une diminution du pouvoir d’Ismaïl au détriment de la France et de l’indépendance administrative de l’Egypte qu’elle l’avait aidée à conquérir et à conserver depuis Méhémet-Ali.