La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 14

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Le ministère Chérif[153], pendant ce temps, s’engageait dans la voie des réformes. La première de ces réformes était l’institution d’un Conseil d’Etat. Le but et les attributions sont définis dans un rapport adressé, à ce sujet, au khédive par le Président du Conseil :

« Monseigneur, le rescrit de Votre Altesse du 7 de ce mois imposait au nouveau ministère, pour sa règle de conduite, le développement des réformes édictées par le rescrit du 28 août 1878 et pour son premier soin la préparation des lois tendant à régler le mode d’élection et les droits d’une nouvelle Chambre, en rapport avec le principe de la responsabilité réelle des ministres. » Le ministère estime que pour réaliser cette pensée féconde, il est urgent de créer avant tout une institution dont « la mission serait de donner des consultations sur tous les projets de loi qui devront être soumis par les ministres de Votre Altesse à la représentation nationale ; de préparer les règlements d’administration publique ; d’apprécier les actes des fonctionnaires dont l’examen lui sera déféré ». En conséquence, le ministère soumet à Son Altesse un projet de loi « préparé sur le modèle des institutions de même nature en vigueur en Europe ». Le Conseil d’Etat sera « présidé par le Président du Conseil des Ministres et composé d’éléments indigènes et étrangers, avec prépondérance de l’élément étranger afin qu’il soit évident que le gouvernement, tout en conservant son caractère national, ne veut toutefois se priver du concours des étrangers « dans l’accomplissement de l’œuvre de régénération ».

Assurément, il y avait là une marque d’esprit modéré. Cependant les gouvernements français et anglais insistaient auprès du khédive pour la rentrée des ministres européens dans le cabinet. Le khédive en référait à son ministère qui, en guise de réponse, remit aux deux Consuls généraux, en date du 7 mai, un mémorandum où se trouvent exposés tous les événements qui ont entouré la formation du ministère européen, qui assuma, en fait, le gouvernement de l’Egypte depuis le 28 août 1878 jusqu’au 7 avril 1879 (plus de 7 mois).[154]

Dans ce mémorandum, le ministère affirme d’abord qu’il ne s’est formé que « sous la condition expresse du maintien du principe établi par le rescrit du 28 août et de la responsabilité réelle des ministres envers la Chambre des Délégués de la nation ». Il parle ensuite de la journée du 18 février, provoquée par la conduite du ministère Nubar, qui a voulu gouverner seul, « laissant systématiquement de côté la personne du khédive », et par la situation désastreuse des officiers, signalée dès le 21 décembre au Président du Conseil par le khédive lui-même.

Puis le mémorandum formule une sorte d’acte d’accusation dans une série de griefs :

« La famine ayant éclaté dans la Haute-Egypte, aucune mesure n’a été prise en temps opportun pour prévenir les malheurs qui devaient en résulter.

« L’école militaire des orphelins a été supprimée.

« L’établissement du cadastre a été décrété, il est vrai, mais le ministre des Finances a été en même temps autorisé à faire venir d’Europe 42 ingénieurs, alors que tous les éléments voulus se trouvent dans le pays.

« La moitié des impôts de 1879 a été exigée dès le commencement de l’année, quand toutes les terres étaient couvertes par l’inondation et que la population souffrait encore des dégâts causés par la rupture des digues.

« Un impôt si élevé a été établi sur la culture du tabac qu’on a vu les paysans arracher toutes les plantations plutôt que de se soumettre à ce nouveau droit.

« Les dépenses des administrations ont été augmentées dans une proportion considérable, uniquement au profit d’employés étrangers. »

Le résultat, c’est le désordre économique et administratif.

Ce n’est pas tout. Le mémorandum rappelle l’attitude des ministres européens à l’égard de la Chambre convoquée au mois de décembre, le projet financier de M. Wilson qui supprimait la Moukabalah, « dépouillant ainsi d’un trait de plume les contribuables de plus de 400 millions » et enfin le contre-projet, la démission de Tewfick et la formation du cabinet actuel.

Ce cabinet est résolu « à consacrer tous ses efforts à l’amélioration de la situation de l’Egypte » et compte pour cela « sur les sentiments généreux du peuple français », auxquels ils font appel « en faveur d’une nation amie ».

« L’expérience, conclut le mémorandum, qui, de bonne foi, a été faite d’un cabinet dans lequel entraient comme ministres des Européens, est trop contraire au sentiment national pour n’être pas envisagée comme une innovation des plus dangereuses. La tenter de nouveau serait exposer l’Egypte et les intérêts qui s’y trouvent engagés aux conséquences les plus graves. »

Mais on ne se préoccupait en Angleterre que du mode d’action en Egypte. Laquelle des deux puissances devait avoir la prépondérance ? Le _Times_ du 18 avril disait dans son leader : « Les vrais intérêts politiques que nous devons sauvegarder en Egypte sont les intérêts en connexion avec la liberté de notre route des Indes. Si la sécurité du Canal de Suez venait à être menacée par une anarchie intérieure ou une agression étrangère, cela nous mettrait dans une position délicate. » Un correspondant occasionnel à Alexandrie lui écrivait le 28 avril : « Les intérêts français sont purement financiers, cependant que les intérêts anglais ont un double caractère politique et philanthropique, mais nullement financier, et il est prévu que l’intervention des deux puissances serait vouée à un échec à défaut de communauté de vues. »[155]

Le 1er juin, le même correspondant revient sur la même idée : « La seule crainte, dit-il, est que l’extension de l’intérêt financier ne puisse obscurcir les vues « impériales » qui devraient seules guider toute action combinée, et doit être, dans tous les cas, le mobile de notre politique anglaise en Egypte. »[156]

Pour réaliser cette politique, Lord Vivian, rappelé par son gouvernement le 15 mars, revint de nouveau en Egypte fin avril[157].

Deux journaux nous éclairent sur son rôle en Egypte : Le _Mirâat-el- Chark_ écrivait, en effet, le 17 mai 1879 : « Nous sommes vraiment étonnés de la conduite de l’Angleterre à l’égard de l’Egypte et de sa persistance à vouloir réaliser ses vues politiques et à transformer la question purement financière en une question politique. Son consul général en Egypte s’est rendu chez le khédive pour le convaincre de la nécessité d’introduire deux ministres européens dans le gouvernement du pays, mais le khédive lui a fait comprendre qu’il ne pourrait pas aller à l’encontre de la volonté nationale. Il s’est rendu alors chez Cheik- el-Bakri[158], le leader de la nation, et a fait une démarche dans le même sens, mais le Cheik-el-Bakri lui a déclaré que l’Egypte était décidée à secouer le joug de l’étranger et à sauvegarder son indépendance et sa liberté... L’Europe n’aurait qu’à surveiller nos actes et à nous demander de tenir nos engagements. »

D’autre part, le correspondant du _Times_ à Alexandrie, écrivait, le 12 mai : « Le parti national qui vint au pouvoir par le coup d’Etat du 6 avril, a surpris chacun par sa force. Au début, le « _public_ » croyait que ses jours étaient comptés ; mais lorsque, avec une rapidité merveilleuse, il perçut suffisamment d’argent pour payer le coupon de mai à 5 % d’intérêt, les gens commençaient à le regarder avec plus de respect. Cependant ils disaient encore que le retour de M. Vivian entraînerait sa chute. Maintenant que M. Vivian est depuis deux semaines dans le pays, il a fait des propositions tendant à mettre l’autorité purement indigène sous le contrôle européen ; la France s’est associée cordialement à tous ses plans ; néanmoins l’Egypte fit la sourde oreille à tous les essais de persuasion. »[159]

Sous toutes les réticences de langage, le but de Lord Vivian ressort clairement : il s’agit d’étouffer l’opposition nationale.

Pourtant on aurait dû faire un plus large crédit au ministère Chérif qui voulait sincèrement travailler au salut de l’Egypte, puisqu’il se proposait de donner satisfaction aux créanciers et de tenir ses engagements envers le pays. Dès son avènement, il s’attela aux réformes, décida de porter l’effectif de l’armée à 60.000 hommes et prépara une constitution. Il convoqua les délégués au mois de mai, et le 17, la Chambre[160] se réunit sous la présidence de Hassan Rassim Pacha, Rachid Pacha étant malade. Ce jour-là, Chérif Pacha se présenta à la Chambre et soumit aux membres, « conformément au rescrit du mois d’avril », un projet de loi organique et une loi électorale. Le lendemain (18 mai), la Chambre élut une commission présidée par Abd-el-Salam El-Moelhy bey pour étudier ces deux projets de loi[161].

Après en avoir modifié certains articles et ajouté d’autres, la commission décida de proposer de nouvelles lois spécifiant les droits du khédive, des ministres et de la nation, les devoirs des fonctionnaires, des journaux, etc...

Ces projets et ces propositions furent soumis à la Chambre le 8 juin, et à l’unanimité les membres en décidèrent l’envoi au ministère pour être ratifiés par le khédive. Le journal, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : « Ces lois établissent les plus solides assises de liberté et de constitution et permettront au pays de réaliser son idéal de bien- être et de prospérité. »[162]

Le texte intégral de la loi organique a été publié par _Al-Watan_ du 14 juin. L’article 15 consacre l’immunité parlementaire ; l’article 27 réserve à la Chambre le vote des lois présentées par le ministère ; l’article 34 précise que le nombre des députés serait porté à 120, y compris les députés du Soudan ; l’article 36 consacre le principe de la responsabilité ministérielle et demande, en conséquence, au Conseil des ministres de présenter d’urgence à la Chambre une loi prévoyant la mise en jugement des ministres ; enfin l’article 45 stipule le droit des députés de surveiller de près les dépenses et les recettes de l’Etat, déterminer le montant des impôts, les modalités de leur perception.

Mais avant les nouvelles élections et l’exécution du plan élaboré par la nation et accepté solennellement le 7 avril par le khédive, un événement grave vint troubler l’ordre de choses établi : il s’agit de la destitution d’Ismaïl.

Il semble que la cause principale de cette destitution réside dans le renvoi des deux ministres européens et dans le refus obstiné du khédive d’accepter leur rentrée au ministère. « Le khédive n’ignorait pas sans doute, écrivait M. Waddington le 18 juin, qu’immédiatement après le renvoi de ses ministres européens, la question de son abdication a été agitée... Nous sommes aujourd’hui d’accord avec le Cabinet anglais pour recommander _officiellement_ à ce prince d’abdiquer et de quitter l’Egypte. »

Avant de préciser le sens et la portée de cette mesure, il faudrait rappeler certains événements qui l’ont précédée et qui n’ont pas manqué d’exercer une certaine influence sur l’action des deux puissances.

D’abord l’appui accordé publiquement par le khédive au parti de Chérif et à la Chambre des délégués, avait créé une opposition contre l’ingérence européenne. D’où la nécessité de précipiter l’action.

Un événement imprévu eut également sa part d’influence ; c’est l’entrée en scène de Bismarck. Le khédive avait « vu les adresses et le projet présentés par la nation » et, « sur la proposition du Conseil des ministres », réglé, par un décret du 22 avril, les dettes du gouvernement. Les créanciers de la dette flottante, Allemands et Autrichiens pour la plupart, n’étaient pas, semble-t-il, satisfaits de ce règlement. Les consuls généraux d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie présentèrent, le 18 mai, au khédive, une protestation qui déclare le décret dont il s’agit contraire à des arrangements internationaux et en rend le vice-roi responsable. Le khédive se borna à prier le Consul général d’Allemagne de vouloir bien remettre cette protestation au Président du Conseil. M. le baron de Saurma vit donc Chérif Pacha qui lui répondit que le pouvoir personnel n’existait plus en Egypte et que la responsabilité du khédive ne saurait, dès lors, être engagée par les actes de son gouvernement.

D’aucuns voient dans l’action de Bismarck l’intention de hâter l’occupation franco-anglaise, cause de conflits et de complications entre les deux puissances. Il aurait voulu faire de l’Egypte un nouveau Schleswig-Holstein pour la France et l’Angleterre. M. Bülow a fait connaître, en effet, aux deux puissances que « l’Allemagne n’a entendu empiéter à aucun degré sur le terrain politique d’une réforme nécessaire à l’Egypte, où s’exerce _l’entente_ franco-anglaise ; tout son désir est que Paris et Londres continuent à marcher _de concert_ et à faire sentir _en commun_ leur _double_ influence, pour obtenir gain de cause dans une question où les soutiennent et les encouragent les vœux et la sympathie de toutes les grandes puissances. »[163]

On ne peut être plus insinuant.

L’intervention de Bismarck était à la fois financière et politique. En d’autres termes cette intervention financière avait une portée politique[164]. En vain le Gouvernement de Chérif, acculé au mur par cette protestation, avait-il décidé le 14 juin « de payer intégralement et sans retard, sur les fonds de l’emprunt Rothschild, le montant des arrêts, jugements et sentences passés en force après vérification par une Commission instituée _ad hoc_, de la dette flottante européenne ».

Un troisième événement survint qui encouragea, sans aucun doute, l’action des Puissances : l’intervention de certains Egyptiens influents en faveur de la déposition d’Ismaïl. A vrai dire, la désaffection à l’égard du gouvernement personnel d’Ismaïl était trop forte dans l’âme populaire pour qu’on pût, par un changement quelconque, du jour au lendemain, la convertir en attachement au souverain. D’autant que, d’emblée, toutes les souffrances causées par le régime européen établi en fait depuis 1876 étaient mises sur le compte d’Ismaïl et que, d’un autre côté, les effets salutaires du nouveau régime national ne s’étaient pas encore fait sentir dans les campagnes auxquelles on demandait encore de nouveaux sacrifices, quoique avec d’autres méthodes, pour faire face aux engagements financiers et libérer le territoire.

Quand à l’armée, elle était, comme toutes les institutions de l’Etat, complètement désorganisée et mal entretenue. Les soldats, qui appartenaient tous aux couches populaires, étaient mécontents, et la majorité des officiers, malgré la protection et l’appui du khédive lors de l’émeute du 18 février, ne pouvait oublier la guerre d’Abyssinie et l’avancement des Turco-Circassiens au détriment de l’élément égyptien pendant toute la durée du règne.

Peut-être les uns et les autres pensaient-ils involontairement à l’assassinat du Mufettich, car les Egyptiens, dans leur ensemble, ne devaient pas perdre le souvenir de cette tache indélébile.

En ce qui concerne l’attitude des chefs du mouvement, nous avons trouvé des détail fort intéressants dans les Mémoires inédits de Mohamed Abduh : « Le renvoi des deux ministres européens, dit-il, a été salué par la plupart des Egyptiens comme l’avènement d’une ère nouvelle. Car le khédive avait réitéré solennellement la promesse de doter le pays d’institutions parlementaires réelles pour surveiller les actes du Gouvernement. D’aucuns doutaient cependant de la réussite de cette œuvre, parce que le khédive n’était pas habitué à tenir une promesse et que les deux Puissances, de leur côté, ne lui pardonneraient pas l’humiliation infligée à leurs ministres et obtiendraient tôt ou tard, une revanche.

« Mais c’était là une minorité.

« La majorité des Egyptiens était, au contraire, optimiste et confiante. Elle comptait d’une part sur le respect par les Puissances de la volonté nationale — Cheik-el-Bakri n’a-t-il pas déclaré qu’il avait sous ses ordres 70.000 derviches prêts à prendre les armes ? — et d’autre part sur la leçon de l’expérience qui serait pour le khédive une sage conseillère et le meilleur garant contre toute velléité de retour.

« Quoi qu’il en soit, les Egyptiens commençaient à acquérir le sentiment de leur force, depuis que le puissant souverain sollicitait leur concours.

« Mais peu de temps après l’adoption du projet égyptien, signé par les représentants de la nation qui se portaient garants de la bonne marche de l’administration, le bruit avait couru que Son Altesse le khédive Ismaïl adressait des ordres aux mudirs (gouverneurs de province) afin d’envoyer immédiatement une partie de l’argent perçu pour le compte du ministère des Finances à la Daïra El-Khassa (l’administration du domaine de la couronne).

« Certains journaux avaient publié cette nouvelle et des témoins sûrs m’avaient affirmé, du reste, son authenticité. Cet incident a donné une preuve décisive de l’opinion des sages qui pensaient que le vice-roi était incapable de tenir ses engagements.

« Entre temps, Riaz Pacha s’en fut en Europe rejoindre Nubar Pacha. Ils s’entendaient, dit-on, pour travailler à la déposition du khédive et convaincre les gouvernements français et anglais que cela ne comporterait pour eux aucun risque...

« Bientôt le khédive, pressenti sur une démarche dans ce sens, consulta son entourage...

« Cependant le pays souhaitait son éloignement du trône ; les libéraux fréquentaient le président du Conseil et lui faisaient part de leur attachement au prince héritier. A la suite de pourparlers qu’il eut à ce sujet avec Tewfick, Gemmel-Eddin, accompagné de nombreux notables, fit des démarches pressantes auprès de Chérif Pacha afin de convaincre le khédive de la nécessité de son abdication. Sur quoi Chérif conseilla à Ismaïl d’accepter la demande des deux puissances, qui, de gré ou de force, finiraient par avoir raison de lui. Il ajouta que l’idée de la guerre serait une folie, d’autant qu’elle était impopulaire dans toutes les classes et dans les rangs mêmes de l’armée, et que le mieux serait de s’en remettre complètement au Sultan.

« Puis Gemmel-Eddin se rendit, accompagné d’une délégation égyptienne, chez le consul général de France[165]. Il l’informa de l’existence en Egypte d’un parti national réformiste, et que seul le prince héritier Tewfick Pacha serait capable de mener à bonne fin l’œuvre de réformes nécessaires en Egypte. »

Il est certain que Tewfick, avec son caractère faible, était plus apte qu’Ismaïl à jouer un rôle constitutionnel et à tenir, à cet égard, ses engagements pris envers Gemmel-Eddin et ses amis, mais le malheur est qu’il pouvait devenir aussi un instrument docile entre les mains des puissances. Les Egyptiens ne voyaient pas le « revers de la médaille » et, tout en ayant l’air de prendre l’initiative dans une affaire si grave, ils reconnaissaient en fait l’autorité protectrice des deux puissances auxquelles ils avaient recours.

Ismaïl, abandonné par ses sujets et pressé par les puissances, cherchait un point d’appui à Constantinople. Mais le Sultan, en qui il mettait son dernier espoir, heureux de retrouver l’occasion d’affermir son autorité s’empressa d’envoyer, le 26 juin, un télégramme adressé à « l’ex-khédive Ismaïl Pacha », l’invitant à « se retirer des affaires gouvernementales, conformément à l’ordre de Sa Majesté Impériale le Sultan », et annonçant la nomination de Son Excellence Mehemet Tewfick Pacha au poste de khédive.

Le 30 juin, Ismaïl quitta Le Caire pour Alexandrie d’où il se rendit à bord du _Mahroussa_ à Naples[166], où le roi d’Italie avait mis une résidence à sa disposition.

Tous les témoins de son départ affirment qu’il était plein de dignité. Dans ce moment suprême, il a dû évoquer son œuvre régénératrice. L’erreur d’Ismaïl, on doit la chercher dans le gouvernement personnel, dans sa prodigalité, dans sa politique d’indépendance vis-à-vis de son jaloux suzerain, dans le choix des Turcs qui dominaient dans l’armée et les Conseils du Gouvernement, et dans la dette, mais on doit la chercher encore et surtout dans « la route des Indes ».

Depuis l’expédition de Bonaparte l’image de l’Egypte apparue sur cette route obsédait l’Angleterre. Mais tandis que la France de Louis-Philippe travaillait au développement de la Puissance égyptienne pour en faire une Belgique dans la Méditerranée, Palmerston opposait le désert à l’Egypte pour en faire une simple province ottomane réservée à l’influence anglaise. Sous l’action de la rivalité, le règne de Napoléon III inaugurait une nouvelle politique qui ne faisait pas, il est vrai, bon ménage avec la politique de la Grande-Bretagne.

Sous le couvert des intérêts politiques l’impérialisme britannique entendait recueillir toute la succession d’Ismaïl en Egypte et au Soudan[167]. Aussi travailla-t-il à sa chute, avec l’aide de la France, quitte à l’évincer ensuite et à devenir le seul maître de la vallée du Nil.

[Note 85 : _Egypt as it is_, par _Thomas Waghorn_, London, 1857.]

[Note 86 : _Egypt under Mohamed Aly Basha a reply to the, Remarks of A. T. Holroyd on Egypt as it is in 1837_, addressed to the R. H. Palmerston. By _Hassanaine Al-Besunee_, 1838.]

[Note 87 : Voir dans _How we defended Arabi Pacha_, par _Broadly_, récit d’Ahmed Rifat (_Ahmed Rifat’s Story_).]

[Note 88 : M. Walne, consul britannique au Caire, disait à M. Senior en 1855 : « Saïd Pacha est frivole et vaniteux et il est gâté par la flatterie des étrangers qui l’entourent. Ils lui disent — et il le croit — qu’il est un génie universel, et je crains qu’il ne soit en train de nous préparer une grande catastrophe. » (_Senior’s Conversations_ and journals in Egypt, vol. I, p. 181.)]

[Note 89 : Ce sont presque les termes employés par Lord Cromer dans son _Modern Egypt_.]

[Note 90 : Arabi accompagnait Saïd Pacha en qualité d’aide de camp.]

[Note 91 : Arabi racontait, le 16 mars 1903, à M. Blunt que le premier ouvrage qui lui a suggéré ses idées politiques était une traduction arabe de « _La Vie de Bonaparte_, par le colonel Saint-Louis. » Saïd Pacha, au cours de son voyage à Médine, avait lu cet ouvrage qui relatait « la conquête de l’Egypte par 30.000 Français ». « Voyez, dit- il, comment vos compatriotes se laissent battre. »

« A mon tour je me décidai à lire cet ouvrage et de cette lecture, je tirai la conclusion que la victoire des Français était due à leur organisation et à leur entraînement, et que nous pouvions en faire autant en Egypte. »]

[Note 92 : Voir dans le _Journal officiel_ égyptien l’article intitulé : « L’erreur des sages. »]

[Note 93 : « Un vice unique, l’insécurité, dit Ahmed, pèse sur nos personnes et sur nos biens. Le paysan n’est pas garanti contre les ordres arbitraires... La même insécurité déprécie les richesses nées et acquises. Les besoins du pouvoir sont effroyables, surtout depuis que vos faiseurs, appuyés de vos consuls, tirent à boulets rouges sur un petit pays neutre et désarmé. L’Egypte implore aujourd’hui un patronage collectif des puissances civilisées. Tous ses maux viennent du despotisme intérieur ; le despotisme extérieur et multiplié ne les a jamais soulagés, au contraire. » (_Le Fellah_, par Edmond About, 1869.)]

[Note 94 : « Le plan de Nubar consistait à mettre immédiatement un frein au pouvoir absolu du khédive et à limiter l’autorité des consuls généraux, par l’établissement de tribunaux qui contrôleraient les décisions arbitraires des deux parties. Il se proposait, en même temps, de donner la voix prépondérante à l’élément égyptien, et d’étendre leur juridiction aussi bien sur les indigènes que sur la population européenne dans toute l’Egypte. Son but avoué était de faire du système une application générale. » (_The Khedive’s Egypt_, par Edwin de Leon, ancien consul général en Egypte, in-8, 1877.)]

[Note 95 : Audouard (Mme Olympe). _Les mystères de l’Egypte dévoilés_, Paris, in-16, 500 pages, 1865.]

[Note 96 : Ces notes ont été publiées par M. Arthur Rhoné, dans _l’Egypte à petites journées_.]

[Note 97 : Audouard (Mme Olympe). _Les mystères de l’Egypte dévoilés_.]