La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 13
Nubar était considéré par l’opinion française, par certains Américains[138] comme inféodé à l’Angleterre. C’est vrai, à condition de préciser. Il est certain qu’au début Nubar, aussi versé dans la politique extérieure que Riaz dans la politique intérieure, était l’homme de confiance d’Ismaïl et qu’il a rendu à l’Egypte de grands services dans toutes les négociations menées au nom de l’Egypte à Constantinople et en Europe, au sujet du différend avec la Compagnie du canal de Suez, des firmans qui ont consolidé l’indépendance administrative de l’Egypte, des tribunaux mixtes qui ont simplifié la justice. Puis changement d’attitude : un Anglais qui le connaissait bien nous renseigne inconsciemment sur sa cause : « Cependant, depuis la mission Cave (1876) dit M. Dicey, Nubar en vint à la conclusion que l’énormité des dettes contractées par l’Egypte sous le règne d’Ismaïl rendait l’intervention inévitable.
« Il m’a souvent expliqué les raisons pour lesquelles il considéra l’Angleterre comme mieux qualifiée que toute autre puissance, ou combinaison de puissances, pour exercer une autorité permanente en Egypte. Il était convaincu que, dans l’intérêt de l’Egypte, l’intervention active de l’Angleterre était moins désavantageuse et susceptible d’être plus profitable que celle de toute autre puissance...
« Il vint à Londres (1877) pour soumettre ses vues au Gouvernement et me choisit comme son porte-parole dans la presse anglaise... Un article paru dans le _Nineteenth Century_, au mois de décembre 1877, sur les dettes du khédive, produisit un grand effet... »
Puis l’auteur en vient à l’idée dominante de l’article : « La principale cause des embarras financiers de l’Egypte, dit-il, fut l’accaparement par le khédive, dans l’espace de dix ans, d’un million d’acres, le cinquième du sol cultivable de l’Egypte[139] ».
Point n’est besoin de dire que cette idée est une explication naïve et partiale bien que la Commission supérieure d’enquête en ait tenu compte, dans sa décision « d’affecter l’intégralité » des domaines des Dairas à la liquidation du déficit ».
C’est en août 1878 que Nubar retourna en Egypte et prêta son appui à la Commission sans en être membre. A lire les déclarations où le khédive avait réitéré maintes fois et solennellement sa promesse d’accepter les conclusions de la commission, lors de la formation du nouveau ministère, on dirait qu’il avait prévu un échec d’autant plus retentissant.
La manifestation du 18 février qui fut un commencement d’action est, dans une certaine mesure, l’œuvre de la franc-maçonnerie qui joua un rôle dans le mouvement des deux dernières années du règne. Gemmel-Eddin redoutant le despotisme d’Ismaïl pour la propagande politique qu’il voulait entreprendre, s’était mis en contact avec les francs-maçons italiens et s’était entendu avec eux pour fonder le Grand Orient d’Alexandrie où furent admis, vers 1878, des publicistes Syriens et Egyptiens, tels que Ibrahim-El-Laccani, Adib Ishak, Selim Naccache, Abd- el-Salam El-Moelhy, le leader de la Chambre des délégués et les deux officiers promoteurs de l’émeute Latif Selim et Saïd Nasr, d’autres encore.
Sur ces entrefaites arriva le consul anglais Borges, qui les incita à s’affilier à la maçonnerie anglaise. _Kaoukab el Chark_ (astre d’Orient) dépendant du Grand Lodge of England et qui bientôt compta environ trois cents membres de l’élite du pays, parmi lesquels se trouvaient le Prince héritier Tewfik Chérif Pacha, Boutros Pacha, Soleiman Abaza Pacha, Mohammed Abduh, Saad Zagloul, des officiers de l’armée, des ulémas, et des députés. Cette loge, qui réunissait dans son enceinte les représentants des classes dirigeantes et cultivées, favorisait l’échange d’idées entre les hommes qui étaient au courant des dessous politiques et des secrets du gouvernement, et créait entre eux un lien de solidarité. C’était là l’embryon du parti national qui allait bientôt prendre les proportions que l’on sait.
De cette solidarité est sortie l’émeute du 18 février. C’est pourquoi lorsque les deux officiers francs-maçons, Latif Selim et Saïd Nasr furent incarcérés par les autorités, la loge se réunit le soir même sous la présidence de Gemmel-Eddin et adressa des télégrammes demandant leur mise en liberté à Ismaïl et au prince de Galles, grand maître à Londres. Sur l’intervention du consul anglais, les officiers furent libérés quatre jours après.
Le lendemain de l’émeute, le 19 février 1879, M. Godeaux, Consul Général de France en Egypte, écrivait à M. Waddington : « Bien que l’ordre n’ait pas été troublé depuis hier il règne parmi les indigènes un vif mécontentement, et la situation est fort critique.
« Nubar Pacha est venu nous déclarer ce matin, à M. Vivian et à moi, qu’il ne répondait plus de la sécurité publique, et nous a priés d’assurer sa vie et celle de ses collègues. Nous sommes allés voir le Vice-Roi et lui avons demandé s’il répondait du maintien de l’ordre ; le Vice-Roi nous a répondu qu’il assumait toute responsabilité à cet égard, _s’il était associé au Gouvernement et si Nubar Pacha se retirait_. Nubar Pacha, en conséquence, a donné sa démission. »
« Vous ferez savoir au khédive, dit M. Waddington dans sa réponse, que les Gouvernements français et anglais sont décidés à agir d’accord en tout ce qui concerne l’Egypte. Ils ne sauraient se prêter à aucune modification de principe dans les arrangements politiques et financiers récemment sanctionnés par le khédive. »
Les deux gouvernements acceptèrent finalement la nomination du Prince Tewfick comme Président du Conseil des Ministres à condition que « le khédive n’assistera pas aux délibérations du Cabinet » et, ce qui est plus grave encore « que les deux membres européens du Cabinet auront conjointement le droit d’opposer un veto absolu à toute mesure qu’ils désapprouveraient[140] ».
Dans une lettre du 10 mars adressée au Prince Tewfick pour la formation du Cabinet, le khédive déclare accepter ces conditions non sans une certaine réserve : « En établissant le nouvel ordre des choses, dit-il, je n’ai jamais songé à me séparer de mes ministres, avec lesquels je désire, au contraire, rester dans une union intime ».
Mais, le nouveau ministère à peine formé, un nouvel incident vint troubler les esprits et favoriser l’agitation. L’intérêt de l’emprunt de 1864, garanti par la Moukabalah, était payable le 1er avril 1879. Le 28 mars il manquait encore aux Commissions de la dette £ 196.000 sur une somme de £ 240.000. M. Wilson méditait l’abolition de la Mokabalah, et cette mesure qui aurait effacé d’un trait de plume, environ 14 millions de livres payées par les riches classes de la population, était très impopulaire.
En attendant, le ministère préparait un plan, fondé sur ce fait que l’Egypte était incapable de faire face à ses engagements, et proposait l’ajournement du coupon du 1er avril et la réduction de l’intérêt à 5 %. Déclarer l’Egypte en banqueroute achevait de discréditer aux yeux du pays l’administration européenne qui, semble-t-il depuis 1876, était dans l’impossibilité d’introduire des réformes sérieuses. Le pays ne voulait même pas de la réduction d’intérêt proposée par M. Wilson « pourvu que la main européenne cesse de s’ingérer dans les affaires financières et politiques de l’Egypte[141] ».
Le khédive « réduit à la condition d’une nullité politique »[142] jeta son poids dans la balance de l’opposition.
Ce n’est pas tout. Au début d’avril, Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, qui était vice-président de la Commission supérieure d’enquête, se rendit à la Chambre des délégués pour clore la session, ce qui donna lieu à une manifestation inattendue. « Les événements récents, dit un correspondant du _Times_[143], ont produit d’étranges résultats en Egypte. L’assistance étrangère accordée pour régénérer le pays a seulement donné naissance à un parti national franchement opposé à tout gouvernement du dehors et travaillant ouvertement pour l’Egypte aux Egyptiens. Le khédive est à la tête de ce parti, la Chambre égyptienne des notables le soutient, les ulémas sont en sa faveur et son succès a été tel parmi la population, qu’il a rallié les principaux indigènes autour du khédive comme opposé à la combinaison anglo-française...
« Le nouveau gouvernement le traita réellement comme « une cinquième roue de carrosse ». Les chefs de la nation sont avec lui dans la lutte... Même les masses qui ignorent complètement les devoirs élémentaires des citoyens, connaissent les nouvelles plus vite et les discutent plus librement qu’autrefois. Ils attendaient des miracles d’_El-Wilsoon_ comme ils disaient (M. Wilson) et sont maintenant mécontents parce qu’il ne les a pas accomplis...
« La Chambre des Députés n’est plus un sujet de mépris. Ses membres ont montré, à plusieurs reprises, des signes de vie et d’indépendance, et le dernier n’a pas été le moindre. Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, est allé l’autre jour clore officiellement la session. Il adressa aux représentants un gracieux et courtois discours concernant leurs services et leur déclara que leur charge était pleinement et définitivement remplie. Mais il n’a pas réussi à jouer le rôle d’Oliver Cromwell. L’Assemblée a refusé de se séparer et trouvé un porte-parole en un notable[144] qui déclina d’accepter les compliments d’adieu. Au contraire, il déclara, au nom du Parlement, que les membres n’avaient encore rien fait et avaient beaucoup à faire pour surveiller le ministère, et que, pour cette raison, ils refusaient de s’en aller. Ses collègues le soutinrent aussi unanimement que les notables à la Cour de Versailles quand ils se rangèrent autour de Mirabeau lors du fameux incident.
« Le Parlement égyptien continue sans interruption ses séances et argue maintenant que tous les ministres, étrangers ou égyptiens devraient dépendre de sa volonté, être responsables devant lui de leur conduite des affaires. _A vrai dire ils veulent convertir ce semblant de gouvernement responsable d’à présent en réalité_. »
Riaz Pacha promit de soumettre l’affaire au vice-roi et au ministère, mais la chambre lui adressa le jour même, au ministère de l’intérieur, une lettre destinée à expliquer les raisons de son attitude. Elle demandait, entre autres choses, une constitution permettant à la Chambre de devenir « comme en Bulgarie, un puissant instrument de réforme », des lois garantissant la liberté de la presse et l’égalité entre Européens et Egyptiens devant l’impôt[145].
L’ingérence croissante de l’Europe dans les affaires égyptiennes, considérée comme le résultat de la faiblesse du gouvernement personnel et autocratique d’Ismaïl, convainquit la masse et l’élite en particulier, de la nécessité d’un gouvernement qui, fort de l’appui d’un Parlement et responsable devant lui de ses actes, résisterait aux exigences de l’étranger et libérerait le pays graduellement de son immixtion par la réforme de l’administration nationale.
Il se forma alors un mouvement constitutionnel dirigé, dans la Chambre, par Abd-el-Salam El-Moelhy bey et dans le pays même par Chérif Pacha « le champion du nationalisme égyptien pendant les derniers jours du règne d’Ismaïl[146] ». Tous deux étaient des francs-maçons amis de Gemmel-Eddin.
Parmi les constitutionnels, on comptait aussi le Prince Tewfick qui succéda à Nubar comme Président du Conseil, et Mahmoud Sami El-Baroudi, le futur compagnon d’Arabi Pacha.
L’amour de la justice, ou plutôt la haine de l’oppression, surtout étrangère, a fondu, comme dans un creuset, non seulement les éléments égyptiens, mais encore certains éléments turco-circassiens dans le corps de la nation. C’est ainsi que Chérif et El-Baroudy[147] et d’autres encore d’origine turque ou circassienne jouèrent, en tant qu’Egyptiens, un rôle marqué dans tous les événements qui se déroulèrent avant et pendant la révolution d’Arabi.
« Il n’y avait, disait un Turc, qu’un seul parti politique en Egypte et en Orient, je l’appellerai _le parti des affamés de justice_[148]. » Ce parti contenait, aussi, dans son sein des éléments syriens très actifs qui, en défendant la cause de la justice en Egypte, défendait en même temps la cause de l’Orient.
Il manquait des tribunaux équitables pour rendre la justice et des institutions libérales comme en Europe. Ces institutions se trouvent en germe dans la Chambre des délégués instituée pour la première fois à la fin de 1866. Le rescrit du 28 août, en posant le principe de gouvernement responsable, a donné corps à l’idée constitutionnelle et la Chambre, les circonstances aidant, prit son rôle au sérieux depuis le 2 janvier 1879 et se transforma, quoique fondée sur d’étroites bases peu libérales, en un Parlement qui assumait publiquement la défense des intérêts du pays[149].
Le projet financier présenté par M. Wilson au khédive lésait gravement ces intérêts par l’abolition de la Moukabalah. Chérif Pacha, Raghem Pacha, Chaïn Pacha, anciens ministres, Hassan Pacha Rassim, futur Président de la Chambre, Sayed El-Bakri, chef des corporations religieuses, formèrent un noyau autour du khédive pour faire un contre- plan financier, établir une véritable représentation nationale et affranchir le pays de la tutelle étrangère.
La Chambre avait déjà pris les devants et présenté au khédive, en date du 6 rabbi akher 1296 (29 mars 1879) une adresse signée de tous les députés présents au Caire[150].
« Depuis qu’un nouveau ministère responsable a été formé disaient les députés, il a été lu à la Chambre un discours par lequel tous ses droits étaient proclamés et confirmés. Mais les actes de quelques-uns des ministres ont été contraires à ce programme, car, en maintes circonstances, ils ont violé les droits de la Chambre qui, jusque-là, avaient été respectés, et considéré ses décisions comme lettre morte. Nous apprenons, en outre, que, ne tenant aucun compte de nos décisions, le Conseil des Ministres présente un projet par lequel il veut déclarer le Gouvernement en faillite et annuler la loi sur la _Maukabalah_, ce qui constituerait la perte de tous les droits acquis par ceux qui l’ont payée. Tous ces actes sont nuisibles à nos intérêts et contraires à nos droits ; jamais nous n’en accepterons l’exécution. Nous ne doutons pas que la Chambre, saisie de l’examen de la situation financière, fera tous ses efforts pour aider l’Etat dans le règlement équitable de toutes ses dettes et dépenses. »
Le 5 avril, un plan financier délibéré et proposé par les notables, les hauts dignitaires et fonctionnaires religieux, civils et militaires de l’Egypte, et accompagné d’une sorte d’adresse, a été présenté au khédive par des délégations du clergé, de la Chambre des Députés, des notables, des hauts dignitaires et fonctionnaires civils et militaires.
Ces deux documents étaient revêtus des signatures les plus considérables du pays. Les signatures des Zawats (nobles) étaient légalisées par S. E. Chérif Pacha, celles de l’armée par S. E. Ratib Pacha, ancien ministre de la guerre, celles des ulémas et du clergé par Cheik-el-Bakri, celles des négociants et notables par Cheik-el-Bakri, celles des députés par Ahmed Rachid Pacha, président de la Chambre.
Leurs Excellences Chérif Pacha, Ratib Pacha, Ahmed Pacha et Cheik-el- Bakri ont elles-mêmes cacheté tous les documents[151].
Etant donné l’importance de l’adresse qui accompagnait le plan financier, nous en donnons les lignes essentielles :
« Nous avons délibéré entre nous et reconnu qu’il était de notre devoir de proposer un contre-projet qui a pour but de conserver à chacun ses droits respectifs, aussi bien aux indigènes qu’aux créanciers étrangers.
« Pour arriver à ce but, la première condition serait que Son Altesse daignât accorder à la Chambre des députés les attributions et les pouvoirs dont jouissent les Chambres des Députés européennes, en ce qui concerne les questions intérieures et financières.
« Il faudrait que la loi qui régit actuellement l’élection des députés fût modifiée dans le sens des lois électorales en vigueur en Europe.
« Les Députés siégeant à la prochaine session seraient élus sous le régime de la loi actuelle, mais pendant cette session, un nouveau projet de la loi électorale développant leurs attributions serait élaboré par le Conseil des Ministres et présenté à la Chambre. Lorsque la Chambre l’aurait voté, ce nouveau projet serait soumis à l’approbation de Son Altesse le Khédive.
« Le Président du Conseil des Ministres serait nommé par Son Altesse le Khédive et chargé de composer le Ministère. Ce choix serait soumis à Son Altesse le Khédive et ratifié par lui.
« Le Conseil des Ministres serait indépendant dans son action et responsable devant la Chambre des délégués de tous ses actes concernant les questions intérieures et financières du pays.
« Nous demanderons enfin à Son Altesse le Khédive de vouloir bien nommer des contrôleurs européens pour les recettes et les dépenses. »
Trois idées dominent dans ce document : la première est que les Egyptiens, dûment représentés, prennent l’initiative de relever eux- mêmes les finances du pays indépendamment de l’étranger ; la seconde indique la nécessité de créer un ministère national réellement responsable devant une représentation nationale réelle ; la troisième invite en fait le Souverain à user de son droit de congédier les deux ministres européens et rétablir le contrôle.
Nous disons « droit », car c’est un droit malgré les protestations des Puissances.
Le rétablissement du contrôle dualiste signifie plus ou moins la limitation de l’intervention étrangère à son rôle strictement financier et l’abolition des avantages politiques que l’Angleterre, en particulier, avait obtenus par la nomination des deux ministres européens qui constituaient le gouvernement effectif de l’Egypte. Il signifie le retour à l’organisation financière créée par l’article 7 du décret du 18 novembre 1876, en vertu duquel d’administration financière a été placée sous l’autorité de deux contrôleurs, l’un Français, l’autre Anglais.
Aux termes de l’entente intervenue entre la France, l’Angleterre et l’Egypte, le 14 octobre 1878, « le service du contrôle doit être suspendu, mais sous la réserve qu’il serait rétabli _ipso facto_, si l’un des ministres français ou anglais, appelé au Caire, venait à être relevé de ses fonctions, sans l’assentiment préalable de son Gouvernement ».[152]
Aussi la réponse du khédive ne s’est-elle pas fait attendre. Dans la journée même du 5 avril, il déclarait aux diverses délégations présentes que :
« L’Egypte n’est pas en état de déconfiture, l’état du pays et ses ressources ne justifient pas une pareille mesure, que la situation, depuis l’année dernière a été allégée : 1o par la donation des propriétés faite par les membres de la famille du khédive, dont on a tiré un produit de six millions de livres ; 2o par les économies considérables apportées dans des dépenses.
« En conséquence, le khédive déclare que le principe des décrets du 18 novembre 1876 doit être maintenu et que la dette flottante doit être intégralement payée. Le Khédive renouvelle la déclaration qu’il n’a cessé de faire au sujet des réformes ; il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ; il réclame de l’Europe le contrôle le plus étendu sur l’administration financière. Il veut gouverner avec et par un Conseil des Ministres réellement responsable devant la Chambre des délégués : le Khédive ne craint pas d’affirmer que ce sera pour le bien des intérêts nationaux et étrangers, pour la sauvegarde de l’honneur du pays et pour la sécurité et la dignité de l’œuvre qu’il s’est engagé à remplir sous les yeux de l’Europe et avec son aide. »
Pour calmer les doutes des patriotes égyptiens et sceller son union avec eux, le khédive affirme « qu’il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ». C’est sur cette base que l’entente s’était faite entre les deux parties.
Pour calmer les appréhensions de l’Europe, il lui « réclame le contrôle le plus étendu sur l’administration financière ».
Le khédive, fort de l’appui de la nation, se décida à agir. Il fit savoir, le 5 avril, aux consuls généraux qu’il leur remettrait, en les priant de le transmettre à leurs Gouvernements, un projet financier faisant connaître les vues du pays. Et les Ministres européens d’envoyer le lendemain matin une protestation écrite faisant ressortir « la différence qui existe entre ses actes et l’assurance qu’il a donnée de gouverner avec et par ses Ministres ».
Le soir du 7 avril, le khédive convoquait les Consuls généraux au Palais d’Abdin, et, en présence de Cheik-el-Bakri, Rateb Pacha, Ragheb Pacha, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, Mohamed Radi effendi et d’autres personnalités, leur faisait connaître qu’il acceptait « en présence du vif mécontentement qui existe dans toutes les classes de la population, un projet qui, en établissant que l’Egypte n’est pas en état de déconfiture et peut faire face à ses engagements financiers, demande par contre la formation d’un ministère indigène, responsable devant une Chambre des Députés nommée d’après un nouveau mode d’élection. » Le Khédive ajoutait que le prince Tewfick, « n’ayant pas voulu se mettre en opposition avec le sentiment national », avait donné sa démission de président du Conseil et qu’il l’avait remplacé par Chérif Pacha.
Dans sa lettre à Chérif Pacha, en date du 7 avril, le khédive disait : « En qualité de chef d’Etat et d’Egyptien, je considère comme un devoir sacré pour moi de suivre l’opinion de mon pays et de donner une satisfaction entière à ses légitimes aspirations. » Il rappelait la politique du Cabinet précédent et le « plan financier préparé par le Ministre des finances » qui « a achevé de soulever contre le Cabinet le sentiment national » et pour répondre au désir « fermement exprimé » il chargeait Chérif, « aux termes du rescrit du 28 août 1878, de composer un Cabinet formé d’éléments véritablement égyptiens » qui « doit avoir pour règle de conduite le développement des réformes édictées par le dit rescrit, qui doit être scrupuleusement maintenu et qui devra être plus efficace encore par la responsabilité réelle des ministres vis-à-vis d’une Chambre dont le mode d’élection et les droits seront réglés de façon à répondre aux exigences de la situation intérieure et aux aspirations nationales. »
M. Wilson, attaqué au vif dans son projet et sentant l’odieux de sa position, crut devoir adresser au khédive, le 8 avril, une lettre disant qu’il a communiqué à Son Altesse, non pas un « projet » mais un « document » devant servir de base à l’examen par la Commission supérieure d’enquête. Dans la même lettre il parle de « propositions » qu’il ne considérait pas comme définitives et proteste contre l’usage qui a été fait d’un « projet » remis confidentiellement à Son Altesse.
De son côté, la Commission supérieure d’enquête, par une lettre en date du 10 avril, annonçait à Son Altesse qu’elle lui enverrait sous peu de jours un projet de règlement général de la situation financière. Les membres priaient en même temps le khédive d’accepter leur démission. Sur la demande du ministère, par un décret daté du 12, cette démission fut acceptée.
Cette conduite du khédive ne pouvait donner satisfaction aux deux puissances. Le ministre des Affaires étrangères à Paris, dans sa lettre au Consul général de France en Egypte, en date du 25 avril, reconnaissait que le khédive « n’avait pris envers la France et l’Angleterre aucun engagement formel de ne point se séparer de ses deux ministres étrangers ».
« Cependant le khédive, ajoutait plus loin M. Waddington, ne saurait suspecter la sincérité des conseils que nous lui avons donnés. Si Son Altesse se refusait à les suivre en persistant à décliner le concours de ministres européens mis par nous à sa disposition, nous serions en droit de penser qu’elle renonce de propos délibéré à toute prétention à notre amitié. Il ne resterait en ce cas aux deux cabinets qu’à se réserver une entière liberté d’appréciation et d’action dans la défense des intérêts de leurs nationaux en Egypte. »