La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 12

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Il est certain que l’année 1877 marque un tournant dans la question égyptienne, du moins au point de vue de la formation des idées, car le peuple s’intéressait à cette guerre, non seulement parce que la puissance suzeraine y était impliquée, mais aussi parce qu’une armée égyptienne de 30.000 hommes y participait, et cela pendant que la misère financière et administrative, avec tous ses maux, écrasait le pays. D’un autre côté, les classes cultivées, voyant l’Egypte asservie de plus en plus par l’Europe, trouvaient dans la suzeraineté nominale de la Turquie une garantie contre une agression étrangère — et surtout anglaise — et commençaient de s’inquiéter, à juste titre, du sort d’une guerre qui menaçait l’intégrité de l’empire ottoman.

On rapporte que Gemmal-Eddin, affligé de la tournure des événements pendant la guerre, interrompit son enseignement six mois durant en signe de deuil[125]. Sans doute les Egyptiens étaient-ils aussi de bons musulmans et devaient-ils partager avec le maître la douleur d’assister aux malheurs de la dernière puissance musulmane indépendante qui, grâce au califat, étendait son ombre tutélaire sur tous les pays de l’Islam.

Quant à l’éclosion de journaux à cette époque, il faut reconnaître qu’elle est due en grande partie à Ismaïl qui, épris d’encourager les lettres et les arts, protégeait tous les hommes de talent, Syriens ou Egyptiens, dont quelques-uns, après s’être occupés de théâtre, se lancèrent dans le journalisme et firent jour à la liberté de pensée. Ismaïl entendit profiter de cette liberté pour combattre l’ingérence européenne, mais elle se tourna bientôt contre lui, enhardie qu’elle était par cette ingérence même qui battait en brèche l’autorité suprême du chef de l’Etat.

L’avènement de la presse libre est donc le fait capital nouveau qui contribua à préparer la naissance de l’opinion publique en Egypte[126]. C’est _Abou Naddara_ (pseudonyme de James Sanua), Israélite égyptien, né en 1839, qui fonda en 1870 le premier théâtre arabe au Caire avec l’aide du khédive Ismaïl, qui l’appelait le « Molière d’Egypte », assista souvent à la représentation de ses comédies. Il se rendit en Europe vers 1874, et, après y avoir séjourné quelque temps, revint en Egypte où, d’accord avec Gemmal-Eddin et Mohamed Abduh, il fit paraître en 1877 un journal arabe satirique pour critiquer l’œuvre d’Ismaïl. Ce journal fut rédigé en arabe vulgaire, sorte de dialecte parlé et apprécié par toutes les classes du peuple. Aussi eut-il une certaine influence sur la masse, mais le khédive le supprima après le quinzième numéro, et éloigna d’Egypte son rédacteur, qui s’établit à Paris et continua la publication de son journal jusqu’en 1910[127] sous des titres divers, attaquant la politique d’Ismaïl puis l’occupation anglaise.

Deux ans après, il mourut à Paris (1912).

C’est Adib Ishak, lettré syrien, qui vint à Alexandrie en 1876, sur le conseil de Selim Naccache, qu’il aida à jouer des pièces de théâtre arabe ; ils furent tous deux subventionnés par le khédive Ismaïl. Il se rendit ensuite au Caire où il se lia d’amitié avec Gemmel-Eddin et fonda, le 1er juillet 1877, le journal _Misr_, qui publia des articles signés de Gemmel-Eddin et de ses amis. C’est à partir de ce moment que le grand réformateur sortit de sa tour d’ivoire et s’imposa à l’attention du public[128].

Adib retourna ensuite à Alexandrie, où il rédigea avec Selim Naccache _Misr_ et _Al-Togara_. Exilé par le ministère Riaz en 1879, au début du règne de Tewfik, il fonda à Paris une revue politique mensuelle, _Misr Elkahira_, pour « dénoncer les actes des oppresseurs qu’on appelle gouvernants, réveiller un reste de fierté orientale, et dessiller les yeux des naïfs afin que tous réclament leur droit usurpé et leur argent extorqué par les étrangers ».

Après la suppression du _Misr_ et d’_Al-Togara_, Selim Naccache fit paraître _Al-Mahroussa_ et _Al-Asr-El-Guédid_, deux journaux sans grande importance.

C’est _Selim Takla_ et son frère _Bichara Takla_, deux Syriens, qui fondèrent _Al-Ahram_[129] en 1875 et le _Sada-Al-Ahram_, moins important (9 sept. 1876).

C’est _Ibrahim Al-Laccani_, un écrivain égyptien de réputation et ami de Gemmal-Eddin, qui publia le _Mirâat-El-Chark_, journal hebdomadaire paru le 24 février 1879, mais en abandonna la rédaction au mois d’août de la même année.

C’est _Mikhaèl Abd-el-Sayed_ qui fonda _El-Watan_ le 17 novembre 1877. Ce journal, le seul dont nous ayons pu posséder une collection complète pour les premières années[130], s’occupait d’abord uniquement de la guerre russo-turque et n’osa parler de l’Egypte qu’à partir du 31 août 1878 : il consacra un article à la Commission d’enquête et la nomination du ministère Nubar et fit l’éloge du khédive, de la Commission et du Ministère. Puis, peu à peu, le journal évolua dans le sens de l’opposition.

A l’origine de cette opposition _hardie_, il y a trois facteurs principaux qui sont corollaires : l’un est la mainmise complète de l’étranger consacrée _en fait_ par la nomination de deux contrôleurs en 1876, par l’envoi d’une commission d’enquête et la désignation de deux ministres européens en 1878, et, consacrée _diplomatiquement_ par le congrès de Berlin qui régla la guerre russo-turque. « La France, dit M. Pensa[131], fut invitée par le prince Bismarck à prendre part aux travaux du Congrès de Berlin. A cette opposition, notre ministère des Affaires étrangères (M. Waddington) répondit en posant différentes conditions préalables ; il entendait que les affaires d’Egypte resteraient en dehors des délibérations de la haute assemblée et seraient considérées comme concernant exclusivement la France et l’Angleterre. Cette condition fut acceptée par le prince de Bismarck au nom de l’Allemagne, et par les autres puissances avant que M. Waddington acceptât au nom de la France l’invitation du Congrès. » Mais l’acquisition de Chypre et l’entente amicale entre l’Angleterre et le Sultan assura la prépondérance anglaise en Egypte.

Le second facteur est l’aggravation de la misère, car les effets du bas Nil de 1877 ne se firent sentir que l’année suivante (1878). Cependant, les puissances exigeaient le paiement des coupons, et l’oppression accompagna fatalement la perception des taxes.

Le troisième facteur marque la fin de l’autorité du khédive dont l’Europe dénonçait l’arbitraire et les erreurs, non sans raison, dans le dessein évident de confisquer son pouvoir à son profit.

La Commission supérieure d’enquête fut « instituée » par un décret khédivial du 27 janvier 1878, avec des pouvoirs étendus pour « vérifier les déficits, les abus ou les irrégularités, etc... Elle était autorisée pour l’exécution de sa mission, à s’adresser à toutes les administrations et à entendre toute personne pour obtenir des renseignements dont elle pourrait avoir besoin ».

En tant que représentant l’ingérence étrangère, cette Commission mécontenta le pays ; mais, en tant que représentant une intervention contre l’absolutisme, elle encouragea l’opinion publique à s’affirmer.

Dès le commencement, la Commission invita Chérif Pacha, le ministre de la Justice, à se rendre personnellement devant elle, mais Chérif se prêta seulement à donner des renseignements par écrit et préféra se démettre plutôt que de se soumettre. Cet incident est le signe d’un état d’esprit nouveau inconnu depuis des siècles.

En ce qui concerne l’absolutisme d’Ismaïl dans ses rapports avec « l’enquête », le _Taïf_ raconte le fait suivant le 6 mai 1862 : « le prince Hussein ayant voulu ajouter à ses terres près de Bahy cinq cents feddans (250 hectares) des terres appartenant aux habitants du village de Saft-el-Molook dans la Basse-Egypte, la population présenta des doléances à Ismaïl aux fins d’empêcher cette expropriation qui les menaçait dans leurs foyers et leurs biens. Ismaïl ne les écouta cependant pas, et les arpenteurs furent aussitôt envoyés pour faire le mesurage des terres et en fixer les limites. C’en était fait sans l’arrivée de la Commission d’enquête, qui tint en respect le gouvernement d’Ismaïl[132]. »

Lord Cromer, qui était membre de la Commission, disait en parlant de la confusion administrative en Egypte : « Certaines lois et règlements existaient sur le papier, mais personne ne pensait jamais à y obéir. Les principaux fonctionnaires intéressés ignoraient souvent leur existence. De nouveaux impôts furent levés, d’autres augmentés, et des changements introduits sans aucune autorité formelle. Le cheik du village exécutait les ordres du moudir (gouverneur de province), le moudir ceux de l’inspecteur général, qui, à son tour, agissait par ordre supérieur. »

Cet « ordre supérieur », c’est la loi. Les agents du gouvernement s’y conforment, fût-il verbal, et il ne vient à l’esprit des contribuables ni d’en contester l’existence, ni de protester contre sa teneur.

« L’inspecteur général de la Haute-Egypte, sur la question de savoir à qui devrait s’adresser le contribuable au cas où il aurait une plainte à formuler, répondit avec une naïveté, provenant sans doute d’une longue familiarité avec un système qu’il considérait comme juste et naturel : « Pour les impôts, le fellah ne peut se plaindre ; il sait qu’on agit par ordre supérieur. C’est le gouvernement lui-même qui les réclame ; à qui voulez-vous qu’il se plaigne ? »

La Commission a signalé tous les abus qu’elle a relevés au cours de son enquête dans un rapport[133] du 20 août 1878, présenté au khédive, qui du reste en accepta les conclusions et s’adressa en ces termes, le 23 août, à M. Rivers Wilson :

« Quant aux conclusions auxquelles vous êtes arrivé, je les accepte ; c’est tout naturel que je le fasse ; c’est moi qui ai désiré ce travail pour le bien de mon pays. Il s’agit actuellement pour moi d’appliquer ces conclusions. Je suis résolu à le faire sérieusement, soyez-en convaincu. Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de l’Europe actuellement. Il est donc naturel pour nous d’abandonner les errements anciens et d’adopter un système nouveau adapté à notre état social. Je crois que, dans un avenir peu éloigné, vous verrez des changements considérables. Ils seront amenés plus facilement qu’on ne le pense. Ce n’est au fond qu’une simple question de légalité, de respect de la loi. Il faut surtout ne pas se payer de mots, et pour moi je suis décidé à chercher la réalité des choses. Pour commencer et pour montrer à quel point je suis décidé, j’ai chargé Nubar Pacha de former un ministère. Cette innovation peut paraître de peu d’importance ; mais de cette innovation, sérieusement conçue, vous verrez sortir l’indépendance ministérielle, et ce n’est pas peu, car cette innovation est le point de départ d’un changement de système, et, d’après moi, la meilleure assurance que je puisse donner du sérieux de mes intentions relativement à l’application de vos conclusions[134]. »

Le ministère Nubar fut formé sur la base du rescrit du 28 août, qui consacra le principe de la responsabilité ministérielle : « Je veux, dit le khédive, vous confirmer ma ferme détermination de mettre les règles de notre administration en harmonie avec les principes qui régissent les administrations en Europe. Au lieu d’un pouvoir personnel, principe actuel du gouvernement de l’Egypte, je veux un pouvoir qui imprime, il est vrai, une direction générale aux affaires, mais qui trouve son équilibre dans un Conseil des ministres. En un mot, je veux dorénavant gouverner avec et par mon Conseil des ministres.

« Dans cet ordre d’idées, je pense que, pour appliquer les réformes que j’ai déjà annoncées, les membres du Conseil des ministres devront être tous solidaires les uns des autres : ce point est essentiel... »

Ce principe et le fondement de l’organisation moderne.

Avant cette date, l’Egypte était gouvernée directement par le khédive, aidé de quelques notables placés à là tête des administrations, et individuellement responsables devant lui. Pour les affaires importantes, le khédive consultait un « Conseil privé », formé des différents ministres, des chefs de quelques grands départements et d’autres membres, « ministres sans portefeuille ».

Nubar Pacha fut nommé président du Conseil et ministre de la Justice et des Affaires étrangères ; Riaz, ministre de l’Intérieur ; mais une innovation fut introduite : deux ministres européens furent nommés membres du Cabinet : l’un, M. Rivers Wilson, comme ministre des Finances ; l’autre, M. de Blignières, comme ministre des Travaux publics.

Pour bien saisir l’évolution de l’opinion publique, nous allons en suivre les échos dans la presse, et les analyser.

« Une dépêche nous annonce, dit _Al-Watan_ du 21 septembre 1878, que le gouvernement anglais a autorisé M. Rivers Wilson à accepter le ministère des Finances. » Le journal fait l’éloge du ministre et exprime l’espoir qu’il réformera les abus, mais, en même temps, il lui adresse un avertissement : « Si M. Wilson, écrit-il, n’agissait pas avec humanité en tenant compte des intérêts égyptiens, il arriverait aux finances ce qui est déjà arrivé à l’administration des chemins de fer et à l’administration des douanes. La première, par exemple, avait été organisée sur des bases solides par Aly Mobarek Pacha puis par Zeky Pacha, et avait acquis de l’ordre et de la régularité. Nous n’avions jamais entendu dire qu’il y eût collision entre deux trains et des morts à déplorer comme maintenant ! Son revenu annuel était estimé à un million de livres, bien que ses employés fussent des Egyptiens, rien que des Egyptiens. Puis vint le général Mariot, qui congédia les Egyptiens et confia l’administration à des étrangers touchant de gros appointements. Il en résulta que le revenu tomba à trois cent mille livres seulement, etc... »

Dans son numéro du 16 novembre, _Al-Watan_ passa en revue les événements de l’année précédente (il parut le 17 novembre 1877). Il rappela que le khédive avait voulu réduire les intérêts des dettes, mais que, les créanciers ayant refusé, il désigna la Commission d’enquête, qui fit un long rapport sur les abus dans l’administration et l’arbitraire du khédive. Il s’ensuivit un changement notable dans le gouvernement absolutiste et une certaine liberté pour la presse.

Au mois de décembre, l’idée de réorganiser la Chambre égyptienne sur des bases plus larges et plus libérales se fait jour. _Al-Watan_ du 21 parle du décret paru dans le _Moniteur Egyptien_ le 10 décembre, en vertu duquel la Chambre, de même que le bureau de la presse, devait désormais dépendre du ministère de l’intérieur : « Depuis longtemps, dit-il, nous souhaitions la réforme de cette Chambre sans laquelle il n’y aurait pas de responsabilité ministérielle. Or qu’on nous dise vis-à-vis de qui les ministres seraient irresponsables de leurs actes : de la France, de l’Angleterre ou des créanciers ? »

Dans son numéro du 28 décembre, le même journal parle de la nécessité d’un Parlement pour faire régner à l’intérieur la loi et la justice qui seules favorisent le développement et l’organisation de toutes les institutions. Il développe cette idée que le gouvernement absolutiste crée un ennemi à l’intérieur et excite par sa faiblesse même la convoitise des puissances. Il annonce ensuite que le ministre de l’Intérieur a convoqué la Chambre, et rappelle à ce sujet que la Chambre était autrefois un instrument d’oppression au service du gouvernement pour l’aider à créer de nouveaux impôts et à extorquer l’argent du fellah.

Le jeudi 2 janvier 1879, la Chambre se réunit au Palais de la Citadelle, à 10 heures du matin, et les canons furent tirés en son honneur. C’est une date importante dans l’histoire du mouvement constitutionnel que cette entrée en scène de la Chambre avec l’opposition. Pour répondre au discours du trône, dix membres se rendirent au Palais d’Abdin, et, au milieu des princes, des pachas et des grands, le futur leader de l’opposition, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, lut la réponse suivante :

« Nous, les représentants de la nation égyptienne, les défenseurs de ses droits et de ses intérêts, qui sont en même temps les intérêts du gouvernement, remercions S. A. le khédive d’avoir bien voulu réunir la Chambre des délégués, qui est le fondement de tout progrès et la gardienne de toute légalité.

« Nous remercions également Son Altesse d’avoir institué un ministère responsable qui soutiendrait la Chambre. Aussi Son Altesse a-t-elle tenu à ce que cette Chambre s’occupe des finances, des travaux publics et de toutes autres questions afin de sauvegarder les droits de la nation et les intérêts du gouvernement...

« Le discours de Son Altesse a ressuscité en nous l’esprit des temps nouveaux et ranimé les espoirs de cette nation qui aspire à redevenir puissante et forte et à reconquérir son antique gloire. »

Les passages cités du discours sont pleins d’allusions aux événements du jour, et il est bon de rappeler que le ministère Nubar-Wilson fut vite impopulaire. « Il y a des gens, dit _Al-Watan_ du 4 janvier 1879, qui posent pour des réformateurs, mais, une fois arrivés au pouvoir, ils font encore plus de mal. A voir le rapport de la Commission d’enquête, on croirait que M. Wilson répugne à toutes les méthodes oppressives puisqu’il signale, comme abus, les impôts sur le sel, la corvée... Les fellahs, ruinés cette année (1878) par l’inondation du Nil, qui emporta les récoltes et les bêtes, et l’année dernière (1877) par la baisse du Nil, qui laissa de vastes terres sans irrigation dans la Haute-Egypte et en condamnait une partie à une stérilité perpétuelle, s’attendaient à être traités avec équité... Et voici qu’on nous apprend que, la semaine dernière, M. Wilson a envoyé une circulaire à tous les mudirs (gouverneurs de provinces) et à tous les mamours (commissaires de police dans les chefs-lieux) aux fins de faire payer aux paysans l’arriéré des impôts de 1876, 77 et 78, sous peine de perdre leur récolte, leur bétail, leur terre ou tous leurs biens. Il leur recommande même d’avoir recours aux méthodes injustes et cruelles d’autrefois, et cela dément singulièrement l’esprit du rapport de la Commission... Pourtant, il n’était pas dans les habitudes de l’ancien gouvernement d’appliquer la vente forcée des terres, qui risquent maintenant de tomber au plus bas prix entre des mains étrangères...

« Nous espérons, conclut le journal, que le Parlement, qui s’est réuni le 2 janvier, mettra à l’ordre du jour cette question et celle des fonctionnaires congédiés, car la tranquillité de la population dépendra de ses décisions. »

Puis un rayon d’espoir vient réconforter les âmes. _Al-Watan_ du 18 janvier fait l’éloge du ministère à qui revient l’honneur d’avoir établi la liberté de presse et la liberté de parole. « Ce qui fortifie notre espoir en un avenir meilleur, dit-il, c’est que nous voyons des groupes de paysans qui viennent de leurs villages pour se plaindre de l’ancien état de choses, et cela constitue un fait nouveau, car, autrefois, aucun, ni humble ni grand, n’osait faire entendre une doléance. M. Wilson, lors de son séjour dans la Basse-Egypte, encouragea la population à présenter des requêtes, afin qu’on lui fasse justice... Le bruit même a couru que le ministère étudie en ce moment le règlement à compte des dettes des fellahs, etc...[135] »

Dans son numéro du 25 janvier, _Al-Watan_ disait :

« La Chambre qui est en session depuis plus de vingt jours n’a été saisie d’aucune question financière ou intérieure importante et que les membres en ont assez... Comment voulez-vous que les ministres soient responsables de leurs actes sans le contrôle de la Chambre ? » Il revient sur ce sujet, le 1er février, en soulignant l’attitude contemptatrice du ministère à son égard. « Les membres, dit-il encore, ont prié à plusieurs reprises M. Wilson de venir à la Chambre examiner avec eux les affaires, mais il a refusé de s’y rendre. La conduite de M. de Blignières n’est pas moins étrange. Un rapport qu’il avait présenté ayant paru un peu obscur à la Chambre, sa présence fut jugée nécessaire pour donner certains renseignements et répondre à certaines observations. Il promit d’abord de les étudier à loisir, puis il écrivit au ministère de l’Intérieur pour lui dire qu’il maintiendrait ses opinions, ce qui est contraire aux pratiques parlementaires en Europe. Et on a le droit de se demander dans quel but a-t-il présenté ses rapports à la Chambre ? »

Cet article ne dut pas être agréable au gouvernement puisque le même journal, ayant protesté dans son numéro suivant (8 février) contre l’intention du gouvernement de congédier les officiers égyptiens, reçut du Bureau de la Presse un avis ainsi conçu : « Vu que le journal _Al- Watan_, en date du 1er et du 8 février, et le journal _Al-Togara_, en date du 31 janvier, ont publié des faits contraires à la vérité, il a été décidé de suspendre ces deux journaux quinze jours. »

Nous entrons maintenant dans une politique qui n’est pas tout à fait en harmonie avec le nouveau régime. Aussi une crise ne tarda-t-elle pas à se produire. Le ministère ayant licencié une grande partie de l’armée, 2.500 officiers furent mis en demi-solde sans qu’on leur payât les mois d’arriérés qui leur étaient dus. Cette mesure causa parmi eux un vif mécontentement qui se traduisit le matin du 18 février par une manifestation grave. Nubar Pacha et M. Wilson, insultés par plusieurs centaines d’officiers subalternes qui demandaient à être payés, furent enfermés dans le ministère des Finances. Le vice-roi, entouré des représentants des principales puissances s’est immédiatement rendu sur les lieux et a dispersé le rassemblement avec l’aide de la troupe[136].

Il n’est pas douteux que le khédive ait encouragé indirectement, et dans une certaine mesure, l’émeute[137]. Quoi qu’il en soit, elle était le signe d’une fermentation générale. Il semble même que les officiers, pour marquer le caractère populaire de la manifestation, aient tenu à associer avec eux la Chambre des délégués. « Mardi dernier, dit _Mirâat- El-Chark_ dans son premier numéro paru le 24 février, un groupe d’officiers se rendirent à la Chambre à dix heures du matin. Après avoir prononcé des discours dépeignant leur misère, les chefs des officiers choisirent 12 notables parmi les représentants et se dirigèrent immédiatement avec eux vers le Ministère des Finances... »

Ce coup révéla à l’armée sa force : elle devint, depuis lors, de même que la Chambre, un organe actif dans l’opposition. Le khédive abandonna sa passivité apparente et exigea le renvoi du Président du Conseil, Nubar Pacha, sans quoi il ne répondait pas de la sécurité publique.

Pour bien connaître l’étendue de l’impopularité de Nubar, rappelons-en les causes immédiates : l’appui de l’étranger, l’étouffement de la liberté de la presse, l’indifférence affectée par ce Ministère à l’égard de la Chambre qui, pour ainsi dire, ne comptait pas, et à l’égard du Souverain qu’on ne consultait même pas ; il n’en fallait pas tant pour rendre _ipso facto_ son ministère impopulaire. Les causes générales de ce discrédit se trouvent résumées dans un tableau tracé par un correspondant occasionnel du _Times_ à Alexandrie, en date du 23 février : « Les salaires des fonctionnaires égyptiens, dit-il, sont terriblement arriérés. La Commission d’enquête a présenté, à ce sujet, un mémoire il y a neuf mois, et le payement a été ordonné par un décret. Mais il n’a pas été effectué et les employés du gouvernement ont encore été obligés de vivre grâce à l’aide usuraire des prêteurs, quoique au même moment, le taux élevé les créanciers en Europe fût ponctuellement payé.

« L’Egypte est dans un état qui n’est nullement satisfaisant, avec le mécontentement dans l’armée et le désordre dans le gouvernement. L’administration égyptienne présente est une anomalie. Le Conseil des Ministres gouverne sans le chef de l’Etat, qui est exclu du gouvernement de son pays. L’administration dérive de plus en plus entre les mains des Européens, et les indigènes sont évincés de tous les hauts postes. Pourtant l’Egypte, après tout, appartient aux Egyptiens. »